Guerre Economique: « Les nouvelles sanctions américaines contre la Russie préoccupent l’UE »

« La chambre basse du Congrès américain doit voter mardi sur de nouvelles sanctions contre la Russie. Ce projet provoque la colère à Moscou, mais aussi en Europe, car il permettrait de sanctionner des entreprises européennes du secteur de l’énergie. »

Source : Les nouvelles sanctions américaines contre la Russie préoccupent l’UE – rts.ch – Monde

Dans ce cas il s’agit effectivement de guerre économique car les Etats-Unis tentent de bloquer, au bénéfice de leurs entreprises, celles qui en Europe continuent de commercer ou investir en Russie en respectant, faut-il le rappeler les sanctions existantes.

Un régime de sanctions ne doit pas être confondu avec un régime d’embargo: dans un cas seules certaines entreprises et personnes sont visées; dans l’autre c’est la totalité d’un pays qui est visé. L’extension des sanctions est simplement une manœuvre.

Les Etats-Unis savent contourner leurs propres règles: le Vice-Ministre des Affaires Etrangères de Téhéran avait témoigné devant des industriels français de l’existence d’un vadémécum du Département d’Etats permettant aux entreprises US de commercer avec l’Iran légalement.

C’est oublier deux autres réalités: la Chine, l’Inde ou même le Japon commercent avec l’Iran ou la Russie sans être menacés de sanctions, voire même s’ils le sont de ne simplement pas en tenir compte. La Russie est le premier vendeur d’armement en Inde, l’Iran y exporte du pétrole.

De même le Japon, évidemment la Chine et désormais l’Inde concurrent, et espionnent les entreprises européennes et françaises, de façon très directe voire ouvertement. A se tromper d’adversaire on est quasiment certain de perdre la guerre, qu’elle soit économique ou « classique ».

Lutte anti-corruption : guerre économique ou moralisation de la vie publique


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Corruption.
Pixabay

Pierre Memheld, Université de Strasbourg

Quand une entreprise commet des erreurs de gouvernance interne, qu’elle est poursuivie par une juridiction étrangère pour cela et qu’elle doit en « paiement » céder des activités ou des brevets, s’agit-il d’une « attaque » ou d’une faille du système de management ?

De même, lorsque la presse révèle des activités illicites liées à une organisation terroriste, lorsque les mots de passe du réseau informatique sont accessibles, ou encore lorsque le management refuse de considérer des technologies ou marchés émergents. Dans tous ces cas, il s’agit d’erreurs humaines ou de jugement, et non d’actions « ennemies ».

La plupart du temps, lorsqu’une entreprise défaille, ce n’est pas de la faute de la concurrence. D’après des études publiées par BPI France, les défaillances d’entreprises sont dues au contexte économique, la taille et l’âge de l’entreprise, son endettement ou plus simplement l’inadéquation entre son marché, ses produits et son modèle économique.

De même, pour Benjamin Gilad, « surveiller ses concurrents sans perspective » conduit à des échecs. Si l’analyse des concurrents se limite à reporter ces erreurs sur eux, il s’agit là d’un biais particulièrement handicapant dans l’avenir. Et considérer que nos adversaires ne peuvent, voire ne doivent, pas tirer parti des failles et faiblesses qui leurs sont offertes, est une erreur fondamentale de stratégie sans parler d’une certaine naïveté.

À l’heure du débat sur la moralisation de la vie publique, polémique car lui-même entaché d’affaires, et d’une explosion des normes et lois en la matière, les entreprises n’ont plus le choix que d’anticiper le risque légal lié à la corruption ou aux organisations criminelles, ou les attaques financières ou réputationnelles.

À ce sujet le cas Alstom a fait couler beaucoup d’encre mais il est en soi révélateur de certains dysfonctionnements internes graves et répétés dans la gouvernance d’une entreprise. À vouloir accuser les États-Unis de manier renseignement et justice à leurs bénéfices, ne chercherait-on pas à justifier le contournement des règles et donc la corruption ?

Le cas Alstom

Depuis 2007, Alstom se trouve ainsi englué dans plusieurs affaires de corruption au Mexique, en Italie, en Suisse, en Zambie, en Slovénie, au Brésil, aux États-Unis et au Royaume-Uni. Elles sont repérées par la NSA et la CIA et, en juillet 2013, le Department of Justice lance des poursuites judiciaires contre l’entreprise française pour un pot-de-vin de 300 000 dollars versé en 2004, par la filiale PT Alstom Indonesia, à un politicien local.

