L’artillerie de montagne Indienne: équipements et politiques

De 1858 à la fin de la 1ère Guerre Mondiale, et même pendant l’entre deux guerres, l’artillerie de l’Armée des Indes se résume à l' »Indian Mountain Artillery » équipée avec des « screw guns » cités par Rudyard Kipling: canons de 2.5 pouces transportés en plusieurs pièces et assemblés au besoin. Certaines de ces pièces resteront en service jusque dans les années 60 où elles seront remplacées par des pièces de 3.7 pouces mais dont le canon est toujours transporté à dos de mules en 2 éléments. Il s’agit toujours de pouvoir atteindre les montagnes reculées de la « North West Frontier«  qui après la 2ème Guerre Mondiale sera la ligne de combat contre le Pakistan.

http://www.kiplingsociety.co.uk/rg_screwguns1_p.htm

Screw Gunners – The Kilpling Society

Dans cette région, si l’artillerie est un avantage au combat, la configuration du terrain rend quasiment impossible l’utilisation de pièces lourdes montées sur roues. Des écrits relatent néanmoins l’emploi de l’artillerie dès le 18ème siècle, portée par des éléphants, des chevaux et même des chameaux! Durant son administration, la « East India Company » (EIC) utilisait des coolies pour déplacer ses pièces. Ce port à dos d’hommes est resté en usage jusqu’au début du 20ème siècle, par exemple au sein des bataillons « Gurkha » de l’état d’Assam. L’usage de la mule devient fréquent dès le 19ème siècle, usage en provenance des guerres Napoléoniennes en Espagne.

http://www.kiplingsociety.co.uk/rg_screwguns1_p.htm

Les cadres de l’artillerie des Indes étaient majoritairement issus de la « British Royal Artillery » (BRA), ainsi que des officiers locaux (« Viceroy’s Commissioned Officers« ). Le service dans cette arme était prisé car il garantissait d’aller au combat. Si l’artillerie a été utilisée en Inde depuis le 14, l’arme de l’artillerie, post 1947, est issue de l’Armée des Indes, même si certaines traditions sont plus anciennes. Avant la 1ère Guerre Mondiale, l’ordre de bataille de l’artillerie est de 6 batteries héritées de l’EIC, 6 batteries créées pendant la grande mutinerie, 8 batteries de la BRA, et de l’artillerie des « Indian State Forces« , issues des états princiers.

Bahawalpur Princely State Infantry – Delhi 1903

Durant la 1ère Guerre Mondiale, si des troupes indiennes vont combattre en Europe, la majeure partie du million d’hommes levé servira en Mésopotamie (700000 soldats et 75000 morts), mais aussi en Egypte, en Palestine et en Afrique de l’Est allemande. Des 12 batteries d’artillerie de montagne d’origine, 6 seront envoyées sur les fronts et au total 29 existeront à la fin du conflit. Deux en particulier serviront à Gallipoli (1st Royal et 6th Jacobs), sur les 15000 Indiens aux côtés de l’ANZAC.  En Mésopotamie, en Perse, l’artillerie indienne fut engagée pour protéger les champs pétrolifères, ainsi que dans le Nord Ouest de l’Inde, toujours instable.

Troops from the Indian Mule Corp at Gallipoli (Image: Australian War Memorial)

Troops from the Indian Mule Corp at Gallipoli (Image: Australian War Memorial)

L’artillerie de l’Armée des Indes fut à nouveau mise à contribution pendant la 2ème Guerre Mondiale avec en 1945 10 régiments d’artillerie de campagne, 13 régiments de montagne, 10 régiments anti-tanks, et 9 régiments anti-aérien. Au moment de la partition avec le Pakistan, l’artillerie, comme les autres composantes des armées, fut répartie entre les nouveaux pays. Dès lors, l’artillerie devait prendre part à toutes les guerres de l’Inde contre le Pakistan, la Chine, le Portugal ou au Sri Lanka. C’est aujourd’hui une des armes les plus importantes, avec 190 régiments équipés de matériels de technologies et provenances différentes.

Indian soldiers drag artillery over rocky terrain

L’Inde opère ainsi de l’artillerie auto-propulsée Anglaise (FV433 Abbot) mais aussi Russe (2S1 Gvozdika) et Sud-Coréenne (K9 Thunder), ainsi que de l’artillerie principalement tractée Russe (S23, D30, M46,) mais aussi Suédoise: les canons Bofors de 155mm, surtout connus pour le scandale de corruption qui les entourent et sa conséquence politique, impliquant Rajiv et Sonia Gandi. Si l’Inde veut diversifier ses relations politiques, dans une perspective économique ou diplomatique à l’échelle internationale, cela passe presque toujours par un achat de matériels, logiquement variés.

Canon Bofors durant la guerre du Kargil en 1999

Canon Bofors durant la guerre du Kargil en 1999

Ceci s’oppose à une autre volonté de moderniser ses équipements tout en rationalisant sa chaîne logistique et de soutien, tout en voulant développer son industrie de défense: programmes dits « indigènes » (le Dhanush: l’arc de Shiva) ou stratégie du « Make in India« . Si l’artillerie est moins diversifiée dans ses équipements que la cavalerie blindée, ou moins ouverte à la concurrence internationale comme l’armée de l’Inde, elle reste essentielle face au Pakistan ou même à la Chine. Et dans l’attente de l’entrée en service du Dhanush, l’Inde a décidé d’acheter 145 canons américains M777, nouveau signe du développement de la coopération Inde-USA.

Canon Dhanush dérivé du canon Bofors suédois

Canon Dhanush dérivé du canon Bofors suédois

L’annonce de ce contrat, d’un montant supérieur à 1 milliard de dollars, a été faite durant la 15ème réunion du « India-Us Military Co-operation Group » (MCG). Le MCG s’inscrit dans le cadre du dialogue bilatéral établi depuis 2001. Si 25 canons seront directement livrés en condition d’emploi, les 120 suivants seront assemblés en Inde dans la coopération mise en place entre BAE Systems et Mahindra. Il s’agit donc d’un programme « Make in India », avec production sur place, ce qui lui donne une dimension industrielle et politique, comme de plus en plus souvent avec les Etats-Unis.

