L’artillerie de montagne Indienne: équipements et politiques

De 1858 à la fin de la 1ère Guerre Mondiale, et même pendant l’entre deux guerres, l’artillerie de l’Armée des Indes se résume à l' »Indian Mountain Artillery » équipée avec des « screw guns » cités par Rudyard Kipling: canons de 2.5 pouces transportés en plusieurs pièces et assemblés au besoin. Certaines de ces pièces resteront en service jusque dans les années 60 où elles seront remplacées par des pièces de 3.7 pouces mais dont le canon est toujours transporté à dos de mules en 2 éléments. Il s’agit toujours de pouvoir atteindre les montagnes reculées de la « North West Frontier«  qui après la 2ème Guerre Mondiale sera la ligne de combat contre le Pakistan.

http://www.kiplingsociety.co.uk/rg_screwguns1_p.htm

Screw Gunners – The Kilpling Society

Dans cette région, si l’artillerie est un avantage au combat, la configuration du terrain rend quasiment impossible l’utilisation de pièces lourdes montées sur roues. Des écrits relatent néanmoins l’emploi de l’artillerie dès le 18ème siècle, portée par des éléphants, des chevaux et même des chameaux! Durant son administration, la « East India Company » (EIC) utilisait des coolies pour déplacer ses pièces. Ce port à dos d’hommes est resté en usage jusqu’au début du 20ème siècle, par exemple au sein des bataillons « Gurkha » de l’état d’Assam. L’usage de la mule devient fréquent dès le 19ème siècle, usage en provenance des guerres Napoléoniennes en Espagne.

http://www.kiplingsociety.co.uk/rg_screwguns1_p.htm

Les cadres de l’artillerie des Indes étaient majoritairement issus de la « British Royal Artillery » (BRA), ainsi que des officiers locaux (« Viceroy’s Commissioned Officers« ). Le service dans cette arme était prisé car il garantissait d’aller au combat. Si l’artillerie a été utilisée en Inde depuis le 14, l’arme de l’artillerie, post 1947, est issue de l’Armée des Indes, même si certaines traditions sont plus anciennes. Avant la 1ère Guerre Mondiale, l’ordre de bataille de l’artillerie est de 6 batteries héritées de l’EIC, 6 batteries créées pendant la grande mutinerie, 8 batteries de la BRA, et de l’artillerie des « Indian State Forces« , issues des états princiers.

Bahawalpur Princely State Infantry – Delhi 1903

Durant la 1ère Guerre Mondiale, si des troupes indiennes vont combattre en Europe, la majeure partie du million d’hommes levé servira en Mésopotamie (700000 soldats et 75000 morts), mais aussi en Egypte, en Palestine et en Afrique de l’Est allemande. Des 12 batteries d’artillerie de montagne d’origine, 6 seront envoyées sur les fronts et au total 29 existeront à la fin du conflit. Deux en particulier serviront à Gallipoli (1st Royal et 6th Jacobs), sur les 15000 Indiens aux côtés de l’ANZAC.  En Mésopotamie, en Perse, l’artillerie indienne fut engagée pour protéger les champs pétrolifères, ainsi que dans le Nord Ouest de l’Inde, toujours instable.

Troops from the Indian Mule Corp at Gallipoli (Image: Australian War Memorial)

Troops from the Indian Mule Corp at Gallipoli (Image: Australian War Memorial)

L’artillerie de l’Armée des Indes fut à nouveau mise à contribution pendant la 2ème Guerre Mondiale avec en 1945 10 régiments d’artillerie de campagne, 13 régiments de montagne, 10 régiments anti-tanks, et 9 régiments anti-aérien. Au moment de la partition avec le Pakistan, l’artillerie, comme les autres composantes des armées, fut répartie entre les nouveaux pays. Dès lors, l’artillerie devait prendre part à toutes les guerres de l’Inde contre le Pakistan, la Chine, le Portugal ou au Sri Lanka. C’est aujourd’hui une des armes les plus importantes, avec 190 régiments équipés de matériels de technologies et provenances différentes.

Indian soldiers drag artillery over rocky terrain

L’Inde opère ainsi de l’artillerie auto-propulsée Anglaise (FV433 Abbot) mais aussi Russe (2S1 Gvozdika) et Sud-Coréenne (K9 Thunder), ainsi que de l’artillerie principalement tractée Russe (S23, D30, M46,) mais aussi Suédoise: les canons Bofors de 155mm, surtout connus pour le scandale de corruption qui les entourent et sa conséquence politique, impliquant Rajiv et Sonia Gandi. Si l’Inde veut diversifier ses relations politiques, dans une perspective économique ou diplomatique à l’échelle internationale, cela passe presque toujours par un achat de matériels, logiquement variés.

