Inde – Indonésie: des voisins stratégiques

Le Président Indonésien Joko Widodo vient d’effectuer une visite d’état en Inde. Lors de ses discussions avec le Premier Ministre Narendra Modi, plusieurs sujets de coopération économique ont été abordés: commerce bilatéral, investissements dans les énergies (pétrole, gaz, renouvelables), l’industrie pharmaceutique et les technologies de l’information. Les deux pays sont parmi les économies ayant les croissances les plus rapides. Les liens entre les deux pays sont également culturels, humains (avec une importante diaspora indienne en Indonésie) mais aussi religieux.

Président Widodo - Premier Ministre Modi

Président Widodo – Premier Ministre Modi

En effet, l’Indonésie et l’Inde ont les deux plus importantes populations musulmanes au monde: 205 millions pour l’une et 176 millions pour l’autre, autant que la population du Pakistan qui n’arrive qu’en 3ème position. Les projections démographiques du Pew Research Center prévoient toutefois que l’Inde deviendra le 1er pays d’ici à 2050, suivi par le Pakistan puis l’Indonésie. Pour autant la situation est différente: les musulmans représentent 87% de la population indonésienne mais « seulement » 15% en Inde. La question de la radicalisation, et du terrorisme, d’une partie de ces population était au centre des discussions entre les dirigeants.

Pourcentages de population musulmane en Asie du Sud-Est

Pourcentages de population musulmane en Asie du Sud-Est

Le message à l’issu était clair: aucune tolérance pour les actes de terreur. L’Indonésie s’enorgueillit de pouvoir contenir le phénomène tout en ayant un processus démocratique et un gouvernement représentatifs des composantes de sa population. L’Inde est elle dans une situation complexe: ses deux voisins immédiats, Pakistan et Bangladesh, couvrent voire supportent des mouvements terroristes qui commettent des attentats en Inde comme celui de Bombay en 2011. Depuis la partition, l’importante population musulmane indienne connait des discriminations dans la pratique de sa religion ou au niveau social, dans l’accès à certains emplois.

Répartition de la population musulmane dans le sous continent Indien

Répartition de la population musulmane dans le sous continent Indien

Mais ce message était aussi adressé à la Chine à double titre: celle ci refuserait d’implémenter la Résolution 1267 du Conseil de Sécurité des Nations Unis permettant de désigner les personnes et mouvements terroristes (par exemple en inscrivant Masood Azhar, chef du mouvement Jaish-e-Mohammad sur une liste); par ailleurs l’activisme de la Chine dans le Golfe du Bengale et dans le Détroit de Malacca, que l’Indonésie contrôle en partie) préoccupent les deux pays d’autant qu’elle développe des liens stratégiques, commerciaux et des infrastructures en Malaisie et au Bangladesh dans le cadre de sa stratégie dite du « collier de perles ».

Implantations chinoises dans l'Océan Indien

Implantations chinoises dans l’Océan Indien

L’Inde et l’Indonésie ont donc conclu un accord de coopération dans le domaine maritime, cette dernière étant également impliquée dans les tensions « Mer de Chine » (délimitation des ZEE et pêche illégale). La coopération bilatérale portera également sur le secteur de la défense avec la création d’un processus de dialogue des ministres respectifs et d’un « Joint Defence Coopération Committee« . L’Inde multiplie ce genre d’initiatives régionales avec les autres pays de l’Océan Indien, Seychelles, Maldives, Madagascar voire l’Iran, tout en maintenant un autre niveau de dialogue stratégique avec les Etats Unis, le Japon ou la Russie.

L'Inde développe également sa présence dans l'Océan Indien

L’Inde développe également sa présence dans l’Océan Indien

L’Inde n’est pour l’instant pas touchée par des actions terroristes autres que celles « initiées » par ses voisins mais surveille de près le développement de l’Etat Islamique, d’autant plus que la présence de fortes diasporas indiennes dans les pays du Golfe Persique, en Arabie Saoudite et au Moyen Orient l’obligent à entretenir des relations diplomatiques avec des pays touchés par le terrorisme sur leurs territoires. Il faut également rappeler l’action de l’Inde en Afghanistan, face à Al Qaeda mais aussi désormais face à l’EI, où elle coopère aussi bien avec les Etats Unis que le gouvernement local et la Russie.

Sommet Inde – Afrique, enjeux et proximités

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Du 26 au 29 Octobre 2015 s’est déroulé à New Delhi le 3ème Sommet Inde Afrique avec 54 pays participants venant de ce continent. Le niveau des délégations, présidents – premiers ministres – ministres, montre bien à quel point l’Inde continue son « offensive » diplomatique tous azimuts[i]. Après l’ASEAN, l’Europe, les Etats Unis et la Russie (Narendra Modi s’y rendra en Décembre), ou encore l’Océan Indien, son étranger proche, l’Inde se tourne désormais vers l’Afrique, non seulement au vu de ses liens avec le continent mais aussi pour y défendre ses intérêts face à la Chine.

Ce sommet, initialement prévu en décembre 2014 mais reporté de par les craintes liées à l’épidémie d’Ebola, mets l’accent sur les enjeux communs des deux continents : au-delà d’une histoire commune de la lutte contre « le colonialisme et l’apartheid »[ii], l’Inde souligne les challenges de la globalisation, la pauvreté, les maladies, l’illettrisme et la faim ou encore le changement climatique, les menaces terroristes ou le développement économique commun. Cette communauté d’intérêts doit déboucher sur un partenariat basé sur l’équité, le respect et le bénéfice mutuels.

Plusieurs pays africains ont exprimé leurs besoins d’une aide dans plusieurs domaines et secteurs : télécoms, énergies, santé, agriculture, infrastructure. Le Ministre de l’Industrie de la Côte d’Ivoire, les Ministres des Affaires Etrangères d’Erythrée, du Lesotho, de la Gambie ou du Bénin, de la Somalie et de Madagascar, ont exprimé ce type de besoins. Celui du Burundi est même allé jusqu’à apporter son soutien à l’Inde pour avoir accès au statut de membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies[iii], selon la logique que les deux continents représentent ¼ des membres du conseil.

L’Inde en Afrique

L’Inde propose elle d’investir dans ces pays 10 milliards de dollars. L’expérience de l’Inde en matière de lutte anti-terroriste/insurrection pourrait être utile pour les pays d’Afrique qui eux même sont exposés à ce type de risques, d’après l’ancien Secrétaire aux Affaires Etrangères indien Kanwal Sibal[iv]. L’Inde a d’ailleurs déjà monté des centres de formation en Ethiopie et au Soudan. L’Inde a également une longue expérience des missions de la paix sous le drapeau des Nations Unies. Cette coopération couvre également l’échange de renseignements.

Mais l’Inde n’oublie pas pour autant l’intérêt de ses industries pharmaceutiques ou minières. Ce sommet a rassemblé des dirigeants de toute l’Afrique, et pas seulement ceux côtiers de l’Océan Indien ou ceux où il y a une forte diaspora indienne. Le Président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, l’africain du sud Jacob Zuma, le nigérian Muhammadu Buhari ou encore le Roi marocain Mohammed VI étaient présents. Le Président Robert Mugabe du Zimbabwe, Idriss Deby du Tchad ou Alpha Condé de Guinée, ou encore Omar al-Bashir ont également participé.

L’Inde voulait parler à toute l’Afrique quelque soit la situation dans les pays représentés ou l’image de leurs représentants. Que ce soit du point de vue des investissements, des débouchés industriels, des ressources disponibles ou de la question de la sécurité, y compris dans l’Océan Indien, l’Inde chercher à contrebalancer l’influence de la Chine sur le continent. Beaucoup de ces pays sont musulmans, sont confrontés au terrorisme, là où l’Inde commence à s’inquiéter de ce phénomène compte tenu de sa propre population musulmane, la 2ème au monde en nombre[v].

