Inde – Etats Unis : alliés objectifs ou opportunistes ?

Modi USIBC

La 40ème session du US India Business Council (USIBC) a commencé Mardi 22 Septembre 2015 à Washington pour préparer la seconde visite officielle du Premier Ministre Narendra Modi et continuer à développer les relations économiques et diplomatiques anciennes entre les deux pays. Celles-ci remontent à la 2ème Guerre Mondiale, durant laquelle des troupes américaines combattirent avec les indiennes (sous commandement anglais) contre les Japonais en Birmanie, des scientifiques indiens eux participèrent au projet de bombe nucléaire Manhattan.

L’objectif pour les Etats Unis est clair et a été réaffirmé par le Vice Président Joe Biden dès le début de la session : « our goal is to be India’s best friend ». L’USIBC est l’association économique bilatérale la plus importante des Etats Unis avec plus de 300 entreprises indiennes et américaines. Le gouvernement américain voit le développement de sa relation avec l’Inde comme une priorité du 21ème siècle, reconnaissant ainsi son rôle régional, voire international, aussi bien sur le plan économique que stratégique ou diplomatique.

Si l’USIBC est une organisation professionnelle, elle est directement coordonnée avec les actions diplomatiques et économiques du gouvernement et de l’administration américaine, depuis 40 ans quelques soient les orientations politiques des deux pays. La session annuelle est sous le patronage des ministres concernés avec en clôture les 2 chefs d’état. Les secteurs économiques couverts vont de la défense aux sciences de la vie, de l’énergie à l’agriculture en passant par les technologies de l’information ou les infrastructures.

Si tous les secteurs sont traités, l’objectif étant d’aplanir les obstacles et d’identifier les opportunités, le cœur du dialogue indo-américain reste l’énergie et la défense. L’Inde vient d’annoncer l’achat d’hélicoptères Apache et Chinook de Boeing avec probablement une part de production locale dans le cadre de la politique du « Make In India ». Dans le domaine énergétique, au-delà d’une coopération continue dans le nucléaire, l’Inde et les Etats Unis discutent sur les énergies renouvelables et le réchauffement climatique.

Ce haut niveau de discussions régulières a permis de faire des Etats Unis la première destination des exportations indiennes. A l’inverse les Etats Unis ne sont que le 5ème partenaire commercial de l’Inde derrière la Chine, les Emirats Arabes Unis, l’Arabie Saoudite et la Suisse. Les Etats Unis veulent faire de l’Inde un partenaire économique de premier rang mais misent surtout sur la position géostratégique de celle-ci en Asie pour contrebalancer l’influence de la Chine dans la région. Malgré ces considérations, l’Inde continue à développer une approche spécifique.

L’Inde ne peut se passer de la Chine, celle-ci investissement massivement dans son industrie, mais doit en même temps contrer les tentatives d’expansions territoriales de son voisin. Donc dans une politique de diversification de ses partenaires, la Russie étant toujours très présente, l’Inde donne l’impression de se rapprocher des Etats Unis. L’Europe n’est pas un partenaire en tant que tel, bien que chacun de ses membres soit présent en Inde. La France pourrait s’inspirer de l’USIBC pour développer ses relations, également anciennes et stratégiques, avec l’Inde.

En effet, l’Inde, au travers de sa politique « Make in India », peut sembler imposer des conditions contractuelles jugées par certains « excessives » (offsets de 30 à 50% du montant des contrats, transferts de technologies). Elle n’est pas le seul pays à avoir cette approche pour développer son industrie/économie mais ces conditions sont connues à l’avance par les industriels cherchant à gagner des appels d’offres. La différence entre concurrents est désormais de respecter voire devancer ces conditions (comme proposé par Angela Merkel lors de sa visite d’état) ou non.

Même si l’Inde ne s’est jamais laissée enfermer dans une relation « mono latérale », elle ne peut ignorer les Etats Unis, tant ceux-ci sont importants sur les plans économiques, diplomatiques ou militaires. Si elle réaffirme sa présence à l’échelle régionale, et si de nombreux pays la courtise, elle n’est pas encore une grande puissance militaire ni un acteur diplomatique central, hormis l’attention qu’on lui porte à Paris, Moscou, Tokyo ou Pékin, à chaque fois pour des raisons différentes ayant le plus souvent trait à leurs propres intérêts.

Airbus, Kamov, BAE: tous « Make in India »?

