Les relations Inde Iran à l’aune des sanctions américaines

Prime Minister Narendra Modi with Iranian President Hassan Rouhani at Hyderabad House in New Delhi on Saturday. Photo: PTI

Le retour des sanctions américaines contre l’Iran ne vont pas impacter que l’Europe mais aussi l’Inde, d’autres sanctions remettant déjà en cause sa relation avec la Russie. Les relations Inde Iran sont complexes, comme le rappelle l’article « Chabahar, le port indien en Iran », car les deux pays sont voisins, séparés seulement depuis 70 ans par le Pakistan. Les deux pays ne sont pas formellement alliés mais coopèrent sur leurs intérêts communs. L’Inde a besoin de sortir de son relatif isolement régional, le pays est encadré par le Pakistan, le Bangladesh et la Chine (exerçant une influence croissante avec son projet « One Belt One Road », pour les dominer tous …). L’Inde cherche également à avoir accès à l’Asie Centrale via l’Afghanistan, d’où le projet Chabahar, au centre de la rencontre en Février dernier entre Hassan Rohani et Narendra Modi.

L’Inde est le 3ème importateur mondial de pétrole, avec 4.5 millions de barils par jour, 500.000 provenant d’Iran, faisant de l’Inde le 2ème plus gros client de l’Iran après la Chine (malgré des variations conjoncturelles). Lors de la rencontre entre les deux dirigeants il a été question de connectivité régional, des accords fiscaux et douaniers, et bien entendu le développement de Chabahar par lequel pourrait transiter des containers pour l’Inde. La question des échanges financiers fut également à l’ordre du jour afin d’établir des « canaux de paiement fonctionnels » entre les deux pays. Jusqu’à présent une banque d’état indienne, l’United Commercial Bank, détient en roupies le montant des ventes de pétrole iranien à l’Inde pour payer les ventes de marchandises indiennes à l’Iran. L’accord de Février consistait pour l’Iran à ouvrir une banque en Inde.

C’est tout ce montage, ces relations économiques et stratégiques, qui sont remis en cause par le retrait américain de l’accord nucléaire. D’autres pays d’Asie, comme le Japon et la Corée, achètent du pétrole à l’Iran. Tout va-t-il être remis en cause également? Ou bien certains « alliés » des Etats-Unis vont ils avoir droit à un traitement particulier leur permettant de continuer à commercer avec l’Iran. Si les sanctions visent une personne ou une entreprise en particulier, le système d’embargo, sur les exportations de pétrole, concerne tous les pays. Une exception, comme celle déjà demandée par l’Inde aux Etats-Unis pour voir acheter le système anti-aérien S-400 Russe, crée de fait une distorsion concurrentielle. Encore une fois l’Inde va devoir faire des choix ou des contorsions diplomatiques dont les Etats-Unis profiteront pour pénétrer les marchés indiens.

On n’ose imaginer que les entreprises américaines elles-mêmes pourraient avoir des moyens légaux de contourner les sanctions rétablies par l’intermédiaire de pays tiers …

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L’Inde est une puissance nucléaire, avec un programme d’armement complet, depuis les années 70. L’Inde développe des missiles nucléaires, de différentes portées, construit ou loue (à la Russie) des sous marins nucléaires, et a apparemment une doctrine, d’usage de l’arme nucléaire, de « réponse » pas de « premier emploi ». Quoiqu’il en soit l’Inde ne communique pas sur son programme d’armes à proprement parler, mais sur les capacités déclarées des vecteurs (de 90 à 110 têtes d’après le SIPRI). L’Inde reste en dehors du « Non Proliferation Treaty » et du « Comprehensive Nuclear Ban Treaty ». L’Inde a un accord spécifique avec l’AIEA et une dispense du Nuclear Suppliers Group pour avoir accès au marché international des matières fissiles. Exceptions …

Les sanctions américaines comme outil de politique étrangère – le cas de l’Inde

« US sanctions rain on India-Russia defence parade » – The Economic Times

L’Europe

Les sanctions américains, que ce soient celles appliquées par le biais du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA), visant les faits de corruption, ou celles mises en oeuvres par l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) ne visent pas que l’Europe et ne représentent qu’une partie de l’éventail juridique américain.