Le discours du Roi Mohammed VI est à ce titre illustratif[vi], d’autant qu’il participe rarement à ce type de sommets: « Cette occasion évoque pour moi le souvenir … de ma première visite en Inde en 1983, à la tête de la délégation du Maroc à la conférence des non-alignés, et aussi celui de ma première visite officielle en 2001. Je garde à l’esprit la qualité des relations privilégiées qui unissent nos deux pays … Sa Majesté le Roi Mohammed V que Dieu ait son âme et le grand leader Jawaharlal Nehru. Je songe également à leur combat pour la libération et l’indépendance des Etats africains. »

Ou encore : « Le Maroc est disposé à adhérer avec l’Inde à des initiatives communes s’inscrivant dans le cadre de ce forum et touchant les domaines prioritaires pour nos peuples et dans lesquels nos deux pays ont engrangé de grandes expériences et d’importantes expertises. Cela se fera à l’image du partenariat fructueux qui lie nos deux pays dans le domaine du phosphate et de ses dérivés, et que nous nous attachons à élargir pour qu’il couvre les programmes de sécurité alimentaire[vii], et à mettre à la disposition de certains pays africains. »

Et enfin : « La sécurité et la stabilité sont les piliers du développement. Sans elles, nos pays ne pourront pas améliorer leur situation sociale et mener à bonne fin leurs initiatives de développement. Vu la forte corrélation entre les défis de développement et les menaces terroristes sans précédent, les Etats membres de ce Forum devraient adopter une approche intégrée axée sur la mise en place d’une coopération étroite avec l’Inde. Le Maroc est toujours disposé à créer un groupe de travail commun pour assurer la coordination et l’échange des informations dans ce domaine. »

L’Inde dans le Monde

La diaspora indienne est très présente en Afrique de l’Est, jusqu’à tenir des postes ministériels en Afrique du Sud (par exemple Pravin Gordhan, Minister of Cooperative Governance and Traditional Affairs et ancien Ministre des Finances, membre fondateur de l’African National Congress et du parti communiste Sud Africain, compagnon de route de Nelson Mandela) : « les Indiens sont implantés depuis plusieurs générations dans certains pays africains, comme l’Afrique du Sud, où Gandhi … a débuté sa lutte, mais aussi le Kenya ou la Tanzanie »[viii].

« Cinq pays majeurs en Afrique sont fournisseurs de l’Inde en matières premières », estime Jean-Joseph Boillot, conseiller auprès du Centre de recherche français dans le domaine de l’économie internationale (CEPII), co-auteur avec Stanislas Dembinski de Chindiafrique, édité chez Odile Jacob. « Le Soudan, d’abord, pour ce qui est du pétrole. Dans ce pays l’Inde et la Chine coopèrent, d’ailleurs ». Puis, il y a le Nigeria. En 2014, l’Inde est devenue le premier importateur du pétrole du pays, en achetant plus d’un quart de la production quotidienne nigériane[ix].

Au-delà de ces liens, la confrontation avec la Chine n’est pas aussi frontale qu’on peut le penser, avec même certaines complémentarités : « La Chine s’est spécialisée dans le produit très bon marché et solide, elle est également spécialisée dans tous les grands travaux d’infrastructure. Or, c’est précisément deux secteurs où l’Inde est très faible … La solution indienne Airtel s’est imposée en Afrique. Derrière celui qui fournit les équipements pour les antennes pour couvrir le territoire africain, il y a le Chinois Huawei …», conclut Jean-Joseph Boillot.

Le Premier Ministre Narendra Modi a comparé les deux continents rassemblant un tiers de l’humanité, renforçant leurs revendications pour une meilleure représentativité dans les instances internationales : « Today, it is not just a meeting of India and Africa. Today, the dreams of one-third of humanity have come together under one roof. Today, the heart beat of 1.25 billion Indians and 1.25 billion Africans are in rhythm»[x]. La croissance économique soutenue de l’Inde, 7.5% prévus en 2016, depuis plusieurs années la pousse à trouver des débouchés pour ses produits.

Au-delà de cette question, c’est bien le rôle de l’Inde en tant qu’acteur diplomatique central qui est en jeu[xi]. L’Inde, de par sa position géographique et politique est au centre de plusieurs problématiques internationales : l’Océan Indien, le terrorisme, l’Iran, la Russie, la Chine, l’Asie Pacifique, le nucléaire. Le sommet Inde Afrique est la plus importante opération diplomatique de l’Inde depuis sa création et le mouvement des « non alignés »[xii]. Elle développe la coopération Sud-Sud, avec le Brésil ou l’Afrique du Sud mais aussi la Sud-Nord désormais avec l’Europe ou les USA.

Malgré ce rôle central, l’Inde n’est pas encore un acteur majeur tant son rôle est parfois défini par ce que ses partenaires, l’Afrique ou les USA et la Russie ou l’Europe, en attendent. Mais l’Afrique est indéniablement un sujet majeur pour son économie et sa diplomatie : aujourd’hui le volume des échanges Inde-Afrique se monte à 70 milliards de dollars[xiii]. L’effort des prêts et investissement consentis est d’autant plus notable que l’Inde elle-même doit encore assurer son développement, en continuant à attirer des investissements directs étrangers par l’ouverture de ses propres marchés.

Conclusion

Par ce mouvement vers l’Afrique, l’Inde cherche à renforcer son rôle diplomatique et économique dans la région, tout en continuant ses efforts vers l’est, pour diminuer sa dépendance à ses partenaires traditionnels : ainsi en accédant aux ressources de l’Afrique, à commencer par le pétrole et le gaz, elle gagne en autonomie vis-à-vis de ses sources habituelles (Irak, Arabie Saoudite Iran)[xiv] tout en poursuivant malgré tout ses approches spécifiques vers elles. Une autre des préoccupations est son (in)dépendance alimentaire, sujet où l’Afrique peut également être une partenaire.
Malgré cette initiative cependant, l’Inde est encore loin de la Chine en matière d’échanges/coopérations et donc d’influence et d’accès aux ressources du continent. Avec 222 milliards de dollars d’échanges avec l’Afrique, la Chine fait 3 fois mieux que les Etats Unis, et créé des programmes d’aide au développement pour un montant de 84 milliards de dollars. L’Inde doit aussi compter en Afrique avec les autres acteurs, Europe et USA, qui ont leurs propres agendas, investissements, et sommets dédiés à ce continent qui lui devrait devenir clé dans les années à venir.

Références
i “L’Inde, acteur diplomatique central?”, Pierre Memheld, https://exmergere.info/2015/05/19/linde-acteur-diplomatique-central/
ii Welcome to the India-Africa Forum Summit 2015 – http://www.iafs.in/home.php
iii « African countries seek India’s cooperation in defence, agri » – http://www.business-standard.com/article/pti-stories/african-countries-seek-india-s-cooperation-in-defence-agri-115103100989_1.html
iv « Will PM Modi’s mega Africa outreach advance India’s interests? » – http://indiatoday.intoday.in/story/will-pm-modis-mega-africa-outreach-advance-indias-interests/1/510679.html
v « Combattre l’Etat Islamique », Pradhuman Singh, Pierre Memheld, Revenue Défense Nationale N°779, Avril 2015
vi « Discours intégral du Roi Mohammed VI devant le 3ème Sommet du Forum Inde-Afrique » – http://www.atlasinfo.fr/Discours-integral-du-Roi-Mohammed-VI-devant-le-3eme-Sommet-du-Forum-Inde-Afrique_a66345.html
vii « Disaster proofing the Indian Agribusiness: Ensuring food Security through unconventional Supply chains », Pradhuman Singh, Pierre Memheld, Journal of the University of Petroleum & Energy Studies (Dehradun, India), Octobre 2015
viii « Les nécessaires échanges entre l’Inde et l’Afrique » – http://www.rfi.fr/economie/20151026-inde-afrique-sommet-economie-chine-investissements-commerce-matieres-premieres-tel
ix Ibis idem.
x « India Announces $10 Billion Concessional Credit to Africa » – http://www.ndtv.com/india-news/india-announces-10-billion-concessional-credit-to-africa-1237921
xi Ibis idem.
xii « Re-defining India-Africa ties » – http://www.dailypioneer.com/columnists/oped/re-defining-india-africa-ties.html
xiii « Modi calls India and Africa bright spots of economic opportunity, offers technology and credit » – http://www.theprovince.com/business/modi+calls+india+africa+bright+spots+economic+opportunity+offers/11476894/story.html
xiv « India seeks to extend influence in Africa as leaders gather » – http://www.irishtimes.com/news/world/asia-pacific/india-seeks-to-extend-influence-in-africa-as-leaders-gather-1.2407775

L’Inde en Antarctique

India Antarctica Station

Bharati Antarctica Station

India Antarctica Station

Maitri Antarctica Station

 

 

 

 

 

 

Le 3 et 4 Septembre 2015, le Center for Ocean and Environmental Studies, dépendant de l’Université de New Delhi, a commémoré les 30 ans des recherches de l’Inde en Antarctique. Le séminaire, organisé par le département de botanique de l’université, a abordé non seulement l’antarctique mais également les problématiques liées à la biodiversité, les ressources, le changement climatique et les menaces sur les écosystèmes de l’Himalaya indien, bordé par les états parmi les plus peuplés de la république, constituant une frontière stratégique face à la Chine et au Pakistan.