Alstom refuse de reconnaître les faits et n’accepte pas le « plaider coupable » suggéré par l’administration américaine. Celle-ci élargit alors ses investigations à plusieurs autres contrats internationaux. Le 15 avril 2013, elle fait arrêter Frédéric Pierucci, vice-président de la division chaudières, à l’aéroport JFK de New York.

En même temps l’entreprise française est condamnée à une amende de 772 millions d’euros – la plus forte jamais infligée par l’administration américaine pour fait de corruption en dehors des États-Unis – amende qui n’a pas été provisionnée dans ses comptes.

Dans cette situation l’entreprise a « dû » vendre sa branche énergie. Mais ses dirigeants, et actionnaires, pouvaient-ils ignorer les risques alors que plusieurs affaires émergeaient et que l’entreprise avait déjà été mise en cause en Suisse pour corruption en entre 2008 et 2011, par exemple ?

Qui est corrompu ? Qui est le corrupteur ?

L’entreprise avait adopté un code éthique, créé une direction éthique et conformité, obtenu une certification. Mais malgré cela,

« plongée dans le quotidien de la compétition au couteau de la mondialisation… elle a poursuivi ses pratiques de conquête de marchés de façon très sophistiquée mais sans prendre de précaution ».

Donc malgré des pratiques illégales connues, l’entreprise s’est laissée attaquer par la concurrence. Cette justification a posteriori est spécieuse d’autant que cela permet d’occulter le fait que l’on pourrait également enquêter légitimement sur cette concurrence aux pratiques identiques.

La recherche sur le sujet existe et les entreprises américaines ne sont pas les dernières à corrompre (JP Morgan, HP, Wall-Mart).

Cependant, il est également bien pratique d’accuser les entreprises d’être à l’origine des affaires de corruption.

Prenons un exemple fictif mais réaliste : dans le cadre de la modernisation de l’aéroport de sa capitale, le premier ministre d’un pays d’Europe de l’Est, nouvellement entré dans l’union, mets en place un système corruptif faisant appel à d’anciens de ses services, reconvertis dans tous les trafics, et à un de ses députés européens, membre d’un parti nationaliste.

Une entreprise face à ce système n’a d’autre choix que de se retirer de l’appel d’offres car les risques sont trop importants du point de vue légal et financier.

Mais sans une organisation interne vigilante sur l’éthique et la connaissance de la réalité des pays en développement ou même européens, l’entreprise pourrait être contrainte de respecter les « conditions » imposées : ici le corrompu est le pouvoir légal du pays, comme ce fut le cas en Indonésie. On pourrait citer d’autres pays où la situation est identique, comme l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud mais aussi le Canada et même la Suède !

L’anticorruption, moyen de défense économique

L’application stricte des lois, standards et codes dans le domaine de la lutte anticorruption devient donc un moyen de « défense économique » mais aussi un outil concurrentiel face à des pays/entreprises ne les appliquant pas toujours à la lettre : les entreprises n’appliquant pas la norme 37001 sur les systèmes de management anticorruption ne devraient plus être autorisées à des appels d’offres ou obtenir des financements internationaux.

Un reproche souvent fait aux États-Unis est l’utilisation extraterritoriale de leur droit pour contrer des pays dans le développement de leurs relations avec l’Iran par exemple. Un Vice-Ministre des Affaires étrangères iranien a témoigné devant des industriels que les États-Unis avaient rédigé un vade-mecum pour les entreprises américaines permettant de contourner leurs propres sanctions légalement.

L’existence de ce vade-mecum était connue du Ministère de l’Économie, ainsi que des services de l’État, mais n’a jamais était dénoncée par le Ministère des Affaires étrangères. Au-delà de leur posture « anti-Iran » les États-Unis développaient, avant même la signature de l’accord sur le nucléaire, leurs affaires, quitte à passer par des « faux nez ». Est-ce de la duplicité ou de « l’intelligence stratégique » ?

Le volet anticorruption de la Loi Sapin II pourrait s’appliquer non seulement aux entreprises françaises mais aussi aux filiales d’entreprises étrangères. Le Department of Justice américain a bien poursuivi la filiale de la BNP à New York par exemple. Celle-ci savait parfaitement qu’elle enfreignait la loi interdisant les transactions en dollars avec l’Iran et a pourtant continué, cas aboutissant à une amende record.