Comme le souligne très justement un récent rapport de l’@IFRI_, « Comply or Die: les entreprises face à l’exigence de conformité venue des Etats-Unis« , le FCPA vise avant tout des entreprises américaines: « Sur un total de 488 actions lancées depuis la mise en oeuvre du FCPA, 340 mettent en cause des entreprises ou individus américains. Les 148 autres visent des des étrangers, parmi lesquels seulement 13 sont français ».

Si l’on se réfère à la base de données publiée par la Stanford Law School, Foreign Corrupt Practices Act Clearinghouse, sur 247 cas recensés à fin 2017 (4 nouveaux cas depuis début 2018), 176 concernent des entreprises ou personnes en Amérique du Nord, 45 en Europe, 15 en Asie, 5 en Amérique du Sud, 3 au Moyen Orient et 2 en Afrique. Sur les 45 en Europe, seules 3 concernent la France: Alstom, Total, Alcatel.

Effectivement Alstom et Total apparaissent dans le Top 10 du montant des sanctions, sachant que celui-ci augmente régulièrement depuis ces dernières années. Toutefois il faut rappeler que le montant de l’amende est en rapport direct avec le montant estimé du chiffre d’affaires découlant de la corruption. Il est bon de le rappeler à l’heure de la Loi Sapin II et des audits de l’Agence Française Anti-Corruption.

Dit de façon triviale on paye beaucoup quand on a beaucoup corrompu.

Et l’Inde?

Les relations entre l’Inde et l’URSS puis la Russie sont anciennes. Fin 2015, la visite de Vladimir Poutine avait notamment permis d’appréhender l’ampleur de la relation particulière qui unit l’Inde et la Russie depuis 1955 et l’ère soviétique. Le Président Russe et le Premier Ministre Indien auraient ainsi conclu pas moins de 20 accords pour un montant total de 100 milliards de dollars, à l’occasion du 15ème sommet bilatéral annuel entre les deux pays.

C’est ce lien, l’Inde ayant toujours cherché à concilier ses multiples relations bilatérales avec des pays souvent opposés/adversaires, que les Etats-Unis viennent de cible en inscrivant la société d’exportation d’armement russe Rosoboronexport sur la liste de l’OFAC. La quasi totalité des exportations d’armes vers l’Inde passant par Rosoboronexport, la State Bank of India a bloqué tous les paiements à la Russie depuis le 7 Avril.

Cela représente un montant de 2 milliards de dollars gelés sur des programmes allant du sous-marin aux missiles et navires de surface. La Russie, malgré les efforts de la France et des Etats-Unis pour prendre sa place, reste le premier fournisseur d’armes de l’Inde avec 63% des importations d’après le SIPRI. L’impact de cette décision est d’autant plus grand que les deux pays négociaient la vente du système anti-aérien S-400.

Dans l’immédiat c’est les réparations du sous marin nucléaire INS Chakra, l’ex Akula K-152 Nerpa, qui sont à l’arrêt. Pour le S-400 le gouvernement indien a demandé une exemption au Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act (CAATSA). Ce contrat d’un montant estimé à 5.5 milliards de dollars est important pour l’Inde afin de renforcer sa défense anti-aérienne face à la Chine, et le Pakistan.

Dans le même temps les Etats-Unis proposent régulièrement à l’Inde de devenir partenaires stratégiques, que ce soit pour la fourniture d’armements et de réacteurs nucléaires (comme la Russie). Il s’agit aussi d’adresser la problématique de l’Océan Indien où l’Inde et les Etats-Unis, et la France, sont confrontés à l’expansion chinoise.

Un comité du Congrès Américain, le House Armed Services Committee, a même proposé de renommer le Pacific Command de l’US Navy en Indo-Pacific Command dans le cadre du vote du budget de la défense, National Defence Authorisation Act. L’Inde va devoir choisir alors qu’elle a toujours préféré des relations franches avec des pays comme l’Iran ou même la Chine, son premier partenaire commercial.

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S’il est possible de protéger ses entreprises d’actions judiciaires, présentées par certains comme ciblées et prédatrices, par la mise en place de conformité, il s’agit en effet de lutter contre des crimes et délits, il en va différemment en cas de choix entre partenaires stratégiques. Si la Russie et l’Inde ont des relations anciennes, l’Inde a une balance commerciale négative (correspondant au montant des contrats cités) avec la Russie.