La période 1983-1985 correspond à la réalisation par l’Inde de six expéditions en Antarctique avec dès 1983 l’établissement d’une première base permanente, suite à sa signature du Antarctic Treaty System[i]. L’Inde avait déjà mené 2 missions en 1981 et 1982 vers ce continent au sud de son océan. En 2015, après 35 expéditions, l’Inde fait partie des nations les plus actives sur le continent avec 3 stations permanentes : Dakshin Gantori, Maitri (illustration) spécialisée dans la géologie et la médecine et Bharati (illustration) spécialisée dans l’océanographie.

Symbole de l’importance que le gouvernement indien attribue à l’Antarctique, le Premier Ministre Modi devrait s’y rendre courant Octobre après sa visite aux Etats Unis. Cette visite a comme prétexte l’étude de l’évolution du climat en Inde, celle-ci subissant depuis plusieurs années une baisse des précipitations durant la mousson, changement qui trouverait son origine en Antarctique. Modi devrait en profiter pour inaugurer une nouvelle station de recherche. Mais l’Inde s’intéresse à d’autres aspects en Antarctique mais aussi en Arctique.

Historique de la présence

L’origine des missions indiennes en Antarctique remonte à la coopération entre la Indian Space Research Organisation et le Hydometeorological Centre of Russia qui a permis à des scientifiques indiens de participer aux missions soviétiques, dont la 17ème de 1971 à 1973. Aujourd’hui le programme de recherche est géré par le National Centre for Antarctic and Ocean Research, organisme de recherche dépendant du Ministère des Sciences de la Terre. Le Department of Ocean Development participe à la sélection des chercheurs envoyés sur place.

En 1983 l’Inde a obtenu le statut de partie consultative du Scientific Committee on Antarctic Research (SCAR) et en 1986 membre de la Convention on the Conservation of Antarctic Marine Living Resources (CCAMLR). Elle a ratifié en 1997 le Protocol on Environmental Protection to the Antarctic. Elle coopère également la Intergovernmental Oceanographic Commission (IOCINDIO) et fait partie de la United Nations Convention on the Law Of the Seas (UNCLOS)[ii]. Elle mène dans ses stations des recherches sur l’origine des continents, le changement climatique et la météorologie.

L’Inde s’intéresse à l’Antarctique dans la continuité du renouveau de son influence dans l’Océan Indien. Plusieurs des pays actifs dans cet océan le sont également en Antarctique (Etats Unis, Australie, Royaume Uni et France). Un des moteurs de ce renouveau est la stratégie chinoise dans la région. Or la Chine est également de plus en plus active en Antarctique[iii] : elle vient d’ouvrir sa quatrième base, en planifie une cinquième et construit son deuxième brise-glace. Signataire du traité antarctique, la Chine ferait de l’exploration des ressources sous couvert scientifique.

Enjeux des arctiques

L’Inde, bien que signataire du traité de l’Antarctique interdisant l’exploitation des ressources locales, pourrait arguer qu’elle était directement rattachée au continent[iv]. Aujourd’hui 7 pays revendiquent des portions du continent (Norvège, Australie, France, Nouvelle Zélande, Chili, Royaume Uni et Argentine). La Russie et les Etats Unis, ayant chacun plusieurs bases, s’étant réservé le droit de le faire (le Brésil a récemment revendiqué une zone d’intérêt). Ces revendications n’ont aucune reconnaissance internationale d’où l’intention indienne de les remettre en cause.

En effet, il apparait que des gisements de pétrole[v], et de manganèse[vi], existeraient dans le sous sol antarctique (ressources identifiées par le biais des recherches géologiques). La faisabilité, et la rentabilité, de l’exploitation de ces ressources reste à déterminer. Quant au respect des règles en vigueur, il ne s’applique en principe qu’aux pays signataires des traités et protocoles. Il en va de même pour les eaux territoriales des portions qui seraient reconnues. La convention UNCLOS s’appliquerait ainsi à ces eaux et des zones économiques exclusives seraient ainsi créées.

En arctique, l’Inde a un statut d’observateur permanent de son conseil éponyme depuis 2013 avec d’autres pays comme la Chine, l’Italie, le Japon, la Corée du Sud ou Singapour. Le Président Pranab Mukherjee s’est rendu en visite d’état en Norvège et Finlande, démontrant ainsi l’intérêt de l’Inde pour les questions arctiques. Si la motivation officielle de son implication dans cette région est scientifique[vii], il faut rappeler qu’elle est le quatrième pays consommateur d’énergie au monde. Le réchauffement climatique facilitant l’accès aux ressources de la région, l’Inde se positionne.

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Que ce soit au niveau régional ou international l’Inde cherche à développer des relations diplomatiques et économiques avec ses voisins et avec des pays pouvant soutenir son développement ou ses revendications. Elle cherche en particulier à contrer l’influence croissante et l’encerclement[viii] de la Chine dans l’Océan Indien en misant entre autres sur sa diaspora et ses liens historiques ou religieux avec les états océaniques. De même, elle s’intéresse à l’Antarctique et l’Arctique pour sécuriser l’accès à des ressources énergétiques, par exemple par la signature d’un accord avec la Russie lors de la visite du Premier Ministre Modi à Moscou fin 2014.

Références

i Antarctic Treaty System – https://en.wikipedia.org/wiki/Antarctic_Treaty_System

ii http://www.un.org/depts/los/convention_agreements/texts/unclos/closindx.htm

iii China is making moves in Antarctica – http://uk.businessinsider.com/china-is-making-moves-in-antarctica-2015-5?r=US&IR=T

iv « Indian Antarctic Program: Scientific and Politico Strategic Fallouts, and Economic Spinoffs », The Indian Institute of Science, Bangalore, Mai 2013

v Why do so many nations want a piece of Antarctica? – http://www.bbc.com/news/magazine-27910375

vi Manganese Deposits of Variable Composition from North of the Indian-Antarctic Ridge – http://www.nature.com/nature-physci/journal/v242/n120/abs/physci242106a0.html

vii Elle y a une station de recherche, Himadri, depuis 2008 au Spitsberg.

viii Inde-Chine, entre encerclement et contre-encerclement, Général (2S) Jean Vincent Brisset, Pierre Memheld, Revue Défense National, Septembre 2015

L’Inde nucléaire

Dr Abdul Kalam hands over a replica of the Brahmos missile to Indian Armychief J.J. Singh

Dr Abdul Kalam hands over a replica of the Brahmos missile to Indian Armychief J.J. Singh

L’ancien Président de la République Abdul Kalam[i] est décédé le 27 Juillet 2015 après une longue carrière comme scientifique. Né en 1931 dans une famille musulmane modeste du Tamil Nadu, son père était Imam, le jeune Kalam se fait remarquer par sa volonté d’étudier, en particulier les mathématiques. Après des études au Collège Saint Joseph de Tiruchirappalli[ii], il rejoint l’Université de Madras dont il sort diplômé en physique en 1954. Il étudie ensuite l’ingénierie aérospatiale au Madras Institute of Technology et manque de peu de devenir pilote de chasse.