Boeing, Tata Advanced Systems form JV

Boeing, Tata Advanced Systems form JV
Aviation major Boeing and the Hyderabad-based Tata Advanced Systems Ltd (TASL) have joined hands to manufacture aerostructures, starting with those for the AH-64 Apache helicopter, in India. Announcing their joint vent

Sommet Inde – Afrique, enjeux et proximités

Modi-Africa-Summit_PTI

Du 26 au 29 Octobre 2015 s’est déroulé à New Delhi le 3ème Sommet Inde Afrique avec 54 pays participants venant de ce continent. Le niveau des délégations, présidents – premiers ministres – ministres, montre bien à quel point l’Inde continue son « offensive » diplomatique tous azimuts[i]. Après l’ASEAN, l’Europe, les Etats Unis et la Russie (Narendra Modi s’y rendra en Décembre), ou encore l’Océan Indien, son étranger proche, l’Inde se tourne désormais vers l’Afrique, non seulement au vu de ses liens avec le continent mais aussi pour y défendre ses intérêts face à la Chine.

Ce sommet, initialement prévu en décembre 2014 mais reporté de par les craintes liées à l’épidémie d’Ebola, mets l’accent sur les enjeux communs des deux continents : au-delà d’une histoire commune de la lutte contre « le colonialisme et l’apartheid »[ii], l’Inde souligne les challenges de la globalisation, la pauvreté, les maladies, l’illettrisme et la faim ou encore le changement climatique, les menaces terroristes ou le développement économique commun. Cette communauté d’intérêts doit déboucher sur un partenariat basé sur l’équité, le respect et le bénéfice mutuels.

Plusieurs pays africains ont exprimé leurs besoins d’une aide dans plusieurs domaines et secteurs : télécoms, énergies, santé, agriculture, infrastructure. Le Ministre de l’Industrie de la Côte d’Ivoire, les Ministres des Affaires Etrangères d’Erythrée, du Lesotho, de la Gambie ou du Bénin, de la Somalie et de Madagascar, ont exprimé ce type de besoins. Celui du Burundi est même allé jusqu’à apporter son soutien à l’Inde pour avoir accès au statut de membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies[iii], selon la logique que les deux continents représentent ¼ des membres du conseil.

L’Inde en Afrique

L’Inde propose elle d’investir dans ces pays 10 milliards de dollars. L’expérience de l’Inde en matière de lutte anti-terroriste/insurrection pourrait être utile pour les pays d’Afrique qui eux même sont exposés à ce type de risques, d’après l’ancien Secrétaire aux Affaires Etrangères indien Kanwal Sibal[iv]. L’Inde a d’ailleurs déjà monté des centres de formation en Ethiopie et au Soudan. L’Inde a également une longue expérience des missions de la paix sous le drapeau des Nations Unies. Cette coopération couvre également l’échange de renseignements.

Mais l’Inde n’oublie pas pour autant l’intérêt de ses industries pharmaceutiques ou minières. Ce sommet a rassemblé des dirigeants de toute l’Afrique, et pas seulement ceux côtiers de l’Océan Indien ou ceux où il y a une forte diaspora indienne. Le Président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, l’africain du sud Jacob Zuma, le nigérian Muhammadu Buhari ou encore le Roi marocain Mohammed VI étaient présents. Le Président Robert Mugabe du Zimbabwe, Idriss Deby du Tchad ou Alpha Condé de Guinée, ou encore Omar al-Bashir ont également participé.

L’Inde voulait parler à toute l’Afrique quelque soit la situation dans les pays représentés ou l’image de leurs représentants. Que ce soit du point de vue des investissements, des débouchés industriels, des ressources disponibles ou de la question de la sécurité, y compris dans l’Océan Indien, l’Inde chercher à contrebalancer l’influence de la Chine sur le continent. Beaucoup de ces pays sont musulmans, sont confrontés au terrorisme, là où l’Inde commence à s’inquiéter de ce phénomène compte tenu de sa propre population musulmane, la 2ème au monde en nombre[v].

Le discours du Roi Mohammed VI est à ce titre illustratif[vi], d’autant qu’il participe rarement à ce type de sommets: « Cette occasion évoque pour moi le souvenir … de ma première visite en Inde en 1983, à la tête de la délégation du Maroc à la conférence des non-alignés, et aussi celui de ma première visite officielle en 2001. Je garde à l’esprit la qualité des relations privilégiées qui unissent nos deux pays … Sa Majesté le Roi Mohammed V que Dieu ait son âme et le grand leader Jawaharlal Nehru. Je songe également à leur combat pour la libération et l’indépendance des Etats africains. »

Ou encore : « Le Maroc est disposé à adhérer avec l’Inde à des initiatives communes s’inscrivant dans le cadre de ce forum et touchant les domaines prioritaires pour nos peuples et dans lesquels nos deux pays ont engrangé de grandes expériences et d’importantes expertises. Cela se fera à l’image du partenariat fructueux qui lie nos deux pays dans le domaine du phosphate et de ses dérivés, et que nous nous attachons à élargir pour qu’il couvre les programmes de sécurité alimentaire[vii], et à mettre à la disposition de certains pays africains. »

Et enfin : « La sécurité et la stabilité sont les piliers du développement. Sans elles, nos pays ne pourront pas améliorer leur situation sociale et mener à bonne fin leurs initiatives de développement. Vu la forte corrélation entre les défis de développement et les menaces terroristes sans précédent, les Etats membres de ce Forum devraient adopter une approche intégrée axée sur la mise en place d’une coopération étroite avec l’Inde. Le Maroc est toujours disposé à créer un groupe de travail commun pour assurer la coordination et l’échange des informations dans ce domaine. »

L’Inde dans le Monde

La diaspora indienne est très présente en Afrique de l’Est, jusqu’à tenir des postes ministériels en Afrique du Sud (par exemple Pravin Gordhan, Minister of Cooperative Governance and Traditional Affairs et ancien Ministre des Finances, membre fondateur de l’African National Congress et du parti communiste Sud Africain, compagnon de route de Nelson Mandela) : « les Indiens sont implantés depuis plusieurs générations dans certains pays africains, comme l’Afrique du Sud, où Gandhi … a débuté sa lutte, mais aussi le Kenya ou la Tanzanie »[viii].

« Cinq pays majeurs en Afrique sont fournisseurs de l’Inde en matières premières », estime Jean-Joseph Boillot, conseiller auprès du Centre de recherche français dans le domaine de l’économie internationale (CEPII), co-auteur avec Stanislas Dembinski de Chindiafrique, édité chez Odile Jacob. « Le Soudan, d’abord, pour ce qui est du pétrole. Dans ce pays l’Inde et la Chine coopèrent, d’ailleurs ». Puis, il y a le Nigeria. En 2014, l’Inde est devenue le premier importateur du pétrole du pays, en achetant plus d’un quart de la production quotidienne nigériane[ix].