Le droit et la guerre économique

Dans ces cas, peut-on objectivement contester l’application du droit au prétexte d’une « guerre économique » où nous ne prenons pas les précautions sécuritaires et éthiques élémentaires pour éviter une « attaque » fût-elle étatique dans un objectif économique. Si le que concept de guerre économique est parlant, car faisant appel à un champ lexical s’appuyant sur une mémoire collective encore marquée par les conflits mondiaux, la Guerre froide, ou les opérations extérieures, on peut considérer qu’il s’agit d’un abus de langage, comme le souligne Fanny Coulomb.

Au-delà de la question des termes, les objectifs, moyens et acteurs des relations économiques, même s’il s’agit de prise de contrôle « hostiles » (à nouveau un terme marquant) ou de captation de technologies par l’espionnage, n’impliquent pas de destructions à grandes échelles, d’attaques contre des populations civiles.

Cependant l’impact stratégique des « opérations de guerre économique » est effectif avec la remise en cause du modèle social. Les pays doivent s’adapter aux évolutions des flux économiques, avec la mise en place de stratégies pour spécialiser un pays sur certains produits, d’au contraire diversifier les activités ou encore privilégier l’innovation technologique comme moteur de croissance.

L’expression « guerre économique » est présente chez les auteurs dits mercantilistes ou marxistes dès le XVIe siècle, face aux libéraux dont la théorie défend la thèse selon laquelle le « laisser-faire » et l’accroissement du « commerce des nations » vont dans le sens d’une pacification des relations entre pays. La conception mercantiliste elle considère que pour accroître ses débouchés il faut les prendre aux autres pays et concurrents.

La guerre économique est donc une opposition de pensées économiques qui pourrait s’appeler alors « conflictualités des économies ». À l’inverse, on pourrait considérer que la balance commerciale déficitaire de la France, les pertes de parts de marché ou une organisation productive concentrée autour de quelques grands groupes (contrairement à l’Allemagne ou l’Italie), sont la conséquence de la guerre économique menée à notre encontre par les pays concurrents.

The ConversationMais ne s’agit-il pas plutôt d’un déficit d’analyse à l’échelle des entreprises ou de l’état des marchés exports et des stratégies de ces concurrents ? Il s’agit aussi d’un déficit de formation sur les métiers du renseignement, donc d’organisation et culture de l’enseignement. Mais il faut surtout cesser de considérer l’espionnage économique ou la corruption politique comme des raccourcis facilitant les « affaires ».

Pierre Memheld, Responsable du Master Intelligence Economique et Gestion du Développement International, Université de Strasbourg

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Prédiction: Pourquoi les experts se trompent plus que les chimpanzés | Le blog de Philippe Silberzahn

« Le domaine de la prédiction est le bûcher des vanités, mais cela semble particulièrement le cas pour les experts. C’est en tout cas ce que montrent les travaux très originaux d’un chercheur américain, Philip Tetlock. Il montre que les experts se trompent plus que les généralistes, et plus encore que… des chimpanzés lançant des fléchettes au hasard! Regardons pourquoi. »

Source : Prédiction: Pourquoi les experts se trompent plus que les chimpanzés | Le blog de Philippe Silberzahn

Guerre économique et espionnage d’état : histoire, rôles et limites


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Juste une conversation, ou de l’espionnage industriel ?
Zinetv.Visual Hunt, CC BY-NC-ND

Pierre Memheld, Université de Strasbourg

Pour le Maréchal Joffre en 1915 (dans ses mémoires), la guerre économique a pour but de couper les communications de l’ennemi avec les autres pays, de l’empêcher autant que possible de se procurer à l’extérieur les ressources de toute nature qui lui sont nécessaires pour continuer la lutte.

L’articulation guerre économique-renseignement économique

La guerre économique accompagne et supporte la guerre militaire d’autant que pour Joffre il s’agit d’une priorité stratégique qu’il supervise directement. Il ne s’agit pas seulement d’organiser des blocus mais d’une stratégie visant à affaiblir l’ennemi en s’en prenant à tous les secteurs pouvant supporter l’effort de guerre, par le renseignement économique militaire.