Il rejoint alors le Aeronautical Development Establishment de la Defense Research and Development Organisation (DRDO) où il conçoit un hélicoptère léger pour l’armée. Membre du Indian National Committee for Space Research (INCOSPAR) il est transféré en 1969 à la Indian Space Research Organisation (ISRO) où il est directeur du projet du premier Satellite Launch Vehicle. Dans les années 70, Kalam est en charge des projets de missiles balistiques indiens et assiste au premier test nucléaire le 18 Mai 1974, bien qu’il n’ait pas participé directement à sa préparation.

Kalam joua par la suite un rôle majeur, pour ne pas dire central, dans le développement des programmes de missiles indiens, dont ceux à capacité nucléaire, pour finir Chief Scientific Adviser du Premier Ministre et Secretary (directeur) de la DRDO de 1992 à 1999. Le second essai nucléaire indien, Pokhran II (1998), fut réalisé durant cette période sous sa supervision ce qui fit de lui le scientifique nucléaire le plus connu car il joua un rôle politique dans ce programme. Au demeurant il n’est pas le « père » de la bombe indienne. Cette notoriété lui servit comme Président.

« Smiling Buddha »

Réalisé sur une base militaire du Rajasthan, Pokhran-I est également le premier essai nucléaire d’une nation non membre du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Le programme nucléaire indien débute en 1944 quand le véritable père de la bombe, le physicien Homi J. Bhabha créé le Tata Institute of Fundamental Research. Auparavant il était chercheur en physique nucléaire à Cambridge avant de retourner en Inde au début de la guerre en Europe. En 1948, Nehru le nomme directeur du programme nucléaire et représentant de l’Inde auprès des instances internationales.

S’il préside la conférence des Nations Unies pour les usages pacifiques de l’énergie atomique, il milite également pour le développement de l’armement indien en la matière. Après la guerre Sino-Indienne de 1962, il demande fermement et publiquement que l’Inde ait des armes nucléaires. Encore aujourd’hui, ces deux approches coexistent en Inde. D’une part elle a un accord spécifique avec l’Agence International pour l’Energie Atomique (AIEA) et le Nuclear Suppliers Group (NSG) pour avoir accès au marché international des technologies et des matériaux nucléaires.

D’autre part l’Inde n’est toujours pas signataire du Traité de Non-Prolifération des Armes Nucléaires (NPT) et n’accepte pas les inspections de son programme nucléaire militaire. D’après le SIPRI, l’arsenal indien serait de 90 à110 têtes[iii]. L’Inde possède non seulement toutes les installations pour produire du plutonium à usage militaire mais également bientôt tous les vecteurs nécessaires au déploiement de cette dissuasion : avions, missiles, sous marins[iv]. Et malgré les sanctions appliquées après son essai de 1998, elle n’a jamais pas exclu d’en conduire d’autres.

Dissuasion crédible

Initié avant l’indépendance du pays le 15 Août 1947, le développement du programme nucléaire (civil) après fut entre autres motivé par le besoin d’avoir une source d’énergie autonome. Le débat politique interne sur la nécessité d’un programme militaire fut longtemps actif entre les scientifiques prônant la nécessité d’une dissuasion crédible face à la Chine et des politiciens s’y opposant pour des raisons économiques et morales. Bien qu’opposé au principe des armes nucléaires, un Premier Ministre, Lal Bahadur Shastri autorisa un premier programme de recherche en 1964[v].

Le premier essai réussi de 1974 ne fut pas immédiatement suivi d’une fabrication d’armes nucléaires, bien que cela aurait été possible, jusqu’au milieu des années 80 et les efforts du Pakistan pour en acquérir. Le Pakistan réagit à un très important exercice militaire indien à sa frontière par des menaces à peine voilées de riposte nucléaire. Ceci devait convaincre le Premier Ministre Rajiv Gandhi d’autoriser le développement d’armes nucléaires indiennes. Mais dans le même temps il militait pour la non-prolifération de ces armes.

Le risque de nouvelles sanctions économiques a à nouveau ralenti le programme militaire en 1995 suite à la découverte par les services de renseignement américains de la préparation d’un nouvel essai[vi]. Et c’est un Premier Ministre BJP, Atal Bihari Vajpayee, qui devait relancer les essais en 1998, les 11 et 13 Mai. Peut après l’Inde se déclarait être un « nuclear weapon state ». En 1999, le National Security Advisory Board rédigea une première doctrine indienne mettant en avant deux principes : pas de première utilisation et une posture défensive de dissuasion minimum crédible.

Stratégie régionale

Elu en 2002 avec le soutient du parti du Congrès au pouvoir mais également celui du BJP de Narendra Modi et du Parti Nationaliste, Kalam fut surnommé le « Président du Peuple ». S’il aurait pu se présenter pour un second mandat, il choisit plutôt de retourner à la vie civile et devint professeur dans plusieurs grandes écoles de management ou de sciences. Tout en étant musulman pratiquant, Kalam prêchait le syncrétisme et le respect des différentes croyances et cultures indiennes. Il fut cependant critiqué pour certaines de ses décisions liées à ses pouvoirs de Président.

Mais en tant qu’ancien responsable du programme nucléaire Kalam a écrit un livre « India 2020 » proposant un plan d’action pour faire de l’Inde une « superpuissance du savoir » et lui conférer un rôle plus affirmé dans les relations internationales. Son développement économique et militaire, à l’échelle régionale ou internationale, fait actuellement de l’Inde un acteur de plus en plus central sur certaines questions internationales (Asie Pacifique, Océan Indien, Asie Centrale)[vii]. Kalam voyait le programme nucléaire militaire comme un moyen d’affirmation de cette position.

La doctrine nucléaire indienne a évolué au vu du renforcement des liens entre la Chine et le Pakistan et pour tenir compte d’une variété de menaces plus grande. L’Inde maintient ainsi une capacité intégrée et permanente de riposte contrôlée par le pouvoir civil : la Nuclear Command Authority composée d’un Political Council, présidé par le Premier Ministre, seule instance pouvant autoriser l’emploi d’armes nucléaires, et d’un Executive Council, dirigé par le National Security Advisor, fournissant les éléments de décision au pouvoir politique.

Nucléaire civil

Le plutonium utilisé lors du premier essai nucléaire indien fut raffiné dans le réacteur CIRUS fourni par le Canada en utilisant de l’eau lourde fournie par les USA. Le Canada devait rompre sa coopération nucléaire avec l’Inde suite à cet essai alors que les USA devaient la poursuivre en continuant les livraisons d’uranium enrichi pour le réacteur Tarapur. Celui-ci avait été construit par Bechtel et General Electric en 1963 suite à un accord entre l’Inde, les USA et l’AIEA. La coopération nucléaire entre les deux pays n’est donc pas nouvelle.

Mais après les essais de 1998 elle fut à nouveau suspendue jusqu’en 2005 et la signature du US India Nuclear Cooperation Agreement. Depuis si l’Inde, avec l’autorisation du NSG, peut à nouveau commercer sur le marché du nucléaire, il ne s’agit que du pan civil de ses activités, le programme militaire restant hors de portée des inspecteurs internationaux. L’Inde séparant ses activités civiles et militaires a ainsi pu renouer des coopérations nucléaires avec la Russie, la France, le Royaume Uni, la Corée du Sud, le Canada, l’Argentine et le Kazakhstan, la Mongolie ou la Namibie[viii].

Elle a multiplié les projets de construction de réacteurs, nécessaires pour soutenir son développement industriel avec les USA, la France ou le Canada. 21 réacteurs produisent déjà 5780MW, 6 nouveaux sont en construction pour 4300MW et 33 autres sont planifiés pour 33564MW. Depuis les années 90, la Russie est un des principaux fournisseurs d’uranium et a signé un accord de coopération civile prévoyant la construction de 18 réacteurs, accord héritier des coopérations énergétiques entre les deux pays remontant à l’ère soviétique.

***

Comme dans le secteur défense, l’Inde cherche à devenir autonome du point de vue énergétique en acquérant des technologies par l’ouverture de son marché intérieur. A l’inverse l’Inde est indépendante pour son programme militaire, malgré une aide initiale des USA, Canada et URSS. Le développement de son armement va de paire avec celui de son armement conventionnel, en particulier les vecteurs de projection. Ici aussi la Russie joue un rôle essentiel par ses avions, le programme commun de missile Brahmos et la location de sous marins nucléaires.