Le “Defence Acquisition Committee” du Ministère de la Défense Indien a approuvé le 14 Mai plusieurs contrats importants[i]. L’Inde va ainsi acquérir 56 avions de transports Airbus C-295, 200 hélicoptères légers Kamov KA-226 et 145 canons tractés BAE M-777, pour un total de 3.4 milliards de dollars[ii]. On peut d’une part noter la variété des fournisseurs, Europe – Russie – Etats Unis, afin de développer avec chacun des liens militaires et diplomatiques pour diversifier les appuis politiques de l’Inde à l’international. Mais, d’autre part, le facteur essentiel de ces contrats est qu’ils incluent tous un partenaire indien correspondant à la stratégie clef du « Make in India ». BAE doit choisir parmi plusieurs partenaires potentiels, Mahindra, Larsen & Toubro, ou Tata, pour la fabrication de ses canons d’une valeur de 700 millions de dollars[iii]. Airbus construira ses appareils dans une Joint Venture en commun avec Tata pour un total de 2 milliards de dollars[iv]. Enfin Kamov coopérera avec Hindustan Aeronautics pour remplacer les Cheetah et Chetak[v]. Ces contrats vont participer au développement de la Base Industrielle et Technologique de Défense indienne (BITD)[vi]. L’objectif est comme toujours, grâce à l’attractivité du marché indien de la défense (7ème budget mondial), d’acquérir technologies et savoirs faire. Il ne s’agit plus seulement pour les industriels de participer aux contrats comme fournisseurs mais de construire eux-mêmes les équipements/appareils avec l’aide des industriels étrangers. Il s’agit pour la BITD indienne de devenir autonome voire exportatrice. BAE investira 200 millions de dollars, au titre des offsets partie intégrante de tout contrat de défense, ce qui profitera à près de 40 entreprises en Inde en charge d’assembler les canons et de fournir pièces, munitions et maintenance. Ce contrat prévoit la possibilité pour l’Inde d’exporter des canons fabriqués en Inde vers des marchés comme l’Afrique du Sud, l’Amérique du Sud ou le Moyen Orient[vii]. Cette volonté de l’Inde d’exporter des équipements de défense, autre axe de développement, devra être intégrée dans la future stratégie de ses fournisseurs. Airbus va devoir trouver 50% de « compensations » en Inde ce qui pourrait poser problème car il n’y a pas aujourd’hui de capacités de production d’avions de ce type localement[viii]. Comme dans le cas du contrat Rafale, 16 appareils C-295 devront être livrés en condition de vol, 16 en kits progressivement construits en Inde, et enfin les 24 derniers appareils seraient entièrement construits sur place dans un délai total de 10 ans. De même que pour les canons BAE, le partenaire local pourra exporter lui-même des appareils sur le marché international. Enfin le choix du Kamov 226 a un double objectif : d’une part fournir aux armées indiennes des hélicoptères de transport légers et d’autre part renouveler le partenariat avec la Russie[ix]. Comme le Président Pranab Mukherjee l’a réaffirmé lors de sa visite à Moscou, la Russie est un partenaire fiable sur lequel l’Inde a toujours pu compter. Mais la nécessaire diversification de ses fournisseurs/partenaires a conduit l’Inde à acheter, par exemple, des appareils de transport C130 américains en lieu et place des IL76 russes. L’Inde cherche à maximiser tant ses relations internationales que son développement industriel. Derrière ces contrats, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un programme de modernisation de ses armements, y compris dans le domaine naval et nucléaire, pour faire face aux menaces régionales et reprendre pied dans « son » océan[x]. Mais alors même que c’est l’expansionnisme chinois qui justifie en grand partie ce réarmement, le Premier Ministre Modi était en Chine la semaine dernière pour développer les relations économiques des deux pays. Le « Make in India » est le leitmotiv de Modi depuis sa campagne électorale comme axe majeur du développement économique. On vient de le voir, en matière de défense, il est au cœur de tous les contrats, de même que les offsets et les transferts de technologies. Mais il n’est pas exempt de critiques tant pour l’instant les cas concrets de cette politique sont encore rares[xi]. Cependant, au moment même où les équipes de Dassault sont en Inde pour finaliser l’achat des 36 Rafale, il semble improbable que ce processus d’industrialisation ne joue pas également de rôle dans ce contrat[xii]. Références i Si les contrats sont approuvés ils ne sont pas encore signés, au titre de la procédure d’acquisition, mais créént parfois la confusion car les termes précis, et conditions définitives, de chaque contrat sont encore à finaliser. ii « Make in India: Defence ministry okays $3.4 billion deals », http://articles.economictimes.indiatimes.com/2015-05-14/news/62165790_1_indian-army-indian-air-force-bae iii « M777 howitzer project: BAE to select Indian partner in 2 months », http://economictimes.indiatimes.com/articleshow/47303363.cms iv « Government nod to Rs 11,930 crore Airbus-TATA consortium bid to replace Avro fleet », http://articles.economictimes.indiatimes.com/2015-05-13/news/62124376_1_airbus-tata-consortium-avro-defence-acquisition-council v « HAL front-runner for being India partner for Kamov choppers », http://www.business-standard.com/article/pti-stories/hal-front-runner-for-being-india-partner-for-kamov-choppers-115051401310_1.html vi « BITD indienne : vers les stratégies du «Make in India» and «Export India» », http://www.iris-france.org/la-bitd-indienne-vers-les-strategies-du-make-in-india-and-export-india/ vii « BAE offers to make M777 gun in India », http://www.defproac.com/?p=2213 viii « India Approves Airbus-Tata Bid To Supply 56 C-295s », http://www.ainonline.com/aviation-news/defense/2015-05-15/india-approves-airbus-tata-bid-supply-56-c-295s ix « India to buy Russian helicopters in major deal », http://in.rbth.com/economics/2015/05/15/india_to_buy_russian_helicopters_in_major_deal_43119.html x « L’Inde et son océan », http://www.iris-france.org/linde-et-son-ocean/ xi « Defence Manufacturing and “Make in India” – What will it take ? », http://www.niticentral.com/2015/05/17/arms-mafia-strikes-313630.html xii « Le Rafale « Make in India » ? », https://exmergere.info/2015/05/06/le-rafale-make-in-india/