Canon Bofors durant la guerre du Kargil en 1999

Canon Bofors durant la guerre du Kargil en 1999

Ceci s’oppose à une autre volonté de moderniser ses équipements tout en rationalisant sa chaîne logistique et de soutien, tout en voulant développer son industrie de défense: programmes dits « indigènes » (le Dhanush: l’arc de Shiva) ou stratégie du « Make in India« . Si l’artillerie est moins diversifiée dans ses équipements que la cavalerie blindée, ou moins ouverte à la concurrence internationale comme l’armée de l’Inde, elle reste essentielle face au Pakistan ou même à la Chine. Et dans l’attente de l’entrée en service du Dhanush, l’Inde a décidé d’acheter 145 canons américains M777, nouveau signe du développement de la coopération Inde-USA.

Canon Dhanush dérivé du canon Bofors suédois

Canon Dhanush dérivé du canon Bofors suédois

L’annonce de ce contrat, d’un montant supérieur à 1 milliard de dollars, a été faite durant la 15ème réunion du « India-Us Military Co-operation Group » (MCG). Le MCG s’inscrit dans le cadre du dialogue bilatéral établi depuis 2001. Si 25 canons seront directement livrés en condition d’emploi, les 120 suivants seront assemblés en Inde dans la coopération mise en place entre BAE Systems et Mahindra. Il s’agit donc d’un programme « Make in India », avec production sur place, ce qui lui donne une dimension industrielle et politique, comme de plus en plus souvent avec les Etats-Unis.

L’Inde nucléaire

Dr Abdul Kalam hands over a replica of the Brahmos missile to Indian Armychief J.J. Singh

Dr Abdul Kalam hands over a replica of the Brahmos missile to Indian Armychief J.J. Singh

L’ancien Président de la République Abdul Kalam[i] est décédé le 27 Juillet 2015 après une longue carrière comme scientifique. Né en 1931 dans une famille musulmane modeste du Tamil Nadu, son père était Imam, le jeune Kalam se fait remarquer par sa volonté d’étudier, en particulier les mathématiques. Après des études au Collège Saint Joseph de Tiruchirappalli[ii], il rejoint l’Université de Madras dont il sort diplômé en physique en 1954. Il étudie ensuite l’ingénierie aérospatiale au Madras Institute of Technology et manque de peu de devenir pilote de chasse.

Il rejoint alors le Aeronautical Development Establishment de la Defense Research and Development Organisation (DRDO) où il conçoit un hélicoptère léger pour l’armée. Membre du Indian National Committee for Space Research (INCOSPAR) il est transféré en 1969 à la Indian Space Research Organisation (ISRO) où il est directeur du projet du premier Satellite Launch Vehicle. Dans les années 70, Kalam est en charge des projets de missiles balistiques indiens et assiste au premier test nucléaire le 18 Mai 1974, bien qu’il n’ait pas participé directement à sa préparation.

Kalam joua par la suite un rôle majeur, pour ne pas dire central, dans le développement des programmes de missiles indiens, dont ceux à capacité nucléaire, pour finir Chief Scientific Adviser du Premier Ministre et Secretary (directeur) de la DRDO de 1992 à 1999. Le second essai nucléaire indien, Pokhran II (1998), fut réalisé durant cette période sous sa supervision ce qui fit de lui le scientifique nucléaire le plus connu car il joua un rôle politique dans ce programme. Au demeurant il n’est pas le « père » de la bombe indienne. Cette notoriété lui servit comme Président.

« Smiling Buddha »

Réalisé sur une base militaire du Rajasthan, Pokhran-I est également le premier essai nucléaire d’une nation non membre du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Le programme nucléaire indien débute en 1944 quand le véritable père de la bombe, le physicien Homi J. Bhabha créé le Tata Institute of Fundamental Research. Auparavant il était chercheur en physique nucléaire à Cambridge avant de retourner en Inde au début de la guerre en Europe. En 1948, Nehru le nomme directeur du programme nucléaire et représentant de l’Inde auprès des instances internationales.

S’il préside la conférence des Nations Unies pour les usages pacifiques de l’énergie atomique, il milite également pour le développement de l’armement indien en la matière. Après la guerre Sino-Indienne de 1962, il demande fermement et publiquement que l’Inde ait des armes nucléaires. Encore aujourd’hui, ces deux approches coexistent en Inde. D’une part elle a un accord spécifique avec l’Agence International pour l’Energie Atomique (AIEA) et le Nuclear Suppliers Group (NSG) pour avoir accès au marché international des technologies et des matériaux nucléaires.