Aussi bien Barack Obama que Vladimir Poutine ont rendu hommage à Abdul Kalam, soulignant ainsi le rôle de l’Inde comme acteur nucléaire et acteur régional. Mais c’est un autre évènement récent qui pourrait changer la donne, l’accord Iran-USA sur le nucléaire. L’arrivée sur le marché du brut iranien pourrait faire baisser les prix, favoriser les raffineries indiennes et ainsi renforcer les relations économiques existantes entre les deux pays[ix]. Ces avantages l’Inde les a acquis en n’appliquant pas les sanctions internationales vis-à-vis de l’Iran.

Références

i Avul Pakir Jainulabdeen « A. P. J. » Abdul Kalam : le poste de Président en Inde n’est pas politique bien que désigné indirectement par les électeurs par les deux parlements nationaux et les assemblées des états. Il est formellement le chef de l’exécutif, du législatif et des armées. Mais en pratique ces fonctions sont exercées par le Premier Ministre et le gouvernement.

ii « St.Joseph’s College was established in 1844 by the Fathers of Society of Jesus (The Jesuits). It is one of the oldest institutes in the World. Among all St.Joseph’s Colleges, it is the third oldest institute. It was affiliated to Madras University in 1869. »

iii ”World Nuclear Forces,” SIPRI Yearbook 2014 (Oxford University Press: Oxford, 2014), http://www.sipri.org

iv « L’Inde : puissance militaire ? », Revue Défense Nationale – N° 774 – Novembre 2014

v Subterranean Nuclear Explosion for Peaceful Purposes (SNEPP)

vi George Perkovich, India’s Nuclear Bomb: The Impact on Global Proliferation (Berkeley: University of California Press, 1999)

vii « L’Inde, acteur diplomatique central ? », Cahiers du Comité Asie de l’ANAJ-IHEDN – Mai 2015, http://www.anaj-ihedn.org/WordPress3/wp-content/uploads/2015/05/CCA10-v4-HD.pdf

viii India, Country Profile, Nuclear Threat Initiative

ix « India and the Iran deal », Brookings – Tanvi Madan – July 20 2015

Le MMRCA : une nouvelle saison ?!

India MMRCA

La saison précédente du MMRCA[i] s’était terminée sur un rebondissement comme seules les bonnes séries savent le faire : en lieu et place d’un contrat résultant de 3 ans de négociations exclusives à l’issue d’un long processus de sélection dans le cadre d’un appel d’offres pour acquérir 126 appareils, les gouvernements indien et français sont entrés en discussions directes pour la vente de 36 appareils seulement en « conditions de vol »[ii].

Le 30 Juillet, le Ministre de la Défense Indien, Manohar Parrikar, annonçait l’abandon de l’appel d’offres MMRCA. Cette annonce, logique si l’on considère que cet appel d’offres avait été vidé de son sens par l’annonce du Premier Ministre Modi en Avril à Paris, a surtout permis aux critiques des gouvernements indiens et français de souligner leurs échecs, plus au niveau politique qu’industriel ou militaire.

Mais le 3 Août des « sources informées » ont laissé entendre à la presse indienne qu’un nouvel appel d’offres pour 90 appareils serait lancé après la publication des nouvelles procédures d’achats du Ministère de la Défense[iii]. L’information met clairement l’accent sur le rôle du secteur privé de la défense dans le cadre de la politique du « Make In India ». Cette annonce, si elle devait se confirmer, serait le rebondissement de la nouvelle saison de la série « MMRCA ».

Les enjeux militaires et industriels

Bien que Dassault et Hindustan Aeronautics Limited (HAL) aient eu 3 ans pour mettre sur pied un mécano industriel permettant de respecter les procédures d’achat du Ministère de la Défense Indien[iv], il est apparu que des obstacles, et conditions, ont empêché la conclusion d’un tel accord. Or l’Armée de l’Air Indienne (IAF) doit remplacer dans les années à venir jusqu’à 250 ou 300 de ses appareils de chasse. Donc tout délai dans les discussions reportait d’autant les livraisons.

Entre autres obstacles, il semble que HAL ne parviendrait pas à tenir son rôle dans le mécano industriel. Le plan initial prévoyait la construction d’une petite série en France puis progressivement une construction des appareils restant en Inde. Cela impliquait le transfert de savoirs faire et de technologies vers les industriels indiens impliqués, processus nécessitant d’identifier pour chaque membre du GIE Rafale d’un partenaire indien capable d’assurer la production des éléments.

Une interprétation d’un achat en « conditions de vol » de 36 Rafale est la construction de l’ensemble des éléments des avions, et leurs intégrations, en France. Or cela contredit la règle des procédures d’achats spécifiant que pour les contrats publics de défense il faut de 30 à 50% de compensations industrielles. Ces offsets seuls nécessitent l’achat d’éléments à des partenaires indiens qualifiés, ce qui nécessiterait transferts de savoirs faire et de technologies.

Les enjeux politiques internes et internationaux

L’appel d’offres MMRCA est symbolique de par ses enjeux militaires et industriels mais également sur le plan de la politique interne. En effet, Narendra Modi a centré sa politique économique sur l’objectif de faire de l’Inde une puissance industrielle pour qu’elle devienne autonome et exportatrice[v]. Renoncer au « Make In India » pour le MMRCA aurait eu un impact important pour Modi d’autant qu’il est déjà critiqué pour le manque de résultat de cette politique.

Seulement acheter un avion de chasse, qu’il soit de 4ème ou 5ème génération, n’est pas une simple action commerciale. Une des raisons des multiples saisons à rebondissement du MMRCA, qui dure depuis plus de 10 ans, est la forte influence du politique sur le contrat que ce soit au plan interne et international. L’Inde devient peu à peu un acteur diplomatique central[vi], dans l’Océan Indien[vii] et pour l’Asie Pacifique[viii], car elle est un partenaire important pour plusieurs pays.

Les Etats Unis, la France, la Russie, l’Iran, le Japon, l’Australie ou les Seychelles se rapprochent de l’Inde, que ce soit pour leurs objectifs locaux, régionaux ou internationaux. De par ses relations historiques, économiques ou militaires, parfois anciennes, avec eux, l’Inde est un pays avec lequel on peut passer des accords sur tous les sujets. Et si son économie se développe, ses besoins sont encore importants, à commencer pour moderniser son armement.

Nouvelle saison ou nouvelle série ?

Si l’Inde veut rationaliser son aviation, même avec 126 appareils le MMRCA n’aurait remplacé que la moitié, voire le tiers, des besoins de l’IAF. D’autre part confier un tel contrat à un seul fournisseur contredit la politique indienne visant à se rapprocher de tous ses partenaires. Sur le seul plan aéronaval les Etats Unis ont proposé à l’Inde leurs technologies de catapultes pour ses futurs portes avions, essentiels pour réaffirmer sa position dans l’Océan Indien.

Le nouvel appel d’offres permettrait de concilier ces deux approches : avoir assez rapidement 36 appareils pour pallier aux besoins immédiats tout en relançant la compétition entre les différents constructeurs/pays de l’appel d’offres précédents. En effet, il semblerait que tous les constructeurs soient à nouveau invités à concourir[ix] : Rafale, Gripen, F-16, F-18, Eurofighter et MiG-35. Chaque constructeur a d’ailleurs continué à pousser, et améliorer, son offre.

Les futures procédures d’achats devraient encore plus mettre l’accent sur la production locale, par le biais d’offsets et de transferts, mais également peut être au sens strict, c’est-à-dire par l’implantation de chaînes de montage complètes en Inde. Si cela va à l’encontre d’une rationalisation de la flotte de combat indienne, cela réaffirme la politique du « Make In India » tout en approfondissant les liens économiques, stratégiques et géopolitiques avec les différents pays partenaires.