Aujourd’hui le renseignement économique, à des fins militaires ou politiques, est toujours une prérogative de l’État même si les buts immédiats ne sont pas la destruction d’outils de production industrielle ou agricole. Les pouvoirs politiques comme les Nations Unies, l’Union européen ou des états, peuvent décider de mettre en place des sanctions, par définition individuelles contre des personnes morales ou physiques, ou un embargo qui lui vise l’intégralité des échanges avec un pays.

Lors d’opération militaires, comme les interventions en Syrie ou en Libye, la destruction d’infrastructures, d’entrepôts ou d’usines, reste un mode d’action employé, par toutes les parties en présence : ainsi les « groupes armés terroristes » l’emploient par sabotages ou attentats contre des cibles adverses.

Peut-on pour autant parler de guerre économique selon la définition de 1915. Non car l’échelle de l’action, des opérations ou des destructions n’a aucune commune mesure. Outre les dégâts matériels, la guerre économique de la 1re Guerre mondiale provoquait également des pertes humaines y compris civiles. Il en fut de même lors de la 2e Guerre mondiale.

La guerre économique contemporaine

Qu’appelle-t-on aujourd’hui guerre économique ? Peut-on qualifier la concurrence entre états ou entreprises, pour prendre des parts de marchés de guerre ? La « guerre économique est souvent entendue au sens de guerre commerciale c’est-à-dire d’affrontements qui opposent au moins deux pays ». Le concept est réapparu au début des années 90 chez des analystes, s’appuyant sur lui pour expliquer les enjeux des échanges économiques, comme Bernard Esambert ou Christian Harbulot.

Mais il s’agit d’une description de jeux d’acteurs économiques, de leurs oppositions concurrentielles, souvent par des moyens illégaux, comme l’espionnage économique, la prise de contrôle hostile voire le lobbying afin de changer les règles. Le concept fait l’objet d’autant de définitions que d’auteurs et reste ainsi flou :

« les auteurs qui l’utilisent l’emploient en effet pour désigner des situations et/ou la mise en œuvre (…) de stratégies qui peuvent présenter des contenus différents ».

Au-delà de ce problème de définition, il faut constater que ces « conflits économiques » n’engendrent pas de pertes humaines, du moins directement car il faut considérer l’impact social du rachat ou de la disparition d’entreprises et d’emplois, au bénéfice d’un pays ou d’une entreprise concurrente. Au demeurant, on peut identifier dans la plupart des conflits modernes des enjeux économiques.

Réalités historiques

Au-delà de cas contemporains, avec par exemple la recherche de ressources en pétrole comme objectif de guerre pendant la 2e Guerre mondiale ou l’exploitation du pétrole comme conséquence du contrôle de l’Irak par les troupes américaines, il existe des exemples historiques de guerres économiques.

Depuis la dissolution violente de l’Ordre des Templiers, devenu riche et influent de par son rôle militaire et religieux, les guerres entre les cités-états italiennes comme Venise, Florence ou Raguse avec le contrôle des voies maritimes en Méditerranée jusqu’aux troupes sous les ordres de la Compagnie britannique des Indes orientales (BEIC), participant aux opérations de la couronne britannique en Inde. On peut ainsi documenter le concept, tant les oppositions entre royaumes, familles et religions ont engendré des luttes politico-économiques.

Souvent initiées par les états, ces luttes ont clairement pour objectif le contrôle de l’accès à des ressources. Le champ lexical associé à la guerre illustre bien cette histoire : expéditions, invasion, razzia. On peut également parler de guerre des épices, de l’opium, du thé ou de l’alun. Dans ce cas les acteurs utilisent des moyens militaires pour atteindre des objectifs économiques et territoriaux.

La conquête des Amériques, de l’Afrique ou de l’Asie ont donné lieu à des conflits contre les occupants originaux de ces continents puis des conflits entre les conquérants, comme l’opposition entre Espagne, Portugal, Royaume-Uni, Allemagne et France. Plus proches de nous, on peut identifier des enjeux économiques dans les guerres de décolonisation comme le pétrole en Algérie. Peut-on au demeurant dire que ces guerres furent initiées pour cette ressource ?

Depuis la concurrence entre seigneurs au Moyen Âge, jusqu’aux réseaux de la Hanse ou de la Compagnie française des Indes orientales, la collecte d’information sur les bateaux, leurs cargaisons, les ports ou les liens entre marchands, le renseignement à des fins économiques existe. Il s’agit bien souvent de vols de documents même si l’existence d’organisations réseaux de renseignements permanents est documentée, comme pour la BEIC.