D’autre part l’Inde n’est toujours pas signataire du Traité de Non-Prolifération des Armes Nucléaires (NPT) et n’accepte pas les inspections de son programme nucléaire militaire. D’après le SIPRI, l’arsenal indien serait de 90 à110 têtes[iii]. L’Inde possède non seulement toutes les installations pour produire du plutonium à usage militaire mais également bientôt tous les vecteurs nécessaires au déploiement de cette dissuasion : avions, missiles, sous marins[iv]. Et malgré les sanctions appliquées après son essai de 1998, elle n’a jamais pas exclu d’en conduire d’autres.

Dissuasion crédible

Initié avant l’indépendance du pays le 15 Août 1947, le développement du programme nucléaire (civil) après fut entre autres motivé par le besoin d’avoir une source d’énergie autonome. Le débat politique interne sur la nécessité d’un programme militaire fut longtemps actif entre les scientifiques prônant la nécessité d’une dissuasion crédible face à la Chine et des politiciens s’y opposant pour des raisons économiques et morales. Bien qu’opposé au principe des armes nucléaires, un Premier Ministre, Lal Bahadur Shastri autorisa un premier programme de recherche en 1964[v].

Le premier essai réussi de 1974 ne fut pas immédiatement suivi d’une fabrication d’armes nucléaires, bien que cela aurait été possible, jusqu’au milieu des années 80 et les efforts du Pakistan pour en acquérir. Le Pakistan réagit à un très important exercice militaire indien à sa frontière par des menaces à peine voilées de riposte nucléaire. Ceci devait convaincre le Premier Ministre Rajiv Gandhi d’autoriser le développement d’armes nucléaires indiennes. Mais dans le même temps il militait pour la non-prolifération de ces armes.

Le risque de nouvelles sanctions économiques a à nouveau ralenti le programme militaire en 1995 suite à la découverte par les services de renseignement américains de la préparation d’un nouvel essai[vi]. Et c’est un Premier Ministre BJP, Atal Bihari Vajpayee, qui devait relancer les essais en 1998, les 11 et 13 Mai. Peut après l’Inde se déclarait être un « nuclear weapon state ». En 1999, le National Security Advisory Board rédigea une première doctrine indienne mettant en avant deux principes : pas de première utilisation et une posture défensive de dissuasion minimum crédible.

Stratégie régionale

Elu en 2002 avec le soutient du parti du Congrès au pouvoir mais également celui du BJP de Narendra Modi et du Parti Nationaliste, Kalam fut surnommé le « Président du Peuple ». S’il aurait pu se présenter pour un second mandat, il choisit plutôt de retourner à la vie civile et devint professeur dans plusieurs grandes écoles de management ou de sciences. Tout en étant musulman pratiquant, Kalam prêchait le syncrétisme et le respect des différentes croyances et cultures indiennes. Il fut cependant critiqué pour certaines de ses décisions liées à ses pouvoirs de Président.

Mais en tant qu’ancien responsable du programme nucléaire Kalam a écrit un livre « India 2020 » proposant un plan d’action pour faire de l’Inde une « superpuissance du savoir » et lui conférer un rôle plus affirmé dans les relations internationales. Son développement économique et militaire, à l’échelle régionale ou internationale, fait actuellement de l’Inde un acteur de plus en plus central sur certaines questions internationales (Asie Pacifique, Océan Indien, Asie Centrale)[vii]. Kalam voyait le programme nucléaire militaire comme un moyen d’affirmation de cette position.

La doctrine nucléaire indienne a évolué au vu du renforcement des liens entre la Chine et le Pakistan et pour tenir compte d’une variété de menaces plus grande. L’Inde maintient ainsi une capacité intégrée et permanente de riposte contrôlée par le pouvoir civil : la Nuclear Command Authority composée d’un Political Council, présidé par le Premier Ministre, seule instance pouvant autoriser l’emploi d’armes nucléaires, et d’un Executive Council, dirigé par le National Security Advisor, fournissant les éléments de décision au pouvoir politique.

Nucléaire civil

Le plutonium utilisé lors du premier essai nucléaire indien fut raffiné dans le réacteur CIRUS fourni par le Canada en utilisant de l’eau lourde fournie par les USA. Le Canada devait rompre sa coopération nucléaire avec l’Inde suite à cet essai alors que les USA devaient la poursuivre en continuant les livraisons d’uranium enrichi pour le réacteur Tarapur. Celui-ci avait été construit par Bechtel et General Electric en 1963 suite à un accord entre l’Inde, les USA et l’AIEA. La coopération nucléaire entre les deux pays n’est donc pas nouvelle.

Mais après les essais de 1998 elle fut à nouveau suspendue jusqu’en 2005 et la signature du US India Nuclear Cooperation Agreement. Depuis si l’Inde, avec l’autