Inde – Indonésie: des voisins stratégiques

Le Président Indonésien Joko Widodo vient d’effectuer une visite d’état en Inde. Lors de ses discussions avec le Premier Ministre Narendra Modi, plusieurs sujets de coopération économique ont été abordés: commerce bilatéral, investissements dans les énergies (pétrole, gaz, renouvelables), l’industrie pharmaceutique et les technologies de l’information. Les deux pays sont parmi les économies ayant les croissances les plus rapides. Les liens entre les deux pays sont également culturels, humains (avec une importante diaspora indienne en Indonésie) mais aussi religieux.

Président Widodo - Premier Ministre Modi

Président Widodo – Premier Ministre Modi

En effet, l’Indonésie et l’Inde ont les deux plus importantes populations musulmanes au monde: 205 millions pour l’une et 176 millions pour l’autre, autant que la population du Pakistan qui n’arrive qu’en 3ème position. Les projections démographiques du Pew Research Center prévoient toutefois que l’Inde deviendra le 1er pays d’ici à 2050, suivi par le Pakistan puis l’Indonésie. Pour autant la situation est différente: les musulmans représentent 87% de la population indonésienne mais « seulement » 15% en Inde. La question de la radicalisation, et du terrorisme, d’une partie de ces population était au centre des discussions entre les dirigeants.

Pourcentages de population musulmane en Asie du Sud-Est

Pourcentages de population musulmane en Asie du Sud-Est

Le message à l’issu était clair: aucune tolérance pour les actes de terreur. L’Indonésie s’enorgueillit de pouvoir contenir le phénomène tout en ayant un processus démocratique et un gouvernement représentatifs des composantes de sa population. L’Inde est elle dans une situation complexe: ses deux voisins immédiats, Pakistan et Bangladesh, couvrent voire supportent des mouvements terroristes qui commettent des attentats en Inde comme celui de Bombay en 2011. Depuis la partition, l’importante population musulmane indienne connait des discriminations dans la pratique de sa religion ou au niveau social, dans l’accès à certains emplois.

Répartition de la population musulmane dans le sous continent Indien

Répartition de la population musulmane dans le sous continent Indien

Mais ce message était aussi adressé à la Chine à double titre: celle ci refuserait d’implémenter la Résolution 1267 du Conseil de Sécurité des Nations Unis permettant de désigner les personnes et mouvements terroristes (par exemple en inscrivant Masood Azhar, chef du mouvement Jaish-e-Mohammad sur une liste); par ailleurs l’activisme de la Chine dans le Golfe du Bengale et dans le Détroit de Malacca, que l’Indonésie contrôle en partie) préoccupent les deux pays d’autant qu’elle développe des liens stratégiques, commerciaux et des infrastructures en Malaisie et au Bangladesh dans le cadre de sa stratégie dite du « collier de perles ».

Implantations chinoises dans l'Océan Indien

Implantations chinoises dans l’Océan Indien

L’Inde et l’Indonésie ont donc conclu un accord de coopération dans le domaine maritime, cette dernière étant également impliquée dans les tensions « Mer de Chine » (délimitation des ZEE et pêche illégale). La coopération bilatérale portera également sur le secteur de la défense avec la création d’un processus de dialogue des ministres respectifs et d’un « Joint Defence Coopération Committee« . L’Inde multiplie ce genre d’initiatives régionales avec les autres pays de l’Océan Indien, Seychelles, Maldives, Madagascar voire l’Iran, tout en maintenant un autre niveau de dialogue stratégique avec les Etats Unis, le Japon ou la Russie.

L'Inde développe également sa présence dans l'Océan Indien

L’Inde développe également sa présence dans l’Océan Indien

L’Inde n’est pour l’instant pas touchée par des actions terroristes autres que celles « initiées » par ses voisins mais surveille de près le développement de l’Etat Islamique, d’autant plus que la présence de fortes diasporas indiennes dans les pays du Golfe Persique, en Arabie Saoudite et au Moyen Orient l’obligent à entretenir des relations diplomatiques avec des pays touchés par le terrorisme sur leurs territoires. Il faut également rappeler l’action de l’Inde en Afghanistan, face à Al Qaeda mais aussi désormais face à l’EI, où elle coopère aussi bien avec les Etats Unis que le gouvernement local et la Russie.

The often overlooked link between drug profits and terror

The often overlooked link between drug profits and terror
The use of illegal drugs in funding terrorism needs greater consideration, writes Robert Rotberg.

Billet d’humeur – Visite d’Etat de François Hollande en Inde

 

35ème Régiment d'Infanterie - Republic Day 2016

35ème Régiment d’Infanterie – Republic Day 2016 – New Delhi

Le Président François Hollande s’est rendu en visite d’Etat à New Delhi du 24 au 26 Janvier 2016, à l’occasion de la fête nationale indienne dont il était l’invité d’honneur[i]. La visite comportait des enjeux importants pour Dassault, DCNS, Areva et les autres entreprises de la délégation[ii]. Il s’agissait également de renforcer les domaines de coopérations qui avaient été listés lors de la visite du Premier Ministre Indien en Avril 2015. Mais alors que l’on peut trouver du Twitter des messages, dont certains sont au mieux déplacés dans une délégation officielle[iii], publiés durant la parade officielle, il est nécessaire de rappeler que la France et l’Inde ont d’anciennes relations.