Au-delà de ces liens, la confrontation avec la Chine n’est pas aussi frontale qu’on peut le penser, avec même certaines complémentarités : « La Chine s’est spécialisée dans le produit très bon marché et solide, elle est également spécialisée dans tous les grands travaux d’infrastructure. Or, c’est précisément deux secteurs où l’Inde est très faible … La solution indienne Airtel s’est imposée en Afrique. Derrière celui qui fournit les équipements pour les antennes pour couvrir le territoire africain, il y a le Chinois Huawei …», conclut Jean-Joseph Boillot.

Le Premier Ministre Narendra Modi a comparé les deux continents rassemblant un tiers de l’humanité, renforçant leurs revendications pour une meilleure représentativité dans les instances internationales : « Today, it is not just a meeting of India and Africa. Today, the dreams of one-third of humanity have come together under one roof. Today, the heart beat of 1.25 billion Indians and 1.25 billion Africans are in rhythm»[x]. La croissance économique soutenue de l’Inde, 7.5% prévus en 2016, depuis plusieurs années la pousse à trouver des débouchés pour ses produits.

Au-delà de cette question, c’est bien le rôle de l’Inde en tant qu’acteur diplomatique central qui est en jeu[xi]. L’Inde, de par sa position géographique et politique est au centre de plusieurs problématiques internationales : l’Océan Indien, le terrorisme, l’Iran, la Russie, la Chine, l’Asie Pacifique, le nucléaire. Le sommet Inde Afrique est la plus importante opération diplomatique de l’Inde depuis sa création et le mouvement des « non alignés »[xii]. Elle développe la coopération Sud-Sud, avec le Brésil ou l’Afrique du Sud mais aussi la Sud-Nord désormais avec l’Europe ou les USA.

Malgré ce rôle central, l’Inde n’est pas encore un acteur majeur tant son rôle est parfois défini par ce que ses partenaires, l’Afrique ou les USA et la Russie ou l’Europe, en attendent. Mais l’Afrique est indéniablement un sujet majeur pour son économie et sa diplomatie : aujourd’hui le volume des échanges Inde-Afrique se monte à 70 milliards de dollars[xiii]. L’effort des prêts et investissement consentis est d’autant plus notable que l’Inde elle-même doit encore assurer son développement, en continuant à attirer des investissements directs étrangers par l’ouverture de ses propres marchés.

Conclusion

Par ce mouvement vers l’Afrique, l’Inde cherche à renforcer son rôle diplomatique et économique dans la région, tout en continuant ses efforts vers l’est, pour diminuer sa dépendance à ses partenaires traditionnels : ainsi en accédant aux ressources de l’Afrique, à commencer par le pétrole et le gaz, elle gagne en autonomie vis-à-vis de ses sources habituelles (Irak, Arabie Saoudite Iran)[xiv] tout en poursuivant malgré tout ses approches spécifiques vers elles. Une autre des préoccupations est son (in)dépendance alimentaire, sujet où l’Afrique peut également être une partenaire.
Malgré cette initiative cependant, l’Inde est encore loin de la Chine en matière d’échanges/coopérations et donc d’influence et d’accès aux ressources du continent. Avec 222 milliards de dollars d’échanges avec l’Afrique, la Chine fait 3 fois mieux que les Etats Unis, et créé des programmes d’aide au développement pour un montant de 84 milliards de dollars. L’Inde doit aussi compter en Afrique avec les autres acteurs, Europe et USA, qui ont leurs propres agendas, investissements, et sommets dédiés à ce continent qui lui devrait devenir clé dans les années à venir.

Références
i “L’Inde, acteur diplomatique central?”, Pierre Memheld, https://exmergere.info/2015/05/19/linde-acteur-diplomatique-central/
ii Welcome to the India-Africa Forum Summit 2015 – http://www.iafs.in/home.php
iii « African countries seek India’s cooperation in defence, agri » – http://www.business-standard.com/article/pti-stories/african-countries-seek-india-s-cooperation-in-defence-agri-115103100989_1.html
iv « Will PM Modi’s mega Africa outreach advance India’s interests? » – http://indiatoday.intoday.in/story/will-pm-modis-mega-africa-outreach-advance-indias-interests/1/510679.html
v « Combattre l’Etat Islamique », Pradhuman Singh, Pierre Memheld, Revenue Défense Nationale N°779, Avril 2015
vi « Discours intégral du Roi Mohammed VI devant le 3ème Sommet du Forum Inde-Afrique » – http://www.atlasinfo.fr/Discours-integral-du-Roi-Mohammed-VI-devant-le-3eme-Sommet-du-Forum-Inde-Afrique_a66345.html
vii « Disaster proofing the Indian Agribusiness: Ensuring food Security through unconventional Supply chains », Pradhuman Singh, Pierre Memheld, Journal of the University of Petroleum & Energy Studies (Dehradun, India), Octobre 2015
viii « Les nécessaires échanges entre l’Inde et l’Afrique » – http://www.rfi.fr/economie/20151026-inde-afrique-sommet-economie-chine-investissements-commerce-matieres-premieres-tel
ix Ibis idem.
x « India Announces $10 Billion Concessional Credit to Africa » – http://www.ndtv.com/india-news/india-announces-10-billion-concessional-credit-to-africa-1237921
xi Ibis idem.
xii « Re-defining India-Africa ties » – http://www.dailypioneer.com/columnists/oped/re-defining-india-africa-ties.html
xiii « Modi calls India and Africa bright spots of economic opportunity, offers technology and credit » – http://www.theprovince.com/business/modi+calls+india+africa+bright+spots+economic+opportunity+offers/11476894/story.html
xiv « India seeks to extend influence in Africa as leaders gather » – http://www.irishtimes.com/news/world/asia-pacific/india-seeks-to-extend-influence-in-africa-as-leaders-gather-1.2407775

Inde – Etats Unis : alliés objectifs ou opportunistes ?

Modi USIBC

La 40ème session du US India Business Council (USIBC) a commencé Mardi 22 Septembre 2015 à Washington pour préparer la seconde visite officielle du Premier Ministre Narendra Modi et continuer à développer les relations économiques et diplomatiques anciennes entre les deux pays. Celles-ci remontent à la 2ème Guerre Mondiale, durant laquelle des troupes américaines combattirent avec les indiennes (sous commandement anglais) contre les Japonais en Birmanie, des scientifiques indiens eux participèrent au projet de bombe nucléaire Manhattan.