Lorsque celle-ci a commencé à agir comme un état, « avec des méthodes militaires administratives et financières utilisées par les empires », que la couronne britannique a mis fin à son existence et a récupéré ses possessions en Inde : un état et à plus forte raison un royaume, ne peut partager ses prérogatives exclusives avec une entreprise. On en vient là à la première différence fondamentale entre guerre et économie.

Même si les buts et les moyens peuvent se confondre, avec des entités économiques mettant à disposition d’un état leurs ressources existantes ou potentielles en échange d’une forme d’autorité légale, les lettres de course, et de moyens militaires, la raison d’être et les objectifs à long terme diffèrent entre une société et un pays.

De même si le renseignement, ou plutôt l’espionnage, économique a toujours existé, il est devenu une exclusivité des états car ils bénéficient d’une exception régalienne : chaque pays a des services de renseignements que les gouvernements couvrent de leur autorité. Toute activité de renseignement menée par une autre entité qu’un état est donc devenue illégale, même si les cas avérés d’espionnage par des entreprises pour des entreprises font la une des médias.

Nous ne sommes pas en guerre, mais nous perdons des batailles

Le monde économique d’aujourd’hui n’est pas seulement interconnecté d’un point de vue technique mais réellement interdépendant. Si la Chine est devenue l’usine du Monde, c’est effectivement de par son avantage prix mais aussi et surtout par ses clients. Sans clients et sans relations économiques, la Chine n’aurait pas la même influence politique et n’aurait peut-être pas développé le même appareil militaire.

Seulement, nous avons besoin de la Chine pour fabriquer ce dont nous avons besoin, pour nos sociétés dites de consommation, à un prix toujours plus compétitif, d’où la notion d’interdépendance. Mais certaines « défaites » économiques comme la vente d’un groupe à des investisseurs étrangers sont aussi souvent des erreurs de management, ou une mauvaise interprétation des marchés et de la concurrence, pas des actions « ennemies ».

The ConversationPar conséquent, nous ne sommes pas en guerre mais nous perdons des batailles. Nous devons réorienter l’éducation des dirigeants financiers, technologiques ou politiques au management de l’information et de la sécurité, la collecte et l’analyse du renseignement afin de tenir compte aussi de la « coopétition ».

Pierre Memheld, Responsable du Master Intelligence Economique et Gestion du Développement International, Université de Strasbourg

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

CONOPS: Livre : Les forces armées africaines 2016-2017 – par Laurent Touchard @_LTouchard_

Source : CONOPS: Livre : Les forces armées africaines 2016-2017

The nexus of conflict and illicit drug trafficking – Syria and the wider region

The nexus of conflict and illicit drug trafficking – Syria and the wider region http://ow.ly/nBTq30bnTxl

Les services de renseignement face à l’incertitude des personnalités


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Sur la route de l’agence de renseignement électronique, près de Baltimore.
Marco Verch/Flickr, CC BY

Pierre Memheld, Université de Strasbourg

Que ce soit dans la vie personnelle ou professionnelle, notre psychologie joue un rôle central sur nos relations, nos décisions et notre capacité à appréhender le monde. Mais cette psychologie peut aussi nous desservir, en prenant de mauvaises décisions évidemment, mais aussi en nous laissant influencer par des « agents d’influence » par exemple. Ceux-ci peuvent être des entreprises souhaitant nous vendre leurs produits ou des collègues cherchant – consciemment ou non – à nous manipuler dans l’organisme social complexe qu’est une entreprise. The Conversation

Cette problématique a été présentée dès 1984 par Robert Cialdini, professeur de l’Université d’État d’Arizona, dans ses livres Psychologie de la persuasion ou dans Influence et manipulation. Il rassemble en six principes les facteurs de persuasion : la réciprocité, la rareté, l’autorité, l’engagement, l’affection et le consensus. Au quotidien, on retrouve certains de ces principes dans la publicité par exemple.

Les failles chez les sous-traitants

Utilisée comme telle depuis au moins la Seconde Guerre mondiale, la psychologie est également utile dans le renseignement à plusieurs titres : dans la contre-ingérence où des fuites d’informations ont pour origine la psychologie des personnes ; dans les méthodes de « profilage psychologique » pour connaître les intentions des décideurs ou encore les « biais cognitifs » (aussi appelés psychologiques) qui constituent de véritables enjeux dans l’analyse des informations dont nous disposons.