Il en va de même avec la Chine, qui n’importe que pour 8.9 milliards de dollars depuis l’Inde quand elle y exporte 60.5 milliards. Au contraire l’Inde exporte pour 42 milliards de dollars vers les Etats-Unis, en importe pour 20 milliards, ce qui fait une balance commerciale très positive. La France pourrait aussi s’appuyer sur sa balance commerciale avec l’Inde (1.7 milliard) pour développer ses relations stratégiques, dans l’Océan commun.

En conclusion, s’il est clair que les Etats-Unis utilisent leurs lois comme outils concurrentiels et stratégiques, il ne s’agit pas tant de les critiquer pour cela mais plutôt de se demander pourquoi nous ne faisons pas pareil en France. A ce titre il apparaît que la loi Sapin II n’a pas de portée « extra-territoriale » alors même que des cas de corruption active par les pays cités ici sont connus et documentés.

Guerre Economique: « Les nouvelles sanctions américaines contre la Russie préoccupent l’UE »

« La chambre basse du Congrès américain doit voter mardi sur de nouvelles sanctions contre la Russie. Ce projet provoque la colère à Moscou, mais aussi en Europe, car il permettrait de sanctionner des entreprises européennes du secteur de l’énergie. »

Source : Les nouvelles sanctions américaines contre la Russie préoccupent l’UE – rts.ch – Monde

Dans ce cas il s’agit effectivement de guerre économique car les Etats-Unis tentent de bloquer, au bénéfice de leurs entreprises, celles qui en Europe continuent de commercer ou investir en Russie en respectant, faut-il le rappeler les sanctions existantes.

Un régime de sanctions ne doit pas être confondu avec un régime d’embargo: dans un cas seules certaines entreprises et personnes sont visées; dans l’autre c’est la totalité d’un pays qui est visé. L’extension des sanctions est simplement une manœuvre.

Les Etats-Unis savent contourner leurs propres règles: le Vice-Ministre des Affaires Etrangères de Téhéran avait témoigné devant des industriels français de l’existence d’un vadémécum du Département d’Etats permettant aux entreprises US de commercer avec l’Iran légalement.

C’est oublier deux autres réalités: la Chine, l’Inde ou même le Japon commercent avec l’Iran ou la Russie sans être menacés de sanctions, voire même s’ils le sont de ne simplement pas en tenir compte. La Russie est le premier vendeur d’armement en Inde, l’Iran y exporte du pétrole.

De même le Japon, évidemment la Chine et désormais l’Inde concurrent, et espionnent les entreprises européennes et françaises, de façon très directe voire ouvertement. A se tromper d’adversaire on est quasiment certain de perdre la guerre, qu’elle soit économique ou « classique ».

Lutte anti-corruption : guerre économique ou moralisation de la vie publique


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Corruption.
Pixabay

Pierre Memheld, Université de Strasbourg

Quand une entreprise commet des erreurs de gouvernance interne, qu’elle est poursuivie par une juridiction étrangère pour cela et qu’elle doit en « paiement » céder des activités ou des brevets, s’agit-il d’une « attaque » ou d’une faille du système de management ?

De même, lorsque la presse révèle des activités illicites liées à une organisation terroriste, lorsque les mots de passe du réseau informatique sont accessibles, ou encore lorsque le management refuse de considérer des technologies ou marchés émergents. Dans tous ces cas, il s’agit d’erreurs humaines ou de jugement, et non d’actions « ennemies ».

La plupart du temps, lorsqu’une entreprise défaille, ce n’est pas de la faute de la concurrence. D’après des études publiées par BPI France, les défaillances d’entreprises sont dues au contexte économique, la taille et l’âge de l’entreprise, son endettement ou plus simplement l’inadéquation entre son marché, ses produits et son modèle économique.

De même, pour Benjamin Gilad, « surveiller ses concurrents sans perspective » conduit à des échecs. Si l’analyse des concurrents se limite à reporter ces erreurs sur eux, il s’agit là d’un biais particulièrement handicapant dans l’avenir. Et considérer que nos adversaires ne peuvent, voire ne doivent, pas tirer parti des failles et faiblesses qui leurs sont offertes, est une erreur fondamentale de stratégie sans parler d’une certaine naïveté.