L’objectif pour les Etats Unis est clair et a été réaffirmé par le Vice Président Joe Biden dès le début de la session : « our goal is to be India’s best friend ». L’USIBC est l’association économique bilatérale la plus importante des Etats Unis avec plus de 300 entreprises indiennes et américaines. Le gouvernement américain voit le développement de sa relation avec l’Inde comme une priorité du 21ème siècle, reconnaissant ainsi son rôle régional, voire international, aussi bien sur le plan économique que stratégique ou diplomatique.

Si l’USIBC est une organisation professionnelle, elle est directement coordonnée avec les actions diplomatiques et économiques du gouvernement et de l’administration américaine, depuis 40 ans quelques soient les orientations politiques des deux pays. La session annuelle est sous le patronage des ministres concernés avec en clôture les 2 chefs d’état. Les secteurs économiques couverts vont de la défense aux sciences de la vie, de l’énergie à l’agriculture en passant par les technologies de l’information ou les infrastructures.

Si tous les secteurs sont traités, l’objectif étant d’aplanir les obstacles et d’identifier les opportunités, le cœur du dialogue indo-américain reste l’énergie et la défense. L’Inde vient d’annoncer l’achat d’hélicoptères Apache et Chinook de Boeing avec probablement une part de production locale dans le cadre de la politique du « Make In India ». Dans le domaine énergétique, au-delà d’une coopération continue dans le nucléaire, l’Inde et les Etats Unis discutent sur les énergies renouvelables et le réchauffement climatique.

Ce haut niveau de discussions régulières a permis de faire des Etats Unis la première destination des exportations indiennes. A l’inverse les Etats Unis ne sont que le 5ème partenaire commercial de l’Inde derrière la Chine, les Emirats Arabes Unis, l’Arabie Saoudite et la Suisse. Les Etats Unis veulent faire de l’Inde un partenaire économique de premier rang mais misent surtout sur la position géostratégique de celle-ci en Asie pour contrebalancer l’influence de la Chine dans la région. Malgré ces considérations, l’Inde continue à développer une approche spécifique.

L’Inde ne peut se passer de la Chine, celle-ci investissement massivement dans son industrie, mais doit en même temps contrer les tentatives d’expansions territoriales de son voisin. Donc dans une politique de diversification de ses partenaires, la Russie étant toujours très présente, l’Inde donne l’impression de se rapprocher des Etats Unis. L’Europe n’est pas un partenaire en tant que tel, bien que chacun de ses membres soit présent en Inde. La France pourrait s’inspirer de l’USIBC pour développer ses relations, également anciennes et stratégiques, avec l’Inde.

En effet, l’Inde, au travers de sa politique « Make in India », peut sembler imposer des conditions contractuelles jugées par certains « excessives » (offsets de 30 à 50% du montant des contrats, transferts de technologies). Elle n’est pas le seul pays à avoir cette approche pour développer son industrie/économie mais ces conditions sont connues à l’avance par les industriels cherchant à gagner des appels d’offres. La différence entre concurrents est désormais de respecter voire devancer ces conditions (comme proposé par Angela Merkel lors de sa visite d’état) ou non.

Même si l’Inde ne s’est jamais laissée enfermer dans une relation « mono latérale », elle ne peut ignorer les Etats Unis, tant ceux-ci sont importants sur les plans économiques, diplomatiques ou militaires. Si elle réaffirme sa présence à l’échelle régionale, et si de nombreux pays la courtise, elle n’est pas encore une grande puissance militaire ni un acteur diplomatique central, hormis l’attention qu’on lui porte à Paris, Moscou, Tokyo ou Pékin, à chaque fois pour des raisons différentes ayant le plus souvent trait à leurs propres intérêts.

L’Inde nucléaire

Dr Abdul Kalam hands over a replica of the Brahmos missile to Indian Armychief J.J. Singh

Dr Abdul Kalam hands over a replica of the Brahmos missile to Indian Armychief J.J. Singh

L’ancien Président de la République Abdul Kalam[i] est décédé le 27 Juillet 2015 après une longue carrière comme scientifique. Né en 1931 dans une famille musulmane modeste du Tamil Nadu, son père était Imam, le jeune Kalam se fait remarquer par sa volonté d’étudier, en particulier les mathématiques. Après des études au Collège Saint Joseph de Tiruchirappalli[ii], il rejoint l’Université de Madras dont il sort diplômé en physique en 1954. Il étudie ensuite l’ingénierie aérospatiale au Madras Institute of Technology et manque de peu de devenir pilote de chasse.

Il rejoint alors le Aeronautical Development Establishment de la Defense Research and Development Organisation (DRDO) où il conçoit un hélicoptère léger pour l’armée. Membre du Indian National Committee for Space Research (INCOSPAR) il est transféré en 1969 à la Indian Space Research Organisation (ISRO) où il est directeur du projet du premier Satellite Launch Vehicle. Dans les années 70, Kalam est en charge des projets de missiles balistiques indiens et assiste au premier test nucléaire le 18 Mai 1974, bien qu’il n’ait pas participé directement à sa préparation.

Kalam joua par la suite un rôle majeur, pour ne pas dire central, dans le développement des programmes de missiles indiens, dont ceux à capacité nucléaire, pour finir Chief Scientific Adviser du Premier Ministre et Secretary (directeur) de la DRDO de 1992 à 1999. Le second essai nucléaire indien, Pokhran II (1998), fut réalisé durant cette période sous sa supervision ce qui fit de lui le scientifique nucléaire le plus connu car il joua un rôle politique dans ce programme. Au demeurant il n’est pas le « père » de la bombe indienne. Cette notoriété lui servit comme Président.

« Smiling Buddha »

Réalisé sur une base militaire du Rajasthan, Pokhran-I est également le premier essai nucléaire d’une nation non membre du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Le programme nucléaire indien débute en 1944 quand le véritable père de la bombe, le physicien Homi J. Bhabha créé le Tata Institute of Fundamental Research. Auparavant il était chercheur en physique nucléaire à Cambridge avant de retourner en Inde au début de la guerre en Europe. En 1948, Nehru le nomme directeur du programme nucléaire et représentant de l’Inde auprès des instances internationales.

S’il préside la conférence des Nations Unies pour les usages pacifiques de l’énergie atomique, il milite également pour le développement de l’armement indien en la matière. Après la guerre Sino-Indienne de 1962, il demande fermement et publiquement que l’Inde ait des armes nucléaires. Encore aujourd’hui, ces deux approches coexistent en Inde. D’une part elle a un accord spécifique avec l’Agence International pour l’Energie Atomique (AIEA) et le Nuclear Suppliers Group (NSG) pour avoir accès au marché international des technologies et des matériaux nucléaires.