Le Rafale « Make in India » ?

Le Ministre de la Défense, Jean Yves Le Drian, est en Inde aujourd’hui pour entamer les discussions nécessaires à la signature du contrat d’achat des 36 Rafale annoncé par le Premier Ministre Indien lors de sa visite d’état en Avril[i]. S’il n’est pas pensable que Narendra Modi revienne sur son annonce officielle, un certain flou règne encore sur le « comment » du futur contrat. Le « pourquoi » est évident, tant l’Armée de l’Air Indienne (IAF) a un besoin avéré de remplacer certains de ses 700 chasseurs vieillissants.

Lors de son annonce, Narendra Modi avait dit vouloir commander 36 appareils prêts à voler sans autre détail, ce qui a donné lieu à de multiples interprétations. La visite de Jean Yves Le Drian est là pour éclaircir certains points. Ainsi, on avait pu comprendre que les avions seraient exclusivement construits en France sur les lignes de Dassault. Si cela avait du se confirmer, cela aurait été une sorte d’échec de la politique du « Make in India » de Modi[ii]. Mais la confusion vient de la nature même des négociations précédentes.

Le MMRCA n’était pas un contrat mais un appel d’offres[iii], un processus de sélection à l’issue duquel Dassault était entré en discussion exclusive avec le Ministère de la Défense Indien pour négocier un contrat qui aurait comporté des transferts de technologies et des offsets. Les différents points de blocage industriels et financiers, des deux parties en présence, ont amené les responsables indiens à annuler ce processus pour passer en discussion d’état à état. Loin d’être un échec, il s’agit d’un retour du politique dans ce type de contrats.

Il était en effet apparu que Hindustan Aeronautics Ltd (HAL), bien que société d’état en charge de programmes aéronautique et de défense, n’avait pas la capacité industrielle de mener à bien la construction de 108 Rafale en Inde[iv], même avec l’accompagnement de Dassault. De son côté, Dassault ne pouvait légitimement pas prendre le risque financier d’avoir seule la responsabilité complète de la construction en Inde. Le besoin opérationnel étant pressant, les responsables indiens ont privilégié une « sortie par le haut ».

En discutant d’état à état, l’Inde achète non seulement un avion, dont elle a besoin et qui correspond à ses besoins, mais également le renforcement de sa relation politique avec la France, partenaire historique dans le domaine aéronautique/défense. Les relations économiques et diplomatiques franco-indienne vont bien au-delà de la défense[v] : transports, énergies, environnement, océan indien, nucléaire. Certains de ces intérêts communs ont fait l’objet d’annonces spécifiques lors de la visite d’état, mais un peu reléguées au second plan par le Rafale[vi].

Pour en revenir au futur contrat, le Ministre de la Défense Indien, Manohar Parrikar, a indiqué que la livraison des 36 Rafale devra se faire le plus rapidement possible et selon le besoin opérationnel de l’IAF[vii]. Seulement, cela ne précise toujours pas les modalités précises du contrat à venir, qui permet en prime de lisser sur plusieurs années fiscales le coût d’acquisitions éventuelles d’autres Rafale. En effet, l’IAF devra dans les années à venir remplacer près de 300 de ses appareils de chasse, pour ne parler que de cette catégorie.

36 Rafale ne sont donc pas suffisants pour remplir ce besoin, et cela a été souligné par plusieurs analystes de défense indiens, même si l’on considère le chiffre initial de 126 appareils. Cette incertitude face à un besoin connu laisse espérer aux concurrents du Rafale qu’ils pourront également fournir des appareils à l’IAF. La partie française cherche à éclaircir les différents aspects de la 1ère tranche, et ce d’autant plus que les commandes fermes de l’Egypte et du Qatar sont venues modifier le planning de l’usine de Mérignac.