À l’heure du débat sur la moralisation de la vie publique, polémique car lui-même entaché d’affaires, et d’une explosion des normes et lois en la matière, les entreprises n’ont plus le choix que d’anticiper le risque légal lié à la corruption ou aux organisations criminelles, ou les attaques financières ou réputationnelles.

À ce sujet le cas Alstom a fait couler beaucoup d’encre mais il est en soi révélateur de certains dysfonctionnements internes graves et répétés dans la gouvernance d’une entreprise. À vouloir accuser les États-Unis de manier renseignement et justice à leurs bénéfices, ne chercherait-on pas à justifier le contournement des règles et donc la corruption ?

Le cas Alstom

Depuis 2007, Alstom se trouve ainsi englué dans plusieurs affaires de corruption au Mexique, en Italie, en Suisse, en Zambie, en Slovénie, au Brésil, aux États-Unis et au Royaume-Uni. Elles sont repérées par la NSA et la CIA et, en juillet 2013, le Department of Justice lance des poursuites judiciaires contre l’entreprise française pour un pot-de-vin de 300 000 dollars versé en 2004, par la filiale PT Alstom Indonesia, à un politicien local.

Alstom refuse de reconnaître les faits et n’accepte pas le « plaider coupable » suggéré par l’administration américaine. Celle-ci élargit alors ses investigations à plusieurs autres contrats internationaux. Le 15 avril 2013, elle fait arrêter Frédéric Pierucci, vice-président de la division chaudières, à l’aéroport JFK de New York.

En même temps l’entreprise française est condamnée à une amende de 772 millions d’euros – la plus forte jamais infligée par l’administration américaine pour fait de corruption en dehors des États-Unis – amende qui n’a pas été provisionnée dans ses comptes.

Dans cette situation l’entreprise a « dû » vendre sa branche énergie. Mais ses dirigeants, et actionnaires, pouvaient-ils ignorer les risques alors que plusieurs affaires émergeaient et que l’entreprise avait déjà été mise en cause en Suisse pour corruption en entre 2008 et 2011, par exemple ?

Qui est corrompu ? Qui est le corrupteur ?

L’entreprise avait adopté un code éthique, créé une direction éthique et conformité, obtenu une certification. Mais malgré cela,

« plongée dans le quotidien de la compétition au couteau de la mondialisation… elle a poursuivi ses pratiques de conquête de marchés de façon très sophistiquée mais sans prendre de précaution ».

Donc malgré des pratiques illégales connues, l’entreprise s’est laissée attaquer par la concurrence. Cette justification a posteriori est spécieuse d’autant que cela permet d’occulter le fait que l’on pourrait également enquêter légitimement sur cette concurrence aux pratiques identiques.

La recherche sur le sujet existe et les entreprises américaines ne sont pas les dernières à corrompre (JP Morgan, HP, Wall-Mart).

Cependant, il est également bien pratique d’accuser les entreprises d’être à l’origine des affaires de corruption.

Prenons un exemple fictif mais réaliste : dans le cadre de la modernisation de l’aéroport de sa capitale, le premier ministre d’un pays d’Europe de l’Est, nouvellement entré dans l’union, mets en place un système corruptif faisant appel à d’anciens de ses services, reconvertis dans tous les trafics, et à un de ses députés européens, membre d’un parti nationaliste.

Une entreprise face à ce système n’a d’autre choix que de se retirer de l’appel d’offres car les risques sont trop importants du point de vue légal et financier.

Mais sans une organisation interne vigilante sur l’éthique et la connaissance de la réalité des pays en développement ou même européens, l’entreprise pourrait être contrainte de respecter les « conditions » imposées : ici le corrompu est le pouvoir légal du pays, comme ce fut le cas en Indonésie. On pourrait citer d’autres pays où la situation est identique, comme l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud mais aussi le Canada et même la Suède !

L’anticorruption, moyen de défense économique

L’application stricte des lois, standards et codes dans le domaine de la lutte anticorruption devient donc un moyen de « défense économique » mais aussi un outil concurrentiel face à des pays/entreprises ne les appliquant pas toujours à la lettre : les entreprises n’appliquant pas la norme 37001 sur les systèmes de management anticorruption ne devraient plus être autorisées à des appels d’offres ou obtenir des financements internationaux.

