Changement du commandement indien: contre-terrorisme et renseignement

Samedi 17 Décembre, le gouvernement Indien a annoncé le nom des nouveaux grands commandants suivant: Armée de Terre, Armée de l’Air, « Intelligence Bureau » (IB: service de renseignement intérieur) et « Research & Analysis Wing » (RAX: service de renseignement extérieur). Le gouvernement a désigné le nouveau Chef d’Etat Major de l’Armée de Terre (Chief of Army Staff, COAS), en la personne du Lt General Bipin Rawat, issu de l’infanterie. Cette nomination a créé une polémique car le général Rawat, bien qu’issu du corps des Gorkha comme le général Dalbir Singh qu’il remplace, n’est pas l’officier général le plus gradé, comme le veut la « tradition ».

Le Lt General Bipin Rawat avec le chapeau spécifiquement des Gorkha.

Le Lt General Bipin Rawat avec le chapeau spécifiquement des Gorkha.

Les deux officiers généraux les plus gradés qui pouvaient prétendre au poste de COAS sont le général Baksi, issu de l’Arme Blindée Cavalerie, et le général Hariz, issu de l’Infanterie Mécanisée. La polémique semble plus avoir une origine de « guerre de chapelle » que de compétence, puisque ce n’est pas la première fois que l’officier général le plus gradé ne succède pas au COAS sortant. Le gouvernement a du précisé qu’il s’agissait d’une nomination au mérite, compte tenu de l’expérience du général Rawat, plutôt que pour toute autre raison « politique ». La sélection se fait parmi les officiers généraux ayant en charge un commandement.

"The Nusseree Battalion later known as the 1st Gurkha Rifles circa 1857"

« The Nusseree Battalion later known as the 1st Gurkha Rifles circa 1857 »

Le Lt General Bipin Rawat avait jusqu’à sa nomination la charge du commandement « Southern Army« . Outre sa carrière dans l’infanterie, des postes en états major ou à l’académie militaire de Dehradun, il a commandé une brigade multi-nationale de la MONUSCO en République Démocratique du Congo. Il a également été formé aux Etats Unis (Higher Command Course de Fort Leavenworth) et est titulaire d’un Doctorat de Philisophie de l’université de Meerut (principale base et école de l’infanterie), dans le domaine des relations entre médias et monde militaire. En 1987, il commandait un bataillon qui a combattu l’armée Chinoise.

Soldats Indiens capturés par l'Armée Chinoise durant la guerre de 1962

Soldats Indiens capturés par l’Armée Chinoise durant la guerre de 1962

Enfin en Juin 2015, après la mort dans une embuscade de 18 soldats indiens par des insurgés Naga dans l’état du Manipur bordant le Myanmar, il dirigea une opération de représailles contre ces militants au delà de la frontière, menée par le « 21st Para » (forces spéciales) du IIIème Corps d’Armée qu’il commandait alors. Cet épisode a peut être joué dans sa nomination tant le gouvernement a souligné que dans la situation actuelle, le contre-terrorisme et la contre-insurrection étaient des sujets prioritaires. Le Général Rawat a également eu un commandement, à la tête de la 19ème Division, dans la région frontalière Inde-Pakistan-Chine du Jammu et Cachemire (J&K).

Carte de la région du Jammu et Cachemire - la frontière du Nord Ouest

Carte de la région du Jammu et Cachemire – la frontière du Nord Ouest

Le renseignement dans cette situation est essentiel. Les nouveaux chefs des deux principaux services sont Rajiv Jain pour l’IB et Anil Dhasmana pour le RAW, pour une une durée de deux ans. Jain, qui était déjà « special director » est un policier entré à l’IB en 1989, spécialiste des mouvements islamistes. Dhasmana est également un policier qui a passé 23 ans au sein du service extérieur où il s’occupait en particulier du « desk » Pakistan. Les deux étaient déjà prévus pour prendre la place des directeurs sortants, au titre de leur ancienneté dans les services, avec une expérience sur le Pakistan (dont le Balochistan) mais aussi sur la région du J&K et l’Afghanistan.

Anil Kumar Dhasmana (L), a 1981-batch IPS officer, will head the R&AW. Rajiv Jain (R), a 1980-batch Jharkhand cadre IPS officer, is the new IB chief.