D’autre part l’Inde n’est toujours pas signataire du Traité de Non-Prolifération des Armes Nucléaires (NPT) et n’accepte pas les inspections de son programme nucléaire militaire. D’après le SIPRI, l’arsenal indien serait de 90 à110 têtes[iii]. L’Inde possède non seulement toutes les installations pour produire du plutonium à usage militaire mais également bientôt tous les vecteurs nécessaires au déploiement de cette dissuasion : avions, missiles, sous marins[iv]. Et malgré les sanctions appliquées après son essai de 1998, elle n’a jamais pas exclu d’en conduire d’autres.

Dissuasion crédible

Initié avant l’indépendance du pays le 15 Août 1947, le développement du programme nucléaire (civil) après fut entre autres motivé par le besoin d’avoir une source d’énergie autonome. Le débat politique interne sur la nécessité d’un programme militaire fut longtemps actif entre les scientifiques prônant la nécessité d’une dissuasion crédible face à la Chine et des politiciens s’y opposant pour des raisons économiques et morales. Bien qu’opposé au principe des armes nucléaires, un Premier Ministre, Lal Bahadur Shastri autorisa un premier programme de recherche en 1964[v].

Le premier essai réussi de 1974 ne fut pas immédiatement suivi d’une fabrication d’armes nucléaires, bien que cela aurait été possible, jusqu’au milieu des années 80 et les efforts du Pakistan pour en acquérir. Le Pakistan réagit à un très important exercice militaire indien à sa frontière par des menaces à peine voilées de riposte nucléaire. Ceci devait convaincre le Premier Ministre Rajiv Gandhi d’autoriser le développement d’armes nucléaires indiennes. Mais dans le même temps il militait pour la non-prolifération de ces armes.

Le risque de nouvelles sanctions économiques a à nouveau ralenti le programme militaire en 1995 suite à la découverte par les services de renseignement américains de la préparation d’un nouvel essai[vi]. Et c’est un Premier Ministre BJP, Atal Bihari Vajpayee, qui devait relancer les essais en 1998, les 11 et 13 Mai. Peut après l’Inde se déclarait être un « nuclear weapon state ». En 1999, le National Security Advisory Board rédigea une première doctrine indienne mettant en avant deux principes : pas de première utilisation et une posture défensive de dissuasion minimum crédible.

Stratégie régionale

Elu en 2002 avec le soutient du parti du Congrès au pouvoir mais également celui du BJP de Narendra Modi et du Parti Nationaliste, Kalam fut surnommé le « Président du Peuple ». S’il aurait pu se présenter pour un second mandat, il choisit plutôt de retourner à la vie civile et devint professeur dans plusieurs grandes écoles de management ou de sciences. Tout en étant musulman pratiquant, Kalam prêchait le syncrétisme et le respect des différentes croyances et cultures indiennes. Il fut cependant critiqué pour certaines de ses décisions liées à ses pouvoirs de Président.

Mais en tant qu’ancien responsable du programme nucléaire Kalam a écrit un livre « India 2020 » proposant un plan d’action pour faire de l’Inde une « superpuissance du savoir » et lui conférer un rôle plus affirmé dans les relations internationales. Son développement économique et militaire, à l’échelle régionale ou internationale, fait actuellement de l’Inde un acteur de plus en plus central sur certaines questions internationales (Asie Pacifique, Océan Indien, Asie Centrale)[vii]. Kalam voyait le programme nucléaire militaire comme un moyen d’affirmation de cette position.

La doctrine nucléaire indienne a évolué au vu du renforcement des liens entre la Chine et le Pakistan et pour tenir compte d’une variété de menaces plus grande. L’Inde maintient ainsi une capacité intégrée et permanente de riposte contrôlée par le pouvoir civil : la Nuclear Command Authority composée d’un Political Council, présidé par le Premier Ministre, seule instance pouvant autoriser l’emploi d’armes nucléaires, et d’un Executive Council, dirigé par le National Security Advisor, fournissant les éléments de décision au pouvoir politique.

Nucléaire civil

Le plutonium utilisé lors du premier essai nucléaire indien fut raffiné dans le réacteur CIRUS fourni par le Canada en utilisant de l’eau lourde fournie par les USA. Le Canada devait rompre sa coopération nucléaire avec l’Inde suite à cet essai alors que les USA devaient la poursuivre en continuant les livraisons d’uranium enrichi pour le réacteur Tarapur. Celui-ci avait été construit par Bechtel et General Electric en 1963 suite à un accord entre l’Inde, les USA et l’AIEA. La coopération nucléaire entre les deux pays n’est donc pas nouvelle.

Mais après les essais de 1998 elle fut à nouveau suspendue jusqu’en 2005 et la signature du US India Nuclear Cooperation Agreement. Depuis si l’Inde, avec l’autorisation du NSG, peut à nouveau commercer sur le marché du nucléaire, il ne s’agit que du pan civil de ses activités, le programme militaire restant hors de portée des inspecteurs internationaux. L’Inde séparant ses activités civiles et militaires a ainsi pu renouer des coopérations nucléaires avec la Russie, la France, le Royaume Uni, la Corée du Sud, le Canada, l’Argentine et le Kazakhstan, la Mongolie ou la Namibie[viii].

Elle a multiplié les projets de construction de réacteurs, nécessaires pour soutenir son développement industriel avec les USA, la France ou le Canada. 21 réacteurs produisent déjà 5780MW, 6 nouveaux sont en construction pour 4300MW et 33 autres sont planifiés pour 33564MW. Depuis les années 90, la Russie est un des principaux fournisseurs d’uranium et a signé un accord de coopération civile prévoyant la construction de 18 réacteurs, accord héritier des coopérations énergétiques entre les deux pays remontant à l’ère soviétique.

***

Comme dans le secteur défense, l’Inde cherche à devenir autonome du point de vue énergétique en acquérant des technologies par l’ouverture de son marché intérieur. A l’inverse l’Inde est indépendante pour son programme militaire, malgré une aide initiale des USA, Canada et URSS. Le développement de son armement va de paire avec celui de son armement conventionnel, en particulier les vecteurs de projection. Ici aussi la Russie joue un rôle essentiel par ses avions, le programme commun de missile Brahmos et la location de sous marins nucléaires.