Un reproche souvent fait aux États-Unis est l’utilisation extraterritoriale de leur droit pour contrer des pays dans le développement de leurs relations avec l’Iran par exemple. Un Vice-Ministre des Affaires étrangères iranien a témoigné devant des industriels que les États-Unis avaient rédigé un vade-mecum pour les entreprises américaines permettant de contourner leurs propres sanctions légalement.

L’existence de ce vade-mecum était connue du Ministère de l’Économie, ainsi que des services de l’État, mais n’a jamais était dénoncée par le Ministère des Affaires étrangères. Au-delà de leur posture « anti-Iran » les États-Unis développaient, avant même la signature de l’accord sur le nucléaire, leurs affaires, quitte à passer par des « faux nez ». Est-ce de la duplicité ou de « l’intelligence stratégique » ?

Le volet anticorruption de la Loi Sapin II pourrait s’appliquer non seulement aux entreprises françaises mais aussi aux filiales d’entreprises étrangères. Le Department of Justice américain a bien poursuivi la filiale de la BNP à New York par exemple. Celle-ci savait parfaitement qu’elle enfreignait la loi interdisant les transactions en dollars avec l’Iran et a pourtant continué, cas aboutissant à une amende record.

Le droit et la guerre économique

Dans ces cas, peut-on objectivement contester l’application du droit au prétexte d’une « guerre économique » où nous ne prenons pas les précautions sécuritaires et éthiques élémentaires pour éviter une « attaque » fût-elle étatique dans un objectif économique. Si le que concept de guerre économique est parlant, car faisant appel à un champ lexical s’appuyant sur une mémoire collective encore marquée par les conflits mondiaux, la Guerre froide, ou les opérations extérieures, on peut considérer qu’il s’agit d’un abus de langage, comme le souligne Fanny Coulomb.

Au-delà de la question des termes, les objectifs, moyens et acteurs des relations économiques, même s’il s’agit de prise de contrôle « hostiles » (à nouveau un terme marquant) ou de captation de technologies par l’espionnage, n’impliquent pas de destructions à grandes échelles, d’attaques contre des populations civiles.

Cependant l’impact stratégique des « opérations de guerre économique » est effectif avec la remise en cause du modèle social. Les pays doivent s’adapter aux évolutions des flux économiques, avec la mise en place de stratégies pour spécialiser un pays sur certains produits, d’au contraire diversifier les activités ou encore privilégier l’innovation technologique comme moteur de croissance.

L’expression « guerre économique » est présente chez les auteurs dits mercantilistes ou marxistes dès le XVIe siècle, face aux libéraux dont la théorie défend la thèse selon laquelle le « laisser-faire » et l’accroissement du « commerce des nations » vont dans le sens d’une pacification des relations entre pays. La conception mercantiliste elle considère que pour accroître ses débouchés il faut les prendre aux autres pays et concurrents.

La guerre économique est donc une opposition de pensées économiques qui pourrait s’appeler alors « conflictualités des économies ». À l’inverse, on pourrait considérer que la balance commerciale déficitaire de la France, les pertes de parts de marché ou une organisation productive concentrée autour de quelques grands groupes (contrairement à l’Allemagne ou l’Italie), sont la conséquence de la guerre économique menée à notre encontre par les pays concurrents.

The ConversationMais ne s’agit-il pas plutôt d’un déficit d’analyse à l’échelle des entreprises ou de l’état des marchés exports et des stratégies de ces concurrents ? Il s’agit aussi d’un déficit de formation sur les métiers du renseignement, donc d’organisation et culture de l’enseignement. Mais il faut surtout cesser de considérer l’espionnage économique ou la corruption politique comme des raccourcis facilitant les « affaires ».