Anil Kumar Dhasmana (L), a 1981-batch IPS officer, will head the R&AW. Rajiv Jain (R), a 1980-batch Jharkhand cadre IPS officer, is the new IB chief.

L’IB a été créé en 1947 lors de l’indépendance de l’Inde, à partir du « Central Intelligence Bureau » existant sous l’ère britannique, au sein du ministère de l’intérieur. En 1885, un premier département du renseignement intérieur, en charge de la surveillance de la frontière du Nord Ouest, avait été créé au sein de l’armée des Indes. Puis en 1909, un « Indian Political Intelligence Office » fut créé pour surveiller les mouvements « révolutionnaires » indiens, renommé « Indian Political Intelligence » en 1921.  Fort de 25000 personnes, il est en charge de la sécurité intérieure, de la surveillance des mouvements extrémistes et terroristes, ainsi que du contre espionnage.

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Le RAW a été créé en 1968 à partir de l’IB suite à l’échec de celui ci pour prévenir l’attaque de la Chine en 1962, et la guerre contre le Pakistan en 1965. Il devint alors logique de créé un organisme indépendant dédié au renseignement extérieur (Chine, Pakistan, Bangladesh, Afghanistan, Sri Lanka), au contre terrorisme, et opérations visant à défendre les intérêts stratégiques de l’Inde, dont le renseignement économique. Le RAW participe également à la sécurité du programme nucléaire. Il dépend directement du Premier Ministre. Il dispose enfin d’une branche d’action clandestine, dont le Pakistan dénonce régulièrement les opérations sur son territoire.

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Les autres services de renseignement indiens sont: la « Defence Intelligence Agency » (service militaire avec plusieurs branches); le « Signals Intelligence Directorate » (service militaire dédié aux interceptions); plusieurs services dédiés aux affaires financières et fiscales; et enfin une « National Technical Research Organisation » dépendant du « National Security Advisor » sous les ordres du Premier Ministre, également en charge des interceptions. Le « Cabinet Secretariat » du Premier Ministre dispose enfin d’un « Joint Intelligence Committee » (JIC) pour coordonner les actions et exploiter les renseignements issus des différents services.

Principaux organismes de renseignement indiens

Principaux organismes de renseignement indiens

Avec la création du « National Security Council » (NSC) en 1999, le rôle du JIC fut réduit et certaines de ses tâches fusionnées avec le NSC. A noter que le RAW, qui n’est pas à proprement parler une agence mais une « aile » (wing) du « Cabinet Secretariat« , n’a pas à répondre aux demandes du parlement. Si ces services sont parfois critiqués pour leur efficacité (comme lors des attentats de Bombay en 2008), ou connaissent des crises internes voire des défections, ils ont un rôle central dans la lutte contre les mouvements terroristes « internes » (Naga et Naxals) ou « externes » (Al Qaeda et Etat Islamique) sur le territoire indien ou à l’étranger.

Inde – Indonésie: des voisins stratégiques

Le Président Indonésien Joko Widodo vient d’effectuer une visite d’état en Inde. Lors de ses discussions avec le Premier Ministre Narendra Modi, plusieurs sujets de coopération économique ont été abordés: commerce bilatéral, investissements dans les énergies (pétrole, gaz, renouvelables), l’industrie pharmaceutique et les technologies de l’information. Les deux pays sont parmi les économies ayant les croissances les plus rapides. Les liens entre les deux pays sont également culturels, humains (avec une importante diaspora indienne en Indonésie) mais aussi religieux.

Président Widodo - Premier Ministre Modi

Président Widodo – Premier Ministre Modi

En effet, l’Indonésie et l’Inde ont les deux plus importantes populations musulmanes au monde: 205 millions pour l’une et 176 millions pour l’autre, autant que la population du Pakistan qui n’arrive qu’en 3ème position. Les projections démographiques du Pew Research Center prévoient toutefois que l’Inde deviendra le 1er pays d’ici à 2050, suivi par le Pakistan puis l’Indonésie. Pour autant la situation est différente: les musulmans représentent 87% de la population indonésienne mais « seulement » 15% en Inde. La question de la radicalisation, et du terrorisme, d’une partie de ces population était au centre des discussions entre les dirigeants.