Pour ce qui est de la sécurité de l’information, il semblerait que la dernière fuite d’informations de la CIA révélées par Wikileaks vienne d’un sous-traitant, tout comme l’était Edward Snowden. Dans ce cadre, un employé insatisfait aurait récupéré des informations sur les programmes d’écoute de l’agence américaine et les aurait divulgués.

En dehors du fait que les agences de renseignement américaines sont devenues très dépendantes de sous-traitants, moins impliqués et moins « habilités », la gestion des ressources humaines est devenue une faille de sécurité. Outre les employés insatisfaits – pour des raisons de carrières et financières –, beaucoup d’entreprises n’appliquent pas certains principes destinés à éviter les fuites : clauses de confidentialité–non concurrence, suppression des droits d’accès aux systèmes d’information ou contrôle de l’accès à la seule information nécessaire à l’emploi – le droit d’en connaître.

Ce ressort humain qui est exploité pour collecter de l’information est connu sous l’acronyme de MICE : « money, ideology, compromise, ego ». Toute personne, quel que soit son degré hiérarchique, peut ressentir une perte de sens dans son emploi ou ne pas se sentir suffisamment reconnu pour son travail, menant à une perte de motivation ou d’attention face aux risques liés à l’information. Et même si les autres leviers sont fréquents, encore aujourd’hui, l’ego est utilisable dans les deux sens : flatter l’ego d’une personne peut l’amener à révéler des informations soit dont on n’a pas idée de l’importance ou au contraire volontairement comme revanche contre l’organisation.

Edward Snowden en couverture du magazine Wired (septembre 2014).
Mike Mozart/Flickr, CC BY

C’est cette approche humaine qui est utilisée dans l’« ingénierie sociale » social engineering à l’origine de la plupart des attaques dites informatiques : obéir à quelqu’un se faisant passer pour un supérieur hiérarchique pour opérer un transfert d’argent ; révéler des informations privées permettant de reconstituer un mot de passe ou d’identifier une compromission ; ne pas être impliqué dans l’entreprise – par l’absence de mise en valeur de son travail – et donc ne pas suivre les recommandations liées à la sécurité des informations.

Les opérations psychologiques

Autre emploi de la psychologie à des fins d’influence ou de manipulations : le domaine des « opérations psychologiques ». Il s’agit des actions menées sur le terrain psychologique en soutien à des opérations militaires. Elles ont été popularisées par l’expression « gagner les cœurs et les esprits », concept ancien mais régulièrement remis au goût du jour, récemment par exemple par les Américains en Afghanistan.


DR, FAL

Ces opérations de soutien transcendent les différents échelons de commandement militaire : l’échelon stratégique pour influencer le contexte global de l’information afin d’atteindre des objectifs politiques ; l’échelon opérationnel pour avoir une incidence sur la zone d’opérations afin d’assurer une cohérence entre les objectifs des parties prenantes ; l’échelon tactique pour appuyer des opérations en particulier. Ces différents types d’action reposent sur une compréhension des principes clés de la psychologie, des auditoires cibles et sur l’évaluation de l’efficacité des opérations.

Cette méthode d’influence est bien documentée dans le milieu universitaire aux États-Unis mais aussi au cinéma avec un film éclairant de Barry Levinson, Des hommes d’influence : il s’agit d’une fiction qui décrit comment un expert de la manipulation et un réalisateur d’Hollywood créent de toutes pièces un conflit en Europe de l’Est à des fins politiques.

Bill Clinton et Saddam Hussein, objet d’analyses

On le voit, la psychologie est utilisée pour la collecte d’information, avec des leviers connus que l’on pourrait retourner pour améliorer la sécurité des entreprises. Mais la psychologie est aussi utilisée pour savoir quelle décision un responsable va prendre. Agent de la CIA et fondateur du Centre d’analyse de la personnalité et du comportement politique, Jerrold M. Post s’est donné pour objectif d’étudier la personnalité et le fonctionnement d’un décideur pour savoir comment il va appréhender et réagir à une situation donnée.