Aussi bien Barack Obama que Vladimir Poutine ont rendu hommage à Abdul Kalam, soulignant ainsi le rôle de l’Inde comme acteur nucléaire et acteur régional. Mais c’est un autre évènement récent qui pourrait changer la donne, l’accord Iran-USA sur le nucléaire. L’arrivée sur le marché du brut iranien pourrait faire baisser les prix, favoriser les raffineries indiennes et ainsi renforcer les relations économiques existantes entre les deux pays[ix]. Ces avantages l’Inde les a acquis en n’appliquant pas les sanctions internationales vis-à-vis de l’Iran.

Références

i Avul Pakir Jainulabdeen « A. P. J. » Abdul Kalam : le poste de Président en Inde n’est pas politique bien que désigné indirectement par les électeurs par les deux parlements nationaux et les assemblées des états. Il est formellement le chef de l’exécutif, du législatif et des armées. Mais en pratique ces fonctions sont exercées par le Premier Ministre et le gouvernement.

ii « St.Joseph’s College was established in 1844 by the Fathers of Society of Jesus (The Jesuits). It is one of the oldest institutes in the World. Among all St.Joseph’s Colleges, it is the third oldest institute. It was affiliated to Madras University in 1869. »

iii ”World Nuclear Forces,” SIPRI Yearbook 2014 (Oxford University Press: Oxford, 2014), http://www.sipri.org

iv « L’Inde : puissance militaire ? », Revue Défense Nationale – N° 774 – Novembre 2014

v Subterranean Nuclear Explosion for Peaceful Purposes (SNEPP)

vi George Perkovich, India’s Nuclear Bomb: The Impact on Global Proliferation (Berkeley: University of California Press, 1999)

vii « L’Inde, acteur diplomatique central ? », Cahiers du Comité Asie de l’ANAJ-IHEDN – Mai 2015, http://www.anaj-ihedn.org/WordPress3/wp-content/uploads/2015/05/CCA10-v4-HD.pdf

viii India, Country Profile, Nuclear Threat Initiative

ix « India and the Iran deal », Brookings – Tanvi Madan – July 20 2015

Le MMRCA : une nouvelle saison ?!

India MMRCA

La saison précédente du MMRCA[i] s’était terminée sur un rebondissement comme seules les bonnes séries savent le faire : en lieu et place d’un contrat résultant de 3 ans de négociations exclusives à l’issue d’un long processus de sélection dans le cadre d’un appel d’offres pour acquérir 126 appareils, les gouvernements indien et français sont entrés en discussions directes pour la vente de 36 appareils seulement en « conditions de vol »[ii].

Le 30 Juillet, le Ministre de la Défense Indien, Manohar Parrikar, annonçait l’abandon de l’appel d’offres MMRCA. Cette annonce, logique si l’on considère que cet appel d’offres avait été vidé de son sens par l’annonce du Premier Ministre Modi en Avril à Paris, a surtout permis aux critiques des gouvernements indiens et français de souligner leurs échecs, plus au niveau politique qu’industriel ou militaire.

Mais le 3 Août des « sources informées » ont laissé entendre à la presse indienne qu’un nouvel appel d’offres pour 90 appareils serait lancé après la publication des nouvelles procédures d’achats du Ministère de la Défense[iii]. L’information met clairement l’accent sur le rôle du secteur privé de la défense dans le cadre de la politique du « Make In India ». Cette annonce, si elle devait se confirmer, serait le rebondissement de la nouvelle saison de la série « MMRCA ».

Les enjeux militaires et industriels

Bien que Dassault et Hindustan Aeronautics Limited (HAL) aient eu 3 ans pour mettre sur pied un mécano industriel permettant de respecter les procédures d’achat du Ministère de la Défense Indien[iv], il est apparu que des obstacles, et conditions, ont empêché la conclusion d’un tel accord. Or l’Armée de l’Air Indienne (IAF) doit remplacer dans les années à venir jusqu’à 250 ou 300 de ses appareils de chasse. Donc tout délai dans les discussions reportait d’autant les livraisons.

Entre autres obstacles, il semble que HAL ne parviendrait pas à tenir son rôle dans le mécano industriel. Le plan initial prévoyait la construction d’une petite série en France puis progressivement une construction des appareils restant en Inde. Cela impliquait le transfert de savoirs faire et de technologies vers les industriels indiens impliqués, processus nécessitant d’identifier pour chaque membre du GIE Rafale d’un partenaire indien capable d’assurer la production des éléments.

Une interprétation d’un achat en « conditions de vol » de 36 Rafale est la construction de l’ensemble des éléments des avions, et leurs intégrations, en France. Or cela contredit la règle des procédures d’achats spécifiant que pour les contrats publics de défense il faut de 30 à 50% de compensations industrielles. Ces offsets seuls nécessitent l’achat d’éléments à des partenaires indiens qualifiés, ce qui nécessiterait transferts de savoirs faire et de technologies.

Les enjeux politiques internes et internationaux

L’appel d’offres MMRCA est symbolique de par ses enjeux militaires et industriels mais également sur le plan de la politique interne. En effet, Narendra Modi a centré sa politique économique sur l’objectif de faire de l’Inde une puissance industrielle pour qu’elle devienne autonome et exportatrice[v]. Renoncer au « Make In India » pour le MMRCA aurait eu un impact important pour Modi d’autant qu’il est déjà critiqué pour le manque de résultat de cette politique.

Seulement acheter un avion de chasse, qu’il soit de 4ème ou 5ème génération, n’est pas une simple action commerciale. Une des raisons des multiples saisons à rebondissement du MMRCA, qui dure depuis plus de 10 ans, est la forte influence du politique sur le contrat que ce soit au plan interne et international. L’Inde devient peu à peu un acteur diplomatique central[vi], dans l’Océan Indien[vii] et pour l’Asie Pacifique[viii], car elle est un partenaire important pour plusieurs pays.

Les Etats Unis, la France, la Russie, l’Iran, le Japon, l’Australie ou les Seychelles se rapprochent de l’Inde, que ce soit pour leurs objectifs locaux, régionaux ou internationaux. De par ses relations historiques, économiques ou militaires, parfois anciennes, avec eux, l’Inde est un pays avec lequel on peut passer des accords sur tous les sujets. Et si son économie se développe, ses besoins sont encore importants, à commencer pour moderniser son armement.

Nouvelle saison ou nouvelle série ?

Si l’Inde veut rationaliser son aviation, même avec 126 appareils le MMRCA n’aurait remplacé que la moitié, voire le tiers, des besoins de l’IAF. D’autre part confier un tel contrat à un seul fournisseur contredit la politique indienne visant à se rapprocher de tous ses partenaires. Sur le seul plan aéronaval les Etats Unis ont proposé à l’Inde leurs technologies de catapultes pour ses futurs portes avions, essentiels pour réaffirmer sa position dans l’Océan Indien.