***

S’il est à noter que l’accord annoncé en Avril n’a pas encore été concrétisé par un contrat, il n’est pas exclu de penser que Dassault sera à nouveau sélectionné comme fournisseur pour le nouvel appel d’offres. Mais si l’on considère les lenteurs administratives, les jeux géo-politiques, les rebondissements et les contraintes pratiques d’un tel contrat sur plus de 10 ans, le nouvel appel d’offres pourrait connaître la même « longévité ».

Il ne faut pas juger des avancées de cet appel d’offres à la seule lumière des luttes politiques internes des pays concurrents dont la portée est bien inférieure à celle d’un tel contrat qui engagent deux pays sur plusieurs dizaines d’années. Les luttes d’influence entre les pays compétiteurs joueront un rôle central bien au-delà de la « simple » construction d’un avion de chasse. Et peut être ont-elles déjà joué un rôle dans la décision qui se dessine ?

Références

i Medium Multi-Role Combat Aircraft

ii « India to buy 36 Rafale jets in fly-away conditions from France », http://economictimes.indiatimes.com/articleshow/46881597.cms

iii « ‘Make in India’ for 90 medium combat jets », http://timesofindia.indiatimes.com/india/Make-in-India-for-90-medium-combat-jets/articleshow/48318408.cms

iv Defence Procurement Procedures

v « Airbus, Kamov, BAE: tous « Make in India »? », https://exmergere.info/2015/05/18/airbus-kamov-bae-tous-make-in-india/

vi « L’Inde, acteur diplomatique central ? », http://www.anaj-ihedn.org/cca-10/

vii « La France et l’Inde dans son Océan », https://exmergere.info/2015/07/20/la-france-et-linde-dans-son-ocean/

viii « Inde – Etats Unis : convergences ou divergences ? », https://exmergere.info/2015/06/07/inde-etats-unis-convergences-ou-divergences/

ix « India Is Set to Re-Compete MMRCA! », http://defense-update.com/20150802_mmrca-3.html

La France et l’Inde dans son Océan

VARUNA 2015

VARUNA 2015

L’exercice VARUNA[i] entre les marines Indiennes et Françaises s’est terminé le 2 Mai 2015. Il s’agissait de la 14ème édition de cet exercice bilatéral destiné à « renforcer l’interopérabilité. En partageant leurs expériences et en s’entrainement dans l’application de procédures communes, les deux forces armées solidifient leur coopération ». Du côté français, le Charles de Gaulle (PACDG), et ses Rafale[ii], était accompagné de deux frégates et d’un pétrolier ravitailleur[iii]. Le PACDG venait du Golfe Persique où il participait à l’opération Chammal[iv].

De son côté, l’Inde engageait pour cet exercice les bâtiments suivants : le porte avions Viraat, et ses Sea Harriers[v], un destroyer, deux frégates, un pétrolier ravitailleur et un sous marin. Au-delà de la coopération entre deux pays présents militairement dans l’Océan Indien, il s’agit pour l’Inde de réaffirmer son rôle dans cette région. Cet océan est stratégique pour l’Inde avant tout au regard du déploiement de moyens navals et de renseignement chinois jusqu’au plus près de ses côtes (Sri Lanka, Pakistan, Bangladesh, Myanmar)[vi].

La menace grandissante de la Chine ?

Un rapport américain a récemment souligné le renforcement des moyens militaires chinois dans l’Océan Indien pour les prochaines années[vii]. Mais il ne s’agit pas seulement de déploiement de navires, ou stations d’écoute, mais également de moyens et accès logistiques. La Chine a financé l’agrandissement du port de Gwadar, relié à son territoire par route et rail, et projette de faire de même au Myanmar, en parallèle d’un gazoduc pour exploiter les champs au large de ce pays[viii].

On le voit ici les Etats Unis veulent à tout prix se rapprocher de l’Inde pour contenir l’expansion chinoise en Asie Pacifique. Mais l’Inde elle cherche à déployer sa propre politique dans la région, et dans l’Océan Indien, pour défendre ses intérêts. Les deux approches sont complémentaires mais pas nécessairement compatibles. L’Inde cherche par exemple à maintenir sa relation avec la Russie[ix] et finance sa propre stratégie de contre-encerclement avec le financement d’un port en Iran, deux pays confrontés aux Etats Unis.

Pour en revenir à la Chine, l’Inde réagit désormais aux déploiements navals, et aux incursions terrestres, en accroissant ses propres moyens militaires dans ces deux dimensions[x]. Mais dans le même temps, les deux pays sont d’importants partenaires économiques de l’autre et les coopérations dans cette dimension tendant à se développer. Ainsi la visite du Premier Ministre Modi en Chine à la mi Mai 2015 avait comme objectif l’économie[xi], tout en abordant la problématique des frontières par le biais des investissements dans ces zones.

Il n’en reste pas moins que le développement de la présence chinoise dans l’Océan Indien est perçu comme une menace[xii]. L’océan est l’ »arrière cour » voire même la « profondeur stratégique »[xiii] de l’Inde. Or l’Inde n’est pas « maitresse » de cette continuation naturelle de ses intérêts économiques et stratégiques. En effet, malgré des relations historiques et une forte diaspora sur tout son pourtour, l’Inde ne contrôle réellement que les îles Andaman et Nicobar au débouché du très stratégique détroit de Malacca[xiv].

L’Inde cherche à moderniser ses navires existants et à en construire de nouveaux. Elle renforce ses capacités de surveillance en déployant de nouveaux radars côtiers, non seulement en Inde[xv], mais également aux Seychelles, Maldives, Maurice et même Sri Lanka[xvi]. Les pays de l’ »Indian Ocean Region » sont au centre du jeu politique et militaire de plusieurs pays dont l’Inde et la Chine. Le Premier Ministre Narendra Modi a visité les Seychelles, Maurice et le Sri Lanka à la mi Mars pour renforcer les liens avec cet « étranger proche »[xvii].

Quels alliés dans l’Océan Indien ?

Bien entendu l’Inde cherche plus loin que ces voisins pour tenter de contrer la Chine, par exemple par de multiples coopérations avec les Etats Unis. Celle-ci s’appuyant sur le Pakistan, l’Inde a décidé dans le même temps de s’appuyer sur l’Iran à l’ouest[xviii]. Les deux pays ont en commun l’intérêt de l’avenir de l’Afghanistan[xix] ou le combat contre l’Etat Islamique[xx]. L’Iran voulant contrôler l’entrée du Golfe Persique, l’Inde finance à Chabahar, sur la côte océanique, le développement d’un port relié à l’Afghanistan par une autoroute[xxi].

La France, les Etats Unis, le Royaume Uni, l’Australie sont présents militairement. Les Maldives, les Seychelles ou même Madagascar et l’Indonésie n’ont pas de capacités notables en matière maritime[xxii]. La piraterie dans l’ouest de l’océan tend à montrer la difficulté pour les pays africains à maitriser leurs eaux[xxiii]. Et les pays directement frontaliers de l’Inde sont soit en conflit avec elle (Pakistan, Bangladesh) soit ne sont pas des alliés objectifs[xxiv], comme d’ailleurs aucun de ses voisins proches même s’ils partagent des intérêts communs.

A l’est de l’océan, l’Inde renforce toutefois ses relations avec l’Indonésie et la Malaisie, pays qui plus est musulmans[xxv], mais aussi les Philippines et le Vietnam en Mer de Chine du Sud. Les Etats Unis ont une forte présence navale dans la région, avec la 5ème flotte stationnée au Bahreïn plus la 6ème et 7ème flotte se partageant la responsabilité de l’océan, ou encore la base navale de Diego Garcia. L’Australie et l’Inde se sont également récemment rapprochées sur les plans économiques, militaires et nucléaires.

La France elle maintient une forte présence avec ses bases à la Réunion et Djibouti pour couvrir ses DOM/TOM et TAAF de la zone. Cette présence tant militaire que territoriale est à l’origine d’une coopération dans plusieurs domaines et intérêts partagés : « la France doit mettre en avant sa stratégie dans l’Océan Indien, tout en mettant en avant l’Inde dans le cadre de la coopération bilatérale tout en l’intégrant avec les autres partenariats en cours de développement dans la région »[xxvi].