Ainsi dans son livre datant de 2003, The Psychological Assessment of Political Leaders, Jerrold M. Post, directeur du programme de psychologie politique de l’université Georges Washington, décrit dans le détail le profil psychologique, et donc le processus de décision, de deux personnalités politiques bien spécifiques : Bill Clinton et Saddam Hussein. Celle de l’ex-Président américain, par exemple, peut être analysée par ses relations avec les femmes, à commencer par sa mère qui menait une vie sociale active au détriment de l’éducation de son fils, et qui ont influencé ses ambitions et sa carrière. Le second souvent qualifié comme « l’homme fou du Moyen-Orient » est, au contraire, présenté comme un calculateur politique avisé mais dont les moyens pour rester au pouvoir sont extrêmement violents, disposant donc sa propre rationalité.

Saddam Hussein, au temps de sa toute-puissance en Irak.
Amir Farshad Ebrahimi/Flickr, CC BY-SA

Cette application peut sembler extrême, mais l’étude à grande échelle de la psychologie est appliquée dans la gestion des ressources humaines, avec la méthode Myers Briggs Type Indicator et ses 16 types de personnalités. Par des questions, les DRH peuvent savoir comment un employé va fonctionner en équipe, interagir avec d’autres personnalités ou se comporter dans l’échange d’information, critères essentiels au bon fonctionnement d’une entreprise.

Deux personnalités distinctes, face à la même information, vont en effet réagir de façon différente, même s’ils ont reçu la même formation. Les entreprises, ou les services de renseignement, cherchent à mettre en place des procédures d’analyse « robustes », c’est-à-dire des processus appliqués et opérationnels quelles que soient les circonstances et qui que soient les personnels les mettant en œuvre. Or la psychologie des individus et les processus d’analyse ne sont pas toujours compatibles.

La part d’affect

En 1999, Richards J. Heuer, vétéran de la CIA, publie Psychology of Intelligence Analysis faisant le lien entre les problématiques d’analyse et celle de prise en compte des personnalités. Même avec des procédures à suivre, et des méthodes d’analyses dites « structurées », la limite est l’humain et ses perceptions : les biais cognitifs. Ceux-ci sont une partie intégrante de notre personnalité car constitués de l’ensemble de ce qui fait notre personnalité : enfance, éducation, expérience, croyance, a priori, etc.

Quelques exemples : le biais de confirmation d’hypothèse qui nous pousse à ne chercher que les informations allant dans le sens de ce que nous pensons déjà ; le biais de disponibilité qui nous pousse à évaluer la fréquence d’occurrence d’un évènement uniquement en fonction des informations déjà disponibles ; le biais rétrospectif qui nous pousse à reconstruire notre mémoire d’après une interprétation des évènements a posteriori ; ou encore l’illusion des séries qui tend à nous faire établir des liens entre des évènements distincts… Comme les crash des avions de Malaysian Airlines dans des contextes pourtant différents.

On le voit, les biais impactent directement nos capacités d’analyse ou de raisonnement. Ce sujet est jugé suffisamment pertinent pour qu’il ait fait l’objet d’un projet : « Reduction of Cognitive Biases in Intelligence Analysis ». Celui-ci a été financé par l’Union européenne dans le cadre du 7e programme-cadre de recherche en sécurité. Même au quotidien, ces biais jouent dans notre capacité à vérifier les informations à l’heure de la post-vérité.

De plus, dans les processus de décision, des mécanismes liés à la « politique » interne ou externe des organisations viennent encore biaiser la décision ou l’analyse dans un autre processus appelé la « politisation du renseignement ». Celui-ci consiste à orienter ou à confirmer les intentions politiques en tordant les faits et leur analyse : le cas le plus récent connu et étudié est celui de la seconde guerre d’Irak (en 2003). Mais on pourrait convoquer d’autres exemples plus anciens : la Guerre du Vietnam, la Guerre froide, etc.

Notre psychologie est donc utilisée aussi bien dans la sphère personnelle que commerciale, professionnelle ou stratégique, afin de nous faire passer des messages ou d’influencer nos perceptions, et donc nos décisions. Cet outil est à disposition en permanence puisque nous ne nous pouvons pas nous en séparer… Même une personne formée à cette problématique, rationnelle dans ses actes, et objective dans ses choix, peut être « biaisée » ou voir ses émotions prendre le dessus. Seule la formation à l’analyse, et ses biais, ou la sensibilisation au « social engineering » peuvent permettre de contenir le poids de notre psychologie.

Pierre Memheld, Responsable du Master Intelligence Economique et Gestion du Développement International, Université de Strasbourg

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.