Les enjeux ne sont pas uniquement économiques, bien que l’Inde soit attractive avec un marché intérieur important mais des infrastructures et des industries nécessitant encore des technologies et investisseurs étrangers. Il s’agit aussi de développer des coopérations dans la recherche énergétique ou spatiale. La question du terrorisme relie également les deux pays, certains analystes indiens ayant fait le parallèle entre les attaques de Paris en Novembre et celles de Mumbai ou Pathankot en 2015[iv]. On se souviendra que Narendra Modi avait condamné les attentats de Paris[v], et que son pays est lui-même concerné par le terrorisme islamiste[vi].

En cette période de Centenaire de la 1ère Guerre Mondiale, il n’est pas inutile de rappeler que des soldats indiens se sont battus en France : Narendra Modi a inauguré un monument à leur mémoire lors de sa visite[vii]. De même durant la 2ème Guerre Mondiale, les troupes indiennes combattirent sur le sol français. Dès l’indépendance de l’Inde, la France établit des relations diplomatiques avec elle alors même qu’elle y avait encore des comptoirs dont le sort fut scellé en 1956. Néanmoins les ressortissants de Pondichéry sont encore très attachés à leur identité française avec un monument aux morts, rappelant cette autre histoire des troupes indiennes.

Les relations économiques, diplomatiques ou culturelles[viii] entre les deux pays ont donc toujours existé et ne peuvent pas se résumer aux aléas des contrats en cours de négociation, d’autant que Dassault ou Thalès sont présentes en Inde depuis plusieurs dizaines d’années. Les armées indiennes opèrent encore des Mirage et ont utilisé des tanks français dans leurs opérations militaires. Les exercices navals, aériens ou terrestres entre les deux pays sont réguliers, d’autant que la France fait partie des rares alliés de l’Inde à être présente territorialement et militairement dans l’Océan Indien, seule profondeur stratégique de l’Inde[ix].

A l’occasion de la parade militaire, l’Inde a fait un honneur particulier à la France puisque pour la première fois depuis son indépendance une unité militaire étrangère a défilé aux côtés des troupes indiennes. Clin d’œil historique significatif, il s’agit du 35ème Régiment d’Infanterie dont l’ancêtre, le 35ème Régiment d’Aquitaine, a combattu aux côtés de troupes du Royaume de Mysore contre les anglais de 1781 à 1784. Les unités de cavalerie de ce royaume furent amalgamées au fil de temps par l’Empire Britannique puis la République Indienne pour donner aujourd’hui le 61ème Régiment de Cavalerie, une des unités la plus prestigieuse de l’arme blindée cavalerie indienne[x], qui a défilé après le 35ème RI[xi].

Les relations Inde – France ne résument donc pas aux seuls enjeux économiques, même si certains commentateurs les abordent sous cet angle principalement pour que leurs aléas servent de critique politique aux gouvernements en indiens ou français. Les difficultés mises en avant ne sont pas non plus le fait unique d’une partie ou l’autre, comme on a pu le voir dans le feuilleton du contrat MMRCA[xii]. Mais ces relations étant stratégiques, car anciennes, pour les deux pays, il ne s’agirait pas que des erreurs d’appréciation ou d’ »intelligence culturelle » viennent les troubler par intérêt personnel ou méconnaissance des us, coutumes ou de l’histoire justement.

 

Références

i « Inde: les enjeux de la visite de François Hollande » – http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20160124-inde-visite-francois-hollande-Narendra-Modi-rafales-economie

ii La liste des dirigeants membres de la délégation est à ce titre significative : https://pbs.twimg.com/media/CZWg_UvW0AEDewr.jpg:large

iii On jugera sur : https://twitter.com/MA_Jamet avec en particulier https://twitter.com/MA_Jamet/status/691922462884401152

iv « Hollande Visit: Pathankot, Paris Put Terrorism High On Agenda” – http://www.ndtv.com/india-news/hollande-visit-pathankot-paris-put-terrorism-high-on-agenda-1268489

v “Paris attacks: France terror assaults attack on humanity, Narendra Modi says” – http://timesofindia.indiatimes.com/india/Paris-attacks-France-terror-assaults-attack-on-humanity-Narendra-Modi-says/articleshow/49781610.cms

vi « Combattre l’Etat Islamique: la perspective de l’Inde », Pradhuman Singh, Pierre Memheld, Revue Défense National N°779, Avril 2015

vii « PM Narendra Modi pays tribute to Indian soldiers slain in World War-I » – http://articles.economictimes.indiatimes.com/2015-04-11/news/61041490_1_indian-soldiers-war-memorial-prime-minister-narendra-modi

viii Dans les domaines de l’éducation ou de l’architecture, le Président Hollande ayant commencé sa visite par Chandigarh, ville conçue par Le Corbusier.