Pourcentages de population musulmane en Asie du Sud-Est

Pourcentages de population musulmane en Asie du Sud-Est

Le message à l’issu était clair: aucune tolérance pour les actes de terreur. L’Indonésie s’enorgueillit de pouvoir contenir le phénomène tout en ayant un processus démocratique et un gouvernement représentatifs des composantes de sa population. L’Inde est elle dans une situation complexe: ses deux voisins immédiats, Pakistan et Bangladesh, couvrent voire supportent des mouvements terroristes qui commettent des attentats en Inde comme celui de Bombay en 2011. Depuis la partition, l’importante population musulmane indienne connait des discriminations dans la pratique de sa religion ou au niveau social, dans l’accès à certains emplois.

Répartition de la population musulmane dans le sous continent Indien

Répartition de la population musulmane dans le sous continent Indien

Mais ce message était aussi adressé à la Chine à double titre: celle ci refuserait d’implémenter la Résolution 1267 du Conseil de Sécurité des Nations Unis permettant de désigner les personnes et mouvements terroristes (par exemple en inscrivant Masood Azhar, chef du mouvement Jaish-e-Mohammad sur une liste); par ailleurs l’activisme de la Chine dans le Golfe du Bengale et dans le Détroit de Malacca, que l’Indonésie contrôle en partie) préoccupent les deux pays d’autant qu’elle développe des liens stratégiques, commerciaux et des infrastructures en Malaisie et au Bangladesh dans le cadre de sa stratégie dite du « collier de perles ».

Implantations chinoises dans l'Océan Indien

Implantations chinoises dans l’Océan Indien

L’Inde et l’Indonésie ont donc conclu un accord de coopération dans le domaine maritime, cette dernière étant également impliquée dans les tensions « Mer de Chine » (délimitation des ZEE et pêche illégale). La coopération bilatérale portera également sur le secteur de la défense avec la création d’un processus de dialogue des ministres respectifs et d’un « Joint Defence Coopération Committee« . L’Inde multiplie ce genre d’initiatives régionales avec les autres pays de l’Océan Indien, Seychelles, Maldives, Madagascar voire l’Iran, tout en maintenant un autre niveau de dialogue stratégique avec les Etats Unis, le Japon ou la Russie.

L'Inde développe également sa présence dans l'Océan Indien

L’Inde développe également sa présence dans l’Océan Indien

L’Inde n’est pour l’instant pas touchée par des actions terroristes autres que celles « initiées » par ses voisins mais surveille de près le développement de l’Etat Islamique, d’autant plus que la présence de fortes diasporas indiennes dans les pays du Golfe Persique, en Arabie Saoudite et au Moyen Orient l’obligent à entretenir des relations diplomatiques avec des pays touchés par le terrorisme sur leurs territoires. Il faut également rappeler l’action de l’Inde en Afghanistan, face à Al Qaeda mais aussi désormais face à l’EI, où elle coopère aussi bien avec les Etats Unis que le gouvernement local et la Russie.

Pakistan Will Provide ‘Special Force’ to Defend Chinese Investments

Pakistan Will Provide ‘Special Force’ to Defend Chinese Investments
Islamabad will provide 10,000 troops just to ensure the safety of Chinese citizens and companies along the CPEC.

GCR – News – China proposes high-speed rail link direct to Tehran

GCR – News – China proposes high-speed rail link direct to Tehran
China proposes high-speed rail link direct to Tehran 24 November 2015 | By David Rogers facebook twitter gplus linkedin A high-ranking Chinese rail official has proposed a “Silk Road high-speed railway” to provide a single line connecting the Chinese network, central Asia and Iran. The move would overcome the incompatibility between the standard gauge networks of China and Iran, and central Asia’s system, which uses Russia’s broad-gauge lines. China now has breaks-of-gauge at its borders with M…

India calls for early conclusion of S China Sea code of conduct

India calls for early conclusion of S China Sea code of conduct
Parrikar added that India hoped that the Code of Conduct on the SCS would be concluded at an early date by consensus.

Sommet Inde – Afrique, enjeux et proximités

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Du 26 au 29 Octobre 2015 s’est déroulé à New Delhi le 3ème Sommet Inde Afrique avec 54 pays participants venant de ce continent. Le niveau des délégations, présidents – premiers ministres – ministres, montre bien à quel point l’Inde continue son « offensive » diplomatique tous azimuts[i]. Après l’ASEAN, l’Europe, les Etats Unis et la Russie (Narendra Modi s’y rendra en Décembre), ou encore l’Océan Indien, son étranger proche, l’Inde se tourne désormais vers l’Afrique, non seulement au vu de ses liens avec le continent mais aussi pour y défendre ses intérêts face à la Chine.