Pierre Memheld, Responsable du Master Intelligence Economique et Gestion du Développement International, Université de Strasbourg

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Prédiction: Pourquoi les experts se trompent plus que les chimpanzés | Le blog de Philippe Silberzahn

« Le domaine de la prédiction est le bûcher des vanités, mais cela semble particulièrement le cas pour les experts. C’est en tout cas ce que montrent les travaux très originaux d’un chercheur américain, Philip Tetlock. Il montre que les experts se trompent plus que les généralistes, et plus encore que… des chimpanzés lançant des fléchettes au hasard! Regardons pourquoi. »

Source : Prédiction: Pourquoi les experts se trompent plus que les chimpanzés | Le blog de Philippe Silberzahn

Guerre économique et espionnage d’état : histoire, rôles et limites


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Juste une conversation, ou de l’espionnage industriel ?
Zinetv.Visual Hunt, CC BY-NC-ND

Pierre Memheld, Université de Strasbourg

Pour le Maréchal Joffre en 1915 (dans ses mémoires), la guerre économique a pour but de couper les communications de l’ennemi avec les autres pays, de l’empêcher autant que possible de se procurer à l’extérieur les ressources de toute nature qui lui sont nécessaires pour continuer la lutte.

L’articulation guerre économique-renseignement économique

La guerre économique accompagne et supporte la guerre militaire d’autant que pour Joffre il s’agit d’une priorité stratégique qu’il supervise directement. Il ne s’agit pas seulement d’organiser des blocus mais d’une stratégie visant à affaiblir l’ennemi en s’en prenant à tous les secteurs pouvant supporter l’effort de guerre, par le renseignement économique militaire.

Aujourd’hui le renseignement économique, à des fins militaires ou politiques, est toujours une prérogative de l’État même si les buts immédiats ne sont pas la destruction d’outils de production industrielle ou agricole. Les pouvoirs politiques comme les Nations Unies, l’Union européen ou des états, peuvent décider de mettre en place des sanctions, par définition individuelles contre des personnes morales ou physiques, ou un embargo qui lui vise l’intégralité des échanges avec un pays.

Lors d’opération militaires, comme les interventions en Syrie ou en Libye, la destruction d’infrastructures, d’entrepôts ou d’usines, reste un mode d’action employé, par toutes les parties en présence : ainsi les « groupes armés terroristes » l’emploient par sabotages ou attentats contre des cibles adverses.

Peut-on pour autant parler de guerre économique selon la définition de 1915. Non car l’échelle de l’action, des opérations ou des destructions n’a aucune commune mesure. Outre les dégâts matériels, la guerre économique de la 1re Guerre mondiale provoquait également des pertes humaines y compris civiles. Il en fut de même lors de la 2e Guerre mondiale.

La guerre économique contemporaine

Qu’appelle-t-on aujourd’hui guerre économique ? Peut-on qualifier la concurrence entre états ou entreprises, pour prendre des parts de marchés de guerre ? La « guerre économique est souvent entendue au sens de guerre commerciale c’est-à-dire d’affrontements qui opposent au moins deux pays ». Le concept est réapparu au début des années 90 chez des analystes, s’appuyant sur lui pour expliquer les enjeux des échanges économiques, comme Bernard Esambert ou Christian Harbulot.

Mais il s’agit d’une description de jeux d’acteurs économiques, de leurs oppositions concurrentielles, souvent par des moyens illégaux, comme l’espionnage économique, la prise de contrôle hostile voire le lobbying afin de changer les règles. Le concept fait l’objet d’autant de définitions que d’auteurs et reste ainsi flou :

« les auteurs qui l’utilisent l’emploient en effet pour désigner des situations et/ou la mise en œuvre (…) de stratégies qui peuvent présenter des contenus différents ».

Au-delà de ce problème de définition, il faut constater que ces « conflits économiques » n’engendrent pas de pertes humaines, du moins directement car il faut considérer l’impact social du rachat ou de la disparition d’entreprises et d’emplois, au bénéfice d’un pays ou d’une entreprise concurrente. Au demeurant, on peut identifier dans la plupart des conflits modernes des enjeux économiques.

Réalités historiques

Au-delà de cas contemporains, avec par exemple la recherche de ressources en pétrole comme objectif de guerre pendant la 2e Guerre mondiale ou l’exploitation du pétrole comme conséquence du contrôle de l’Irak par les troupes américaines, il existe des exemples historiques de guerres économiques.