L’Inde cherche à renforcer ses capacités navales, s’appuyant sur une diplomatie sécuritaire et économique active[xxvii], dans sa zone naturelle d’influence. L’ancienneté de la coopération franco-indienne dans les industries de défense pourrait créer de nouvelles opportunités. L’Inde a déjà acheté à la France des sous-marins et des avions[xxviii]. Ne pourrait-il pas y avoir, dans la continuité d’un prochain achat du Rafale, la possibilité de pousser la coopération navale plus loin, avec des moyens mutualisés voire des moyens développés en commun[xxix] ?

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Une coopération renforcée dans l’Océan Indien permettrait aux deux pays d’améliorer leurs présences mutuelles pour la surveillance de leurs zones économiques exclusives, de leurs terres émergées sans présence humaine permanente, et des voies maritimes à risque. Si l’on considère les coopérations développées avec les archipels cités, et les pays « proches » de l’Inde, on peut considérer que la quasi-totalité de l’Océan Indien ainsi serait couverte pour ne pas dire contrôlée et protégée.

Mais il est un dernier domaine dans lequel la France et l’Inde ont des intérêts à partager, leurs présences respectives en Antarctique. Chaque pays y possède une base et y envoie des missions scientifiques. L’Antarctique est dans la continuité de la logique du « retour » de l’Inde dans « son » océan où la France est également présente par ses différents archipels. La France maintient des troupes et des navires dans la région ainsi qu’une présence humaine aux Kerguelen et sur le continent Antarctique.

Références

i Varuna (devan?gar? ???? [??ru??]) est l’une des divinités les plus importantes du panthéon du védisme en tant que dieu du ciel et est dans l’hindouisme le dieu de l’océan1, le gardien de l’orient (lokapala) de l’ouest.

ii Ainsi que des Super Etendard et Hawkeye.

iii Le GAN est actuellement composé du porte-avions Charles de Gaulle, de la frégate de défense aérienne Chevalier Paul, de la frégate anti sous-marine Jean de Vienne et du pétrolier ravitailleur Meuse.

iv « Irak : Le porte-avions Charles de Gaulle a quitté l’opération Chammal » – http://www.opex360.com/2015/04/20/le-porte-avions-charles-de-gaulle-quitte-loperation-chammal/

v Ainsi que des appareils de reconnaissance maritime P-8I Neptune et Dorniers.

vi La Chine a ainsi créé des bases navales en Birmanie (Sittwe), au Bangladesh (Chittagong), au Sri Lanka (Hambantota) et au Pakistan (Gwadar): « L’Inde et son Océan » – http://www.iris-france.org/linde-et-son-ocean/

vii « China may expand its military access in Indian ocean: Pentagon report » – http://economictimes.indiatimes.com/articleshow/47275603.cms?utm_source=contentofinterest&utm_medium=text&utm_campaign=cppst

viii « With Oil And Gas Pipelines, China Takes A Shortcut Through Myanmar » – http://www.forbes.com/sites/ericrmeyer/2015/02/09/oil-and-gas-china-takes-a-shortcut/

ix Le Président Indien, Pranab Mukherjee, en visite officielle à Moscou pour la commémoration de la victoire de 1945, a ainsi déclaré : « Our relationship stands apart. Russia is and will be a dependable partner in defence matter and energy security despite the relationships with other countries developed by Russia or developed by India » – http://ibnlive.in.com/news/russia-a-dependable-partner-of-india-president-pranab-mukherjee/545036-3.html

x « L’Inde : puissance militaire ? », Pierre Memheld, Revue Défense Nationale N°774, Novembre 2014

xi « As it happened: Narendra Modi’s China Visit — Day 1 » – http://timesofindia.indiatimes.com/narendra-modi-china-visit%E2%80%94day-1/liveblog/47277043.cms

xii La Chine a une stratégie, dite du « collier de perles », visant à déployer ma marine non seulement en Asie du Sud-est mais également dans l’Océan Indien.

xiii L’expression profondeur stratégique désigne, dans la littérature militaire, et pour une armée donnée, la distance qui sépare les lignes de front (ou lieux de bataille) des principaux centres industriels, villes capitales, et autres concentrations de population ou de production militaire.

xiv Ainsi que le petit archipel Lakshadweep au nord des Maldives.

xv « New Gurgaon hi-tech maritime surveillance centre watches over nation’s 7,000 km coast », Ramnath Pai Raikar, The Navind Times, Mars 2015

xvi « India Developing Network of Coastal Radars », Oscar Nkala, Defense News,  Mars 2015

xvii « Modi’s three-nation tour: kicking off the maritime great game? », Rajeshwari Krishnamurthy, Eurasia Review, Mars 2015

xviii Au-delà de la question maritime, l’Inde achète du pétrole à l’Iran, bravant les sanctions en place.

xix Sur les relations Inde Iran : « L’Inde, acteur diplomatique central? », Pierre Memheld, Les Cahiers du Comité Asie de l’IHEDN, Mars 2015

xx « Combattre l’Etat Islamique : la perspective de l’Inde », Pradhuman Singh et Pierre Memheld, Revue de la Défense Nationale, Avril 2015

xxi « Why this Iran port is important », The Economic Times, Octobre 2014

xxii Pays rassemblés dans l’Indian Ocean Rim Association

xxiii Et alors même que l’Inde perçoit la piraterie de plus en plus comme une menace : « Somali pirates shifting location towards India, Manohar Parrikar says », PTI, Times of India, Mars 2015

xxiv Le Pakistan, « ennemi héréditaire », ayant même obtenu l’autorisation des Nations Unies d’étendre les limites de ses eaux territoriales : « Pakistan welcomes UN approval for extending maritime zone », Economy Lead, Mars 2015

xxv Op. cit.

xxvi Sur la nature et les limite de cette relation : « The French Strategy in the Indian Ocean and the Potential for Indo-French coopération », Isabelle Saint-Mézard, RSIS / IFRI, Mars 2015

xxvii Elle utilise l’attrait de son marché intérieur, et le développement de son industrie, pour se créer des partenariats stratégiques bien au-delà de ce seul océan : Etats Unis, Russie, Japon, Brésil.

xxviii 36 Rafale dont le contrat reste à signer, et 56 Airbus C295 construits en partenariat avec le groupe Tata.

xxix « India pleads for common naval platform in Indian Ocean », Business Standard, Mars 2015

Inde – Etats Unis : convergences ou divergences ?

Carter - Parrikar

U.S. Defense Secretary Ashton Carter, right, walks with Indian Defense Minister Manohar Parrikar after receiving a ceremonial welcome in New Delhi, India, Wednesday, June 3, 2015

Parmi les théâtres d’opérations militaires de la 2ème guerre mondiale, il en est un moins connu que ne l’est l’Europe (ouest ou est) ou même l’Asie Pacifique où l’affrontement fut, par certains aspects, plus important d’ailleurs qu’en Europe. Le théâtre Birman, ou campagne de Birmanie, opposa les forces armées Britanniques, alliées à la Chine, et soutenues par les Etats Unis, aux forces Japonaises, alliées à la Thaïlande avec même des troupes de l’Indian National Army[i]. Ainsi de 1942 à 1945, des troupes américaines se battirent aux côtés des troupes Indiennes de l’armée Britannique.

De par leur implication sur ce théâtre, et les aspirations d’indépendance de l’Inde, le Président Roosevelt soutint cette revendication ce qui créa des tensions avec le Royaume Uni de Winston Churchill. Certains scientifiques indiens, comme Piara Singh Gill, participèrent au projet Manhattan, avant de participer au programme nucléaire indien après l’indépendance. Le programme indien fut lancé avant 1947, dès 1944, où un autre scientifique, le Docteur Homi Jehangir Bhabha, créa le Tata Institute of Fundamental Research.

Malgré ces prémices de coopérations sur des questions stratégiques, la période postindépendance ne fut pas très favorable pour les relations entre l’Inde et les Etats Unis. Ces derniers se rapprochaient du Pakistan, et l’Inde se dirigeait vers un statut de neutralité, comme pays non aligné, tout en développant des relations diplomatiques avec l’URSS dès 1955. S’il y eut une éclaircie pendant la présidence de Kennedy, sur fond d’anticommunisme face à la Chine (à l’occasion de la guerre Sino-Indienne de 1962), les relations se détériorèrent à nouveaux après son assassinat.