Ce sommet, initialement prévu en décembre 2014 mais reporté de par les craintes liées à l’épidémie d’Ebola, mets l’accent sur les enjeux communs des deux continents : au-delà d’une histoire commune de la lutte contre « le colonialisme et l’apartheid »[ii], l’Inde souligne les challenges de la globalisation, la pauvreté, les maladies, l’illettrisme et la faim ou encore le changement climatique, les menaces terroristes ou le développement économique commun. Cette communauté d’intérêts doit déboucher sur un partenariat basé sur l’équité, le respect et le bénéfice mutuels.

Plusieurs pays africains ont exprimé leurs besoins d’une aide dans plusieurs domaines et secteurs : télécoms, énergies, santé, agriculture, infrastructure. Le Ministre de l’Industrie de la Côte d’Ivoire, les Ministres des Affaires Etrangères d’Erythrée, du Lesotho, de la Gambie ou du Bénin, de la Somalie et de Madagascar, ont exprimé ce type de besoins. Celui du Burundi est même allé jusqu’à apporter son soutien à l’Inde pour avoir accès au statut de membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies[iii], selon la logique que les deux continents représentent ¼ des membres du conseil.

L’Inde en Afrique

L’Inde propose elle d’investir dans ces pays 10 milliards de dollars. L’expérience de l’Inde en matière de lutte anti-terroriste/insurrection pourrait être utile pour les pays d’Afrique qui eux même sont exposés à ce type de risques, d’après l’ancien Secrétaire aux Affaires Etrangères indien Kanwal Sibal[iv]. L’Inde a d’ailleurs déjà monté des centres de formation en Ethiopie et au Soudan. L’Inde a également une longue expérience des missions de la paix sous le drapeau des Nations Unies. Cette coopération couvre également l’échange de renseignements.

Mais l’Inde n’oublie pas pour autant l’intérêt de ses industries pharmaceutiques ou minières. Ce sommet a rassemblé des dirigeants de toute l’Afrique, et pas seulement ceux côtiers de l’Océan Indien ou ceux où il y a une forte diaspora indienne. Le Président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, l’africain du sud Jacob Zuma, le nigérian Muhammadu Buhari ou encore le Roi marocain Mohammed VI étaient présents. Le Président Robert Mugabe du Zimbabwe, Idriss Deby du Tchad ou Alpha Condé de Guinée, ou encore Omar al-Bashir ont également participé.

L’Inde voulait parler à toute l’Afrique quelque soit la situation dans les pays représentés ou l’image de leurs représentants. Que ce soit du point de vue des investissements, des débouchés industriels, des ressources disponibles ou de la question de la sécurité, y compris dans l’Océan Indien, l’Inde chercher à contrebalancer l’influence de la Chine sur le continent. Beaucoup de ces pays sont musulmans, sont confrontés au terrorisme, là où l’Inde commence à s’inquiéter de ce phénomène compte tenu de sa propre population musulmane, la 2ème au monde en nombre[v].

Le discours du Roi Mohammed VI est à ce titre illustratif[vi], d’autant qu’il participe rarement à ce type de sommets: « Cette occasion évoque pour moi le souvenir … de ma première visite en Inde en 1983, à la tête de la délégation du Maroc à la conférence des non-alignés, et aussi celui de ma première visite officielle en 2001. Je garde à l’esprit la qualité des relations privilégiées qui unissent nos deux pays … Sa Majesté le Roi Mohammed V que Dieu ait son âme et le grand leader Jawaharlal Nehru. Je songe également à leur combat pour la libération et l’indépendance des Etats africains. »

Ou encore : « Le Maroc est disposé à adhérer avec l’Inde à des initiatives communes s’inscrivant dans le cadre de ce forum et touchant les domaines prioritaires pour nos peuples et dans lesquels nos deux pays ont engrangé de grandes expériences et d’importantes expertises. Cela se fera à l’image du partenariat fructueux qui lie nos deux pays dans le domaine du phosphate et de ses dérivés, et que nous nous attachons à élargir pour qu’il couvre les programmes de sécurité alimentaire[vii], et à mettre à la disposition de certains pays africains. »