Ces contraintes de production et l’affirmation de la politique de « Make in India », permettent d’envisager une hypothèse quant à l’organisation de la production du Rafale. La procédure d’acquisition du ministère de la défense indien[viii] impose des offsets, c’est-à-dire l’achat en local de 30 à 50% de la valeur totale du contrat. La création d’une Joint Venture avec un acteur indien de la défense est désormais évoquée[ix]. Plusieurs sociétés sont citées : Tata Advanced Systems Limited, Dynamatics, Taneja Aerospace, L&T et Reliance Defence Systems[x].

Le partenaire principale des négociations du MMRCA, HAL, est également évoqué[xi]. L’hypothèse qui apparaît désormais est non seulement la création d’une JV avec un ou plusieurs industriels indiens, pour satisfaire aux obligations d’offsets et respecter la politique du «Make in India », mais surtout la création dans ce cadre d’une chaîne de montage de Rafale en Inde, augmentant de fait les capacités de production de Dassault. Le client indien recevrait ainsi ses appareils dans les délais qu’il réclame et cela pourrait avoir également un impact sur les livraisons des autres clients existants.

En plus de l’Egypte et du Qatar, le PDG de Dassault Aviation, Eric Trappier, estime que d’autres contrats pourraient être signés en 2015. Même en augmentant les cadences de l’usine de Mérignac, les différentes livraisons pourraient prendre plus de temps que souhaitées par les clients. Cela ne remettrait pas en cause la filière industrielle française, développerait des capacités communes avec un client envisageant l’acquisition d’autres appareils. Dans cette hypothèse, des transferts de technologies devraient être réalisés, surtout si une partie des 36 appareils est fabriquée sur place.

L’Inde ne serait plus alors seulement un client, ni même un pays aux intérêts partagés, mais un partenaire stratégique sur les plans économiques et diplomatiques. Mais il ne faut pas oublier que l’Inde cherche à avoir cette même approche pour ses autres besoins en matière de défense : sous-marins, appareils de reconnaissance, bâtiments de surface, missiles. Si l’Inde produit ses propres futures Rafale, voir si elle en exporte par une JV avec Dassault, allons-nous vers un rapprochement profond de la France et de l’Inde dans le contexte particulier de l’Asie du Sud-Est ?

Références
i « India, France to discuss Rafale deal this week », http://timesofindia.indiatimes.com/india/India-France-to-discuss-Rafale-deal-this-week/articleshow/47156516.cms
ii Dont le principe a été à nouveau affirmé dans le secteur de la défense lors d’une cérémonie pour l’entrée en service actif du missile Akash de Bharat Dynamics Ltd. « Make in India Made Easy: Opportunities and Challenges in Defence Sector, by AIMT », http://www.indiandefencereview.com/news/make-in-india-made-easy-opportunities-and-challenges-in-defence-sector-by-aimt/
iii « Le Rafale s’envole pour l’Inde, mais sans le MMRCA ? », http://www.iris-france.org/le-rafale-senvole-pour-linde-mais-sans-le-mmrca/
iv De l’aveu même de l’un de ses dirigeants qui avait indiqué que sa société n’avait pas commencé à se préparer à produire le Rafale!
v Dassault est un partenaire ancien de l’Inde, tout comme MBDA, Thalès et même Airbus
vi « List of agreements signed between India and France », http://ibnlive.in.com/news/list-of-agreements-signed-between-india-and-france/539126-3.html
vii « Rafale delivery in accordance with IAF’s operational needs: Parrikar », http://indianexpress.com/article/india/india-others/rafale-delivery-in-accordance-with-iafs-operational-needs-parrikar/
viii Defense Procurement Policy : Defence procurement procedure & manual, http://india.gov.in/defence-procurement-procedure-manual
ix « Make in India: France’s Dassault hunts for Indian partners to build Rafale aircraft », http://economictimes.indiatimes.com/news/defence/make-in-india-frances-dassault-hunts-for-indian-partners-to-build-rafale-aircraft/articleshow/47155153.cms
x Sur la BITD indienne : « BITD indienne : vers les stratégies du «Make in India» and «Export India» », http://www.iris-france.org/la-bitd-indienne-vers-les-strategies-du-make-in-india-and-export-india/
xi « Rafale deal: France’s Dassault Aviation likely to enter into JV with Indian firm », http://economictimes.indiatimes.com/articleshow/47138422.cms?utm_source=contentofinterest&utm_medium=text&utm_campaign=cppst

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