Depuis la dissolution violente de l’Ordre des Templiers, devenu riche et influent de par son rôle militaire et religieux, les guerres entre les cités-états italiennes comme Venise, Florence ou Raguse avec le contrôle des voies maritimes en Méditerranée jusqu’aux troupes sous les ordres de la Compagnie britannique des Indes orientales (BEIC), participant aux opérations de la couronne britannique en Inde. On peut ainsi documenter le concept, tant les oppositions entre royaumes, familles et religions ont engendré des luttes politico-économiques.

Souvent initiées par les états, ces luttes ont clairement pour objectif le contrôle de l’accès à des ressources. Le champ lexical associé à la guerre illustre bien cette histoire : expéditions, invasion, razzia. On peut également parler de guerre des épices, de l’opium, du thé ou de l’alun. Dans ce cas les acteurs utilisent des moyens militaires pour atteindre des objectifs économiques et territoriaux.

La conquête des Amériques, de l’Afrique ou de l’Asie ont donné lieu à des conflits contre les occupants originaux de ces continents puis des conflits entre les conquérants, comme l’opposition entre Espagne, Portugal, Royaume-Uni, Allemagne et France. Plus proches de nous, on peut identifier des enjeux économiques dans les guerres de décolonisation comme le pétrole en Algérie. Peut-on au demeurant dire que ces guerres furent initiées pour cette ressource ?

Depuis la concurrence entre seigneurs au Moyen Âge, jusqu’aux réseaux de la Hanse ou de la Compagnie française des Indes orientales, la collecte d’information sur les bateaux, leurs cargaisons, les ports ou les liens entre marchands, le renseignement à des fins économiques existe. Il s’agit bien souvent de vols de documents même si l’existence d’organisations réseaux de renseignements permanents est documentée, comme pour la BEIC.

Lorsque celle-ci a commencé à agir comme un état, « avec des méthodes militaires administratives et financières utilisées par les empires », que la couronne britannique a mis fin à son existence et a récupéré ses possessions en Inde : un état et à plus forte raison un royaume, ne peut partager ses prérogatives exclusives avec une entreprise. On en vient là à la première différence fondamentale entre guerre et économie.

Même si les buts et les moyens peuvent se confondre, avec des entités économiques mettant à disposition d’un état leurs ressources existantes ou potentielles en échange d’une forme d’autorité légale, les lettres de course, et de moyens militaires, la raison d’être et les objectifs à long terme diffèrent entre une société et un pays.

De même si le renseignement, ou plutôt l’espionnage, économique a toujours existé, il est devenu une exclusivité des états car ils bénéficient d’une exception régalienne : chaque pays a des services de renseignements que les gouvernements couvrent de leur autorité. Toute activité de renseignement menée par une autre entité qu’un état est donc devenue illégale, même si les cas avérés d’espionnage par des entreprises pour des entreprises font la une des médias.

Nous ne sommes pas en guerre, mais nous perdons des batailles

Le monde économique d’aujourd’hui n’est pas seulement interconnecté d’un point de vue technique mais réellement interdépendant. Si la Chine est devenue l’usine du Monde, c’est effectivement de par son avantage prix mais aussi et surtout par ses clients. Sans clients et sans relations économiques, la Chine n’aurait pas la même influence politique et n’aurait peut-être pas développé le même appareil militaire.

Seulement, nous avons besoin de la Chine pour fabriquer ce dont nous avons besoin, pour nos sociétés dites de consommation, à un prix toujours plus compétitif, d’où la notion d’interdépendance. Mais certaines « défaites » économiques comme la vente d’un groupe à des investisseurs étrangers sont aussi souvent des erreurs de management, ou une mauvaise interprétation des marchés et de la concurrence, pas des actions « ennemies ».

The ConversationPar conséquent, nous ne sommes pas en guerre mais nous perdons des batailles. Nous devons réorienter l’éducation des dirigeants financiers, technologiques ou politiques au management de l’information et de la sécurité, la collecte et l’analyse du renseignement afin de tenir compte aussi de la « coopétition ».

Pierre Memheld, Responsable du Master Intelligence Economique et Gestion du Développement International, Université de Strasbourg

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

CONOPS: Livre : Les forces armées africaines 2016-2017 – par Laurent Touchard @_LTouchard_

Source : CONOPS: Livre : Les forces armées africaines 2016-2017