Et enfin : « La sécurité et la stabilité sont les piliers du développement. Sans elles, nos pays ne pourront pas améliorer leur situation sociale et mener à bonne fin leurs initiatives de développement. Vu la forte corrélation entre les défis de développement et les menaces terroristes sans précédent, les Etats membres de ce Forum devraient adopter une approche intégrée axée sur la mise en place d’une coopération étroite avec l’Inde. Le Maroc est toujours disposé à créer un groupe de travail commun pour assurer la coordination et l’échange des informations dans ce domaine. »

L’Inde dans le Monde

La diaspora indienne est très présente en Afrique de l’Est, jusqu’à tenir des postes ministériels en Afrique du Sud (par exemple Pravin Gordhan, Minister of Cooperative Governance and Traditional Affairs et ancien Ministre des Finances, membre fondateur de l’African National Congress et du parti communiste Sud Africain, compagnon de route de Nelson Mandela) : « les Indiens sont implantés depuis plusieurs générations dans certains pays africains, comme l’Afrique du Sud, où Gandhi … a débuté sa lutte, mais aussi le Kenya ou la Tanzanie »[viii].

« Cinq pays majeurs en Afrique sont fournisseurs de l’Inde en matières premières », estime Jean-Joseph Boillot, conseiller auprès du Centre de recherche français dans le domaine de l’économie internationale (CEPII), co-auteur avec Stanislas Dembinski de Chindiafrique, édité chez Odile Jacob. « Le Soudan, d’abord, pour ce qui est du pétrole. Dans ce pays l’Inde et la Chine coopèrent, d’ailleurs ». Puis, il y a le Nigeria. En 2014, l’Inde est devenue le premier importateur du pétrole du pays, en achetant plus d’un quart de la production quotidienne nigériane[ix].

Au-delà de ces liens, la confrontation avec la Chine n’est pas aussi frontale qu’on peut le penser, avec même certaines complémentarités : « La Chine s’est spécialisée dans le produit très bon marché et solide, elle est également spécialisée dans tous les grands travaux d’infrastructure. Or, c’est précisément deux secteurs où l’Inde est très faible … La solution indienne Airtel s’est imposée en Afrique. Derrière celui qui fournit les équipements pour les antennes pour couvrir le territoire africain, il y a le Chinois Huawei …», conclut Jean-Joseph Boillot.

Le Premier Ministre Narendra Modi a comparé les deux continents rassemblant un tiers de l’humanité, renforçant leurs revendications pour une meilleure représentativité dans les instances internationales : « Today, it is not just a meeting of India and Africa. Today, the dreams of one-third of humanity have come together under one roof. Today, the heart beat of 1.25 billion Indians and 1.25 billion Africans are in rhythm»[x]. La croissance économique soutenue de l’Inde, 7.5% prévus en 2016, depuis plusieurs années la pousse à trouver des débouchés pour ses produits.

Au-delà de cette question, c’est bien le rôle de l’Inde en tant qu’acteur diplomatique central qui est en jeu[xi]. L’Inde, de par sa position géographique et politique est au centre de plusieurs problématiques internationales : l’Océan Indien, le terrorisme, l’Iran, la Russie, la Chine, l’Asie Pacifique, le nucléaire. Le sommet Inde Afrique est la plus importante opération diplomatique de l’Inde depuis sa création et le mouvement des « non alignés »[xii]. Elle développe la coopération Sud-Sud, avec le Brésil ou l’Afrique du Sud mais aussi la Sud-Nord désormais avec l’Europe ou les USA.

Malgré ce rôle central, l’Inde n’est pas encore un acteur majeur tant son rôle est parfois défini par ce que ses partenaires, l’Afrique ou les USA et la Russie ou l’Europe, en attendent. Mais l’Afrique est indéniablement un sujet majeur pour son économie et sa diplomatie : aujourd’hui le volume des échanges Inde-Afrique se monte à 70 milliards de dollars[xiii]. L’effort des prêts et investissement consentis est d’autant plus notable que l’Inde elle-même doit encore assurer son développement, en continuant à attirer des investissements directs étrangers par l’ouverture de ses propres marchés.