ix « La France et l’Inde dans son Océan » – https://exmergere.info/2015/07/20/la-france-et-linde-dans-son-ocean/

x « L’Arme Blindée Cavalerie Indienne », Pierre Memheld, Batailles & Blindés N°71, Février Mars 2016.

xi « French regiment is back in India after 232 years » – http://timesofindia.indiatimes.com/india/French-regiment-is-back-in-India-after-232-years/articleshow/50734908.cms

xii « Le Rafale s’envole pour l’Inde, mais sans le MMRCA ? » – https://exmergere.info/2015/04/14/le-rafale-senvole-pour-linde-mais-sans-le-mmrca/

La relation Inde – Etats Unis

President Obama and Prime Minister Modi at India Republic Day parade.

President Obama and Prime Minister Modi at India Republic Day parade.

En ce jour de fête nationale en Inde, le Republic Day, le Président Obama est l’invité d’honneur des festivités. Si sa présence est symbolique, c’est la première fois qu’un président américain est invité ce jour là, il est avant tout venu avec un « agenda » chargé du point de vue économique. Avec une relation aux multiples aléas depuis l’indépendance, l’Inde et les Etats Unis ont établi de nombreuses coopérations, dans la recherche, l’industrie, ou la défense mais ne sont pas encore les partenaires les plus proches. L’Inde maintient sa propre politique étrangère, et coopérations, avec des pays comme la Russie ou l’Iran et la Chine. Les Etats Unis veulent faire de l’Inde leur soutien en Asie Pacifique pour contenir l’expansion de la Chine. Mais celle-ci est le premier partenaire commerciale de l’Inde, malgré de nombreux points de tensions territoriales. Et la Russie reste le premier vendeur d’arment, et d’usines nucléaires, en Inde.

Ces différents points sont au programme de la visite du Président Obama. Dès son arrivée, le Président Américain et le Premier Ministre Indien ont annoncé la signature d’un accord pour débloquer des milliards de dollar dans le domaine nucléaire, dans la continuation du premier accord signé en 2005. La priorité en matière de défense n’est pas tellement de vendre du matériel américain à l’Inde, bien qu’il y ait des contrats pour des avions de surveillance, de transport et les hélicoptères, mais de développer des matériels en commun. L’Inde est particulièrement intéressée par le domaine des drones et des porte-avions, équipements dont elle a besoin pour accroitre ses capacités de contrôle de ses frontières terrestres et de projection de ses forces maritimes. Sur ce dernier point, et dans le cadre de la Defence Technology and Trade Initiative (DTTI), l’Inde et les Etats Unis envisage une coopération sur le développement de la nouvelle génération de catapulte électromagnétique (Electromagnetic Aircraft Launch System – EMALS).

Si l’Inde opère déjà deux portes avions, ils ne sont pas munis de catapultes, équipement clé pour déployer rapidement la force aérienne embarquée. L’Inde doit renforcer sa marine pour faire face au déploiement, de plus en plus proche de ses frontières et zones économique maritimes, de la marine Chinoise. Les autres domaines de coopération envisagés dans le DTTI sont les moteurs d’avions et les l’amélioration des Hercules C130J. Le domaine du partage de renseignement, pour le contre-terrorisme (Al Qaeda dans le sous continent indien), et la cyber-sécurité font également partie des discussions. Les Etats Unis et l’Inde ne sont pas forcément d’accord sur la politique à mener vis-à-vis du Pakistan et de l’Afghanistan. Même si ces questions de politiques étrangères sont moins abordées que les domaines économiques, elles sont importantes pour les deux pays. Enfin des questions comme les énergies traditionnelles, renouvelables et les changements climatiques, sont à l’ordre du jour.

Cette visite a été préparée, et annoncée, longtemps à l’avance aussi bien par la visite de délégations américaines dédiées à chacun des domaines abordées mais surtout par sa médiatisation. Des dizaines d’articles ont été, sont, et seront publiés sur ces sujets. Il faut également mettre les annonces déjà faites en parallèle de la politique indienne du « make in india » qui tends à favoriser les industries locales, par l’acquisition de technologies et savoirs faire, dans un premier temps par leur implication dans les grands contrats publics ouverts à la compétition internationale, puis dans un deuxième temps par leurs exportations, et fusions-acquisitions, sur des marchés comme l’Afrique, l’Amérique du Sud ou l’Europe. L’Inde se positionnant comme une puissance militaire régionale et ambitionnant un rôle diplomatique international, les Etats Unis devrait favoriser ce partenariat, les deux pays ayant une politique de plus en plus tournée vers l’Asie.

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