Le nouvel appel d’offres permettrait de concilier ces deux approches : avoir assez rapidement 36 appareils pour pallier aux besoins immédiats tout en relançant la compétition entre les différents constructeurs/pays de l’appel d’offres précédents. En effet, il semblerait que tous les constructeurs soient à nouveau invités à concourir[ix] : Rafale, Gripen, F-16, F-18, Eurofighter et MiG-35. Chaque constructeur a d’ailleurs continué à pousser, et améliorer, son offre.

Les futures procédures d’achats devraient encore plus mettre l’accent sur la production locale, par le biais d’offsets et de transferts, mais également peut être au sens strict, c’est-à-dire par l’implantation de chaînes de montage complètes en Inde. Si cela va à l’encontre d’une rationalisation de la flotte de combat indienne, cela réaffirme la politique du « Make In India » tout en approfondissant les liens économiques, stratégiques et géopolitiques avec les différents pays partenaires.

***

S’il est à noter que l’accord annoncé en Avril n’a pas encore été concrétisé par un contrat, il n’est pas exclu de penser que Dassault sera à nouveau sélectionné comme fournisseur pour le nouvel appel d’offres. Mais si l’on considère les lenteurs administratives, les jeux géo-politiques, les rebondissements et les contraintes pratiques d’un tel contrat sur plus de 10 ans, le nouvel appel d’offres pourrait connaître la même « longévité ».

Il ne faut pas juger des avancées de cet appel d’offres à la seule lumière des luttes politiques internes des pays concurrents dont la portée est bien inférieure à celle d’un tel contrat qui engagent deux pays sur plusieurs dizaines d’années. Les luttes d’influence entre les pays compétiteurs joueront un rôle central bien au-delà de la « simple » construction d’un avion de chasse. Et peut être ont-elles déjà joué un rôle dans la décision qui se dessine ?

Références

i Medium Multi-Role Combat Aircraft

ii « India to buy 36 Rafale jets in fly-away conditions from France », http://economictimes.indiatimes.com/articleshow/46881597.cms

iii « ‘Make in India’ for 90 medium combat jets », http://timesofindia.indiatimes.com/india/Make-in-India-for-90-medium-combat-jets/articleshow/48318408.cms

iv Defence Procurement Procedures

v « Airbus, Kamov, BAE: tous « Make in India »? », https://exmergere.info/2015/05/18/airbus-kamov-bae-tous-make-in-india/

vi « L’Inde, acteur diplomatique central ? », http://www.anaj-ihedn.org/cca-10/

vii « La France et l’Inde dans son Océan », https://exmergere.info/2015/07/20/la-france-et-linde-dans-son-ocean/

viii « Inde – Etats Unis : convergences ou divergences ? », https://exmergere.info/2015/06/07/inde-etats-unis-convergences-ou-divergences/

ix « India Is Set to Re-Compete MMRCA! », http://defense-update.com/20150802_mmrca-3.html

Inde – Etats Unis : convergences ou divergences ?

Carter - Parrikar

U.S. Defense Secretary Ashton Carter, right, walks with Indian Defense Minister Manohar Parrikar after receiving a ceremonial welcome in New Delhi, India, Wednesday, June 3, 2015

Parmi les théâtres d’opérations militaires de la 2ème guerre mondiale, il en est un moins connu que ne l’est l’Europe (ouest ou est) ou même l’Asie Pacifique où l’affrontement fut, par certains aspects, plus important d’ailleurs qu’en Europe. Le théâtre Birman, ou campagne de Birmanie, opposa les forces armées Britanniques, alliées à la Chine, et soutenues par les Etats Unis, aux forces Japonaises, alliées à la Thaïlande avec même des troupes de l’Indian National Army[i]. Ainsi de 1942 à 1945, des troupes américaines se battirent aux côtés des troupes Indiennes de l’armée Britannique.

De par leur implication sur ce théâtre, et les aspirations d’indépendance de l’Inde, le Président Roosevelt soutint cette revendication ce qui créa des tensions avec le Royaume Uni de Winston Churchill. Certains scientifiques indiens, comme Piara Singh Gill, participèrent au projet Manhattan, avant de participer au programme nucléaire indien après l’indépendance. Le programme indien fut lancé avant 1947, dès 1944, où un autre scientifique, le Docteur Homi Jehangir Bhabha, créa le Tata Institute of Fundamental Research.

Malgré ces prémices de coopérations sur des questions stratégiques, la période postindépendance ne fut pas très favorable pour les relations entre l’Inde et les Etats Unis. Ces derniers se rapprochaient du Pakistan, et l’Inde se dirigeait vers un statut de neutralité, comme pays non aligné, tout en développant des relations diplomatiques avec l’URSS dès 1955. S’il y eut une éclaircie pendant la présidence de Kennedy, sur fond d’anticommunisme face à la Chine (à l’occasion de la guerre Sino-Indienne de 1962), les relations se détériorèrent à nouveaux après son assassinat.

Les Etats Unis continuaient de supporter le Pakistan, alors même que celui attaquait l’Inde. En 1974, l’Inde conduisit son premier essai nucléaire. Mais les Etats Unis ne jugèrent pas cet essai comme violant les traités en vigueur et donnèrent à l’Inde de l’uranium enrichi pour le réacteur de Tarapur, construit en 1963 par Bechtel et General Electric. Durant les années 1980, les relations entre les deux pays devaient s’améliorer, après le retour au pouvant d’Indira Gandhi et après l’invasion soviétique de l’Afghanistan, anciennement pays frontière de l’Inde avec l’Asie Centrale.

L’Inde commença à acheter des équipements de défense aux Etats Unis, incluant des avions de chasse F5, des ordinateurs ou des radars. En 1984, les Etats Unis approuvèrent l’exportation de turbines à gaz pour équiper des frégates de l’Indian Navy ou des moteurs d’avions pour le programme Light Combat Aircraft[ii]. Si le début des années 90 connut une amélioration des relations indo-américaines, un nouvel « incident » eut lieu en 1998 lorsque l’Inde mena une série de nouveaux essais nucléaires[iii].

Cette fois ci, les Etats Unis réagirent, différemment qu’en 1974, en condamnant fermement ces essais jusque devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies. Le Président Clinton imposa des sanctions économiques à l’encontre de l’Inde, incluant l’arrêt des aides militaires et économiques, gelant les avoirs des sociétés publiques indiennes déposés dans des banques américaines, interdisant des prêts aux pays, mettant un embargo sur les exportations d’uranium et technologies aéronautiques. Cependant ces sanctions furent inefficaces face à l’Inde.