Conclusion

Par ce mouvement vers l’Afrique, l’Inde cherche à renforcer son rôle diplomatique et économique dans la région, tout en continuant ses efforts vers l’est, pour diminuer sa dépendance à ses partenaires traditionnels : ainsi en accédant aux ressources de l’Afrique, à commencer par le pétrole et le gaz, elle gagne en autonomie vis-à-vis de ses sources habituelles (Irak, Arabie Saoudite Iran)[xiv] tout en poursuivant malgré tout ses approches spécifiques vers elles. Une autre des préoccupations est son (in)dépendance alimentaire, sujet où l’Afrique peut également être une partenaire.
Malgré cette initiative cependant, l’Inde est encore loin de la Chine en matière d’échanges/coopérations et donc d’influence et d’accès aux ressources du continent. Avec 222 milliards de dollars d’échanges avec l’Afrique, la Chine fait 3 fois mieux que les Etats Unis, et créé des programmes d’aide au développement pour un montant de 84 milliards de dollars. L’Inde doit aussi compter en Afrique avec les autres acteurs, Europe et USA, qui ont leurs propres agendas, investissements, et sommets dédiés à ce continent qui lui devrait devenir clé dans les années à venir.

Références
i “L’Inde, acteur diplomatique central?”, Pierre Memheld, https://exmergere.info/2015/05/19/linde-acteur-diplomatique-central/
ii Welcome to the India-Africa Forum Summit 2015 – http://www.iafs.in/home.php
iii « African countries seek India’s cooperation in defence, agri » – http://www.business-standard.com/article/pti-stories/african-countries-seek-india-s-cooperation-in-defence-agri-115103100989_1.html
iv « Will PM Modi’s mega Africa outreach advance India’s interests? » – http://indiatoday.intoday.in/story/will-pm-modis-mega-africa-outreach-advance-indias-interests/1/510679.html
v « Combattre l’Etat Islamique », Pradhuman Singh, Pierre Memheld, Revenue Défense Nationale N°779, Avril 2015
vi « Discours intégral du Roi Mohammed VI devant le 3ème Sommet du Forum Inde-Afrique » – http://www.atlasinfo.fr/Discours-integral-du-Roi-Mohammed-VI-devant-le-3eme-Sommet-du-Forum-Inde-Afrique_a66345.html
vii « Disaster proofing the Indian Agribusiness: Ensuring food Security through unconventional Supply chains », Pradhuman Singh, Pierre Memheld, Journal of the University of Petroleum & Energy Studies (Dehradun, India), Octobre 2015
viii « Les nécessaires échanges entre l’Inde et l’Afrique » – http://www.rfi.fr/economie/20151026-inde-afrique-sommet-economie-chine-investissements-commerce-matieres-premieres-tel
ix Ibis idem.
x « India Announces $10 Billion Concessional Credit to Africa » – http://www.ndtv.com/india-news/india-announces-10-billion-concessional-credit-to-africa-1237921
xi Ibis idem.
xii « Re-defining India-Africa ties » – http://www.dailypioneer.com/columnists/oped/re-defining-india-africa-ties.html
xiii « Modi calls India and Africa bright spots of economic opportunity, offers technology and credit » – http://www.theprovince.com/business/modi+calls+india+africa+bright+spots+economic+opportunity+offers/11476894/story.html
xiv « India seeks to extend influence in Africa as leaders gather » – http://www.irishtimes.com/news/world/asia-pacific/india-seeks-to-extend-influence-in-africa-as-leaders-gather-1.2407775

L’Inde au pays du matin calme

India's Prime Minister Narendra Modi and South Korea's President Park Geun-hye - AFP Photo

La participation de l’Inde à la guerre de Corée en 1950 ne fut pas la plus importante parmi les 16 pays impliqués dans le conflit, mais elle fut significative à deux niveaux. Tout d’abord, il s’agissait de la première mission mais de loin pas de la dernière de la toute jeune armée Indienne sous le drapeau des Nations Unis. Ensuite, cette implication même modeste, créa une relation particulière entre la Corée du Sud et l’Inde. Cette relation vient de se renouveler avec la visite du Premier Ministre Modi à Séoul du 18 au 19 Mai[i].

Le 20 Novembre 1950, la 60th Parachute Field Ambulance, faisant partie de la 50th Parachute Brigade de l’Indian Army, débarquait à Pusan pour être déployée à Pyongyang avant d’être divisée en deux sous unités[ii]. Le Forward Element devait y servir au côté de la 27th British Brigade et l’Administrative Element fût déployé à Daegu pour aider les populations locales, traiter les prisonniers nord-coréens aux côtés de l’hôpital militaire sud-coréen. Forte au maximum de 627 personnels, l’unité devait participer à plusieurs opérations jusqu’en Août 1953.