Les Etats Unis continuaient de supporter le Pakistan, alors même que celui attaquait l’Inde. En 1974, l’Inde conduisit son premier essai nucléaire. Mais les Etats Unis ne jugèrent pas cet essai comme violant les traités en vigueur et donnèrent à l’Inde de l’uranium enrichi pour le réacteur de Tarapur, construit en 1963 par Bechtel et General Electric. Durant les années 1980, les relations entre les deux pays devaient s’améliorer, après le retour au pouvant d’Indira Gandhi et après l’invasion soviétique de l’Afghanistan, anciennement pays frontière de l’Inde avec l’Asie Centrale.

L’Inde commença à acheter des équipements de défense aux Etats Unis, incluant des avions de chasse F5, des ordinateurs ou des radars. En 1984, les Etats Unis approuvèrent l’exportation de turbines à gaz pour équiper des frégates de l’Indian Navy ou des moteurs d’avions pour le programme Light Combat Aircraft[ii]. Si le début des années 90 connut une amélioration des relations indo-américaines, un nouvel « incident » eut lieu en 1998 lorsque l’Inde mena une série de nouveaux essais nucléaires[iii].

Cette fois ci, les Etats Unis réagirent, différemment qu’en 1974, en condamnant fermement ces essais jusque devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies. Le Président Clinton imposa des sanctions économiques à l’encontre de l’Inde, incluant l’arrêt des aides militaires et économiques, gelant les avoirs des sociétés publiques indiennes déposés dans des banques américaines, interdisant des prêts aux pays, mettant un embargo sur les exportations d’uranium et technologies aéronautiques. Cependant ces sanctions furent inefficaces face à l’Inde.

Celle-ci connaissait alors une forte croissance économique et la quasi-totalité des pays, à l’exception du Japon, devait maintenir des relations économiques avec elle. Ainsi dès 2000, Bill Clinton visita l’Inde pour relancer les discussions bilatérales. A cette occasion, le US Science & Technology Forum fut créé. Depuis d’autres « forum » de coopération ont été créés, comme le très actif US India Business Council. La diaspora indienne aux Etats Unis estimée à plus de 3 millions est influente, de nombreux américains d’origine indienne ou des émigrés étant nommés à des postes importants.

En 2005, l’Inde et les Etats Unis signèrent le US India Civil Nuclear Agreement portant sur la séparation des activités nucléaires civiles et militaires sous la supervision de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique. Cet accord permet à l’Inde de continuer son programme militaire tout en ouvrant 35 installations nucléaires civiles aux inspections internationales. L’Inde est une exception, puisqu’elle est le seul pays à pouvoir commercer des équipements et matériaux nucléaires sans être signataire du Non Proliferation Treaty et en développant ses armements nucléaires.

Depuis les Etats Unis cherchent à renforcer leurs relations avec l’Inde que ce soit au plan économique ou stratégique. Marqué en 2010 par la visite du Ministre des Affaires Etrangères indien à Washington[iv], ce dialogue vise à rapprocher les Etats Unis d’un pays clé en Asie. Economiquement et militairement, l’Inde affirme, ou réaffirme, sa place dans « son océan », à l’échelle régionale, vers l’Asie Centrale et vers l’Asie du Sud-Est. Ce positionnement intéresse les Etats Unis par rapport à leur propre pivotement vers l’Asie Pacifique et pour contenir l’expansionnisme chinois.

Sur le plan strictement militaire, les Etats Unis ont récemment vendu à l’Inde des matériels militaires utiles à sa stratégie de contrôle de ses frontières terrestres, aériennes ou maritimes : des avions de surveillance P-8 Poseidons, des avions de transport C-17 ou des moteurs d’avions. Des exercices communs ont été menés, y compris dans le domaine du contre-terrorisme avec également un partage de renseignements. Même si ces coopérations se développent, l’Inde garde son indépendance sur de nombreux points, à commencer par ses relations avec la Russie.

On le voit, la récente visite du Secrétaire d’Etat Américain à la Défense, Ashton Carter, en Inde est l’aboutissement d’un long processus de convergences et de divergences entre l’Inde et les Etats Unis[v]. Cette visite a permis la signature du Defence Framework Agreement et du Defence Technology and Trade Initiative (DTTI), qui vont permettre de développer des coopérations dans la R&D et l’industrie, selon la politique du « Make In India« , comme l’a rappelé l’ambassadeur américain en Inde, Richard Verma, qui est d’origine indienne.

Cette visite est la suite logique de celle de Barack Obama en Janvier 2015 à l’occasion de la fête nationale indienne. Dès son arrivée, le Président Américain et le Premier Ministre Indien avaient annoncé la signature d’un accord pour débloquer des milliards de dollars dans le domaine nucléaire, dans la continuation du premier accord signé en 2005. La priorité en matière de défense n’est pas tellement de vendre du matériel américain à l’Inde, mais de développer des matériels en commun.

L’Inde est particulièrement intéressée par le domaine des drones et des porte-avions, équipements dont elle a besoin pour accroitre ses capacités de contrôle de ses frontières terrestres et de projection de ses forces maritimes. Sur ce dernier point, et dans le cadre de la DTTI, l’Inde et les Etats Unis envisage une coopération sur le développement de la nouvelle génération de catapulte électromagnétique (08 – EMALS)[vi].

Même si l’Inde ne s’est jamais laissée enfermer dans une relation « mono latérale », elle ne peut ignorer les Etats Unis, tant ceux-ci sont importants sur les plans économiques, diplomatiques ou militaires. Si elle réaffirme sa présence à l’échelle régionale, et si de nombreux pays la courtise, elle n’est pas encore une grande puissance militaire ni un acteur diplomatique central, hormis l’attention qu’on lui porte à Paris, Moscou, Tokyo ou Pékin, à chaque fois pour des raisons différentes.

Références
i L’Armée nationale indienne (hindi : Azad Hind Fauj) était une force armée fondée en 1942 par des indépendantistes indiens, qui s’allièrent au Troisième Reich et à l’Empire du Japon durant la Seconde Guerre mondiale, avec pour finalité de renverser le Raj britannique et d’obtenir l’indépendance de l’Inde.
ii Déjà en 1984, le LCA était prévu pour remplacer à terme les déjà vieillissant MiG-21, sujet toujours d’actualité puisque le LCA a à peine commencé à être admis en service actif dans l’Indian Air Force.
iii Pokhran-II was the series of five nuclear bomb test explosions conducted by India at the Indian Army’s Pokhran Test Range in May 1998. It was the second Indian nuclear test; the first test, code-named Smiling Buddha, was conducted in May 1974. http://en.wikipedia.org/wiki/Pokhran-II
iv « The Strategic Dialogue produced a joint statement in which the two countries pledged to « deepen people-to-people, business-to-business, and government-to-government linkages for the mutual benefit of both countries and for the promotion of global peace, stability, economic growth and prosperity. » It outlined extensive bilateral initiatives in each of ten key areas: (1) advancing global security and countering terrorism, (2) disarmament and nonproliferation, (3) trade and economic relations, (4) high technology, (5) energy security, clean energy, and climate change, (6) agriculture, (7) education, (8) health, (9) science and technology, and (10) development. « U.S.-India Strategic Dialogue Joint Statement » – http://www.state.gov/r/pa/prs/ps/2011/07/168745.htm
v « India-US: Technology Transfer Tussle – Analysis », http://www.eurasiareview.com/06062015-india-us-technology-transfer-tussle-analysis/
vi Avoir des catapultes améliorerait les capacités des futurs portes avions indiens. L’Inde doit renforcer sa marine pour faire face au déploiement, de plus en plus proche de ses frontières et zones économique maritimes, de la marine Chinoise. Les autres domaines de coopération envisagés dans la DTTI sont les moteurs d’avions et les l’amélioration des Hercules C130J. La cyber-sécurité faisait également partie des discussions. « La relation Inde – Etats Unis », https://exmergere.info/2015/01/26/la-relation-inde-etats-unis/