Celle-ci connaissait alors une forte croissance économique et la quasi-totalité des pays, à l’exception du Japon, devait maintenir des relations économiques avec elle. Ainsi dès 2000, Bill Clinton visita l’Inde pour relancer les discussions bilatérales. A cette occasion, le US Science & Technology Forum fut créé. Depuis d’autres « forum » de coopération ont été créés, comme le très actif US India Business Council. La diaspora indienne aux Etats Unis estimée à plus de 3 millions est influente, de nombreux américains d’origine indienne ou des émigrés étant nommés à des postes importants.

En 2005, l’Inde et les Etats Unis signèrent le US India Civil Nuclear Agreement portant sur la séparation des activités nucléaires civiles et militaires sous la supervision de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique. Cet accord permet à l’Inde de continuer son programme militaire tout en ouvrant 35 installations nucléaires civiles aux inspections internationales. L’Inde est une exception, puisqu’elle est le seul pays à pouvoir commercer des équipements et matériaux nucléaires sans être signataire du Non Proliferation Treaty et en développant ses armements nucléaires.

Depuis les Etats Unis cherchent à renforcer leurs relations avec l’Inde que ce soit au plan économique ou stratégique. Marqué en 2010 par la visite du Ministre des Affaires Etrangères indien à Washington[iv], ce dialogue vise à rapprocher les Etats Unis d’un pays clé en Asie. Economiquement et militairement, l’Inde affirme, ou réaffirme, sa place dans « son océan », à l’échelle régionale, vers l’Asie Centrale et vers l’Asie du Sud-Est. Ce positionnement intéresse les Etats Unis par rapport à leur propre pivotement vers l’Asie Pacifique et pour contenir l’expansionnisme chinois.

Sur le plan strictement militaire, les Etats Unis ont récemment vendu à l’Inde des matériels militaires utiles à sa stratégie de contrôle de ses frontières terrestres, aériennes ou maritimes : des avions de surveillance P-8 Poseidons, des avions de transport C-17 ou des moteurs d’avions. Des exercices communs ont été menés, y compris dans le domaine du contre-terrorisme avec également un partage de renseignements. Même si ces coopérations se développent, l’Inde garde son indépendance sur de nombreux points, à commencer par ses relations avec la Russie.

On le voit, la récente visite du Secrétaire d’Etat Américain à la Défense, Ashton Carter, en Inde est l’aboutissement d’un long processus de convergences et de divergences entre l’Inde et les Etats Unis[v]. Cette visite a permis la signature du Defence Framework Agreement et du Defence Technology and Trade Initiative (DTTI), qui vont permettre de développer des coopérations dans la R&D et l’industrie, selon la politique du « Make In India« , comme l’a rappelé l’ambassadeur américain en Inde, Richard Verma, qui est d’origine indienne.

Cette visite est la suite logique de celle de Barack Obama en Janvier 2015 à l’occasion de la fête nationale indienne. Dès son arrivée, le Président Américain et le Premier Ministre Indien avaient annoncé la signature d’un accord pour débloquer des milliards de dollars dans le domaine nucléaire, dans la continuation du premier accord signé en 2005. La priorité en matière de défense n’est pas tellement de vendre du matériel américain à l’Inde, mais de développer des matériels en commun.

L’Inde est particulièrement intéressée par le domaine des drones et des porte-avions, équipements dont elle a besoin pour accroitre ses capacités de contrôle de ses frontières terrestres et de projection de ses forces maritimes. Sur ce dernier point, et dans le cadre de la DTTI, l’Inde et les Etats Unis envisage une coopération sur le développement de la nouvelle génération de catapulte électromagnétique (08 – EMALS)[vi].

Même si l’Inde ne s’est jamais laissée enfermer dans une relation « mono latérale », elle ne peut ignorer les Etats Unis, tant ceux-ci sont importants sur les plans économiques, diplomatiques ou militaires. Si elle réaffirme sa présence à l’échelle régionale, et si de nombreux pays la courtise, elle n’est pas encore une grande puissance militaire ni un acteur diplomatique central, hormis l’attention qu’on lui porte à Paris, Moscou, Tokyo ou Pékin, à chaque fois pour des raisons différentes.

Références
i L’Armée nationale indienne (hindi : Azad Hind Fauj) était une force armée fondée en 1942 par des indépendantistes indiens, qui s’allièrent au Troisième Reich et à l’Empire du Japon durant la Seconde Guerre mondiale, avec pour finalité de renverser le Raj britannique et d’obtenir l’indépendance de l’Inde.
ii Déjà en 1984, le LCA était prévu pour remplacer à terme les déjà vieillissant MiG-21, sujet toujours d’actualité puisque le LCA a à peine commencé à être admis en service actif dans l’Indian Air Force.
iii Pokhran-II was the series of five nuclear bomb test explosions conducted by India at the Indian Army’s Pokhran Test Range in May 1998. It was the second Indian nuclear test; the first test, code-named Smiling Buddha, was conducted in May 1974. http://en.wikipedia.org/wiki/Pokhran-II
iv « The Strategic Dialogue produced a joint statement in which the two countries pledged to « deepen people-to-people, business-to-business, and government-to-government linkages for the mutual benefit of both countries and for the promotion of global peace, stability, economic growth and prosperity. » It outlined extensive bilateral initiatives in each of ten key areas: (1) advancing global security and countering terrorism, (2) disarmament and nonproliferation, (3) trade and economic relations, (4) high technology, (5) energy security, clean energy, and climate change, (6) agriculture, (7) education, (8) health, (9) science and technology, and (10) development. « U.S.-India Strategic Dialogue Joint Statement » – http://www.state.gov/r/pa/prs/ps/2011/07/168745.htm
v « India-US: Technology Transfer Tussle – Analysis », http://www.eurasiareview.com/06062015-india-us-technology-transfer-tussle-analysis/
vi Avoir des catapultes améliorerait les capacités des futurs portes avions indiens. L’Inde doit renforcer sa marine pour faire face au déploiement, de plus en plus proche de ses frontières et zones économique maritimes, de la marine Chinoise. Les autres domaines de coopération envisagés dans la DTTI sont les moteurs d’avions et les l’amélioration des Hercules C130J. La cyber-sécurité faisait également partie des discussions. « La relation Inde – Etats Unis », https://exmergere.info/2015/01/26/la-relation-inde-etats-unis/