A la signature de l’armistice en Juillet 1953, les pays membres de la Neutral Nations Repartiation Commission (NNRC : Tchécoslovaquie, Pologne, Suède, Suisse et Inde) choisirent l’Inde pour diriger la NNRC et superviser l’échange de prisonniers de guerre. L’Inde déploya près de 6000 personnels, dans la Custodian Forces-India (CFI), incluant les personnels de la 60th Parachute Field Ambulance : cette force prit en charge 25000 prisonniers et gagna le respect des pays impliqués, à commencer par la Corée du Sud.

Malgré cette implication, des relations diplomatiques ne furent établies entre l’Inde et la Corée du Sud qu’en 1973. L’Inde faisant partie des pays non alignés, étant proche de la Russie, et ayant une relation compliquée avec la Chine, des divergences politiques rendirent ce rapprochement long. Mais depuis quelques années, des intérêts économiques et stratégiques partagés ont contribué à accélérer ce rapprochement. Ces relations, dont des coopérations militaires[iii], ont pris la forme de visites officielles, au moment de dates clefs, et de partenariats ou investissements industriels.

Le Président Coréen Lee Myung-bakin fut l’invité d’honneur du Republic Day indien en 2010 et le rôle de l’Inde fut souligné lors des célébrations du 60ème anniversaire de la guerre de Corée. Des visites de ministres, dont ceux de la défense, de conseillers nationaux à la défense, de chefs d’état-major ont eu lieu depuis 2010. En Janvier 2014, la Présidente coréenne Park GeunHye s’est rendue en visite d’état en Inde. Des exercices militaires communs, entre les marines des deux pays par exemple, ponctuent désormais la coopération stratégique.

La Corée du Sud, malgré son éloignement et sa proximité stratégique avec les Etats Unis, fait partie intégrante de la Look East Policy indienne. L’Inde cherche à attirer les investissements coréens pour développer son industrie, par exemple dans les secteurs métallurgique ou portuaire[iv]. D’autres coopérations existent dans les domaines spatial et informatique. Comme pour les pays d’Asie du Sud Est et de l’ASEAN, il s’agit de contrer l’expansion économique et territoriale de la Chine. Mais il s’agit de la politique de l’Inde, pas seulement d’une volonté américaine.

La multiplication de visite d’officiels indiens a pour objectif de renforcer le rôle de l’Inde dans les organisations internationales ou régionales[v], un de ses buts étant d’obtenir un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Si l’Asie du Sud Est compte, l’Océan Indien, et même l’Afrique, où elle investirait désormais plus que la Chine, sont également à l’agenda du gouvernement Modi. Les relations avec le Japon qui réagit fermement, en se réarmant, face aux agissements de la Chine, connaissent également un renforcement.

Au demeurant, la récente visite de Narendra Modi en Chine montre bien que les deux pays tentent de trouver des terrains d’ententes dans le domaine économique et même sur la question sensible des frontières[vi]. La Chine a annoncé plus de 40 milliards d’investissements en Inde entre la visite de XI Jinping en 2014 et celle de Modi. Et de la même manière que l’Inde et la Chine entretiennent des relations économiques, tout en s’opposant militairement, l’Inde entretient des relations, certes limitées mais durables, avec la Corée du Nord.

Références
i « In South Korea, PM Narendra Modi says now it’s time to ‘Act East' », http://www.hindustantimes.com/india-news/pm-modi-arrives-in-south-korea-to-enthusiastic-welcome/article1-1348274.aspx
ii Parachute Regiment of India, http://en.wikipedia.org/wiki/Parachute_Regiment_(India)
iii India-ROK Defence Relations, http://www.indembassy.or.kr/pages.php?id=64
iv « India-South Korea Relations: A New Beginning », http://www.idsa.in/idsacomments/IndiaSouthKoreaRelations_pbaruah_290114.html
v « L’Inde, acteur diplomatique central ? », http://www.anaj-ihedn.org/cca-10/
vi « 7 reasons why Modi’s visit to China was different », http://www.rediff.com/news/column/modi-in-china-7-reasons-why-modis-visit-to-china-was-different/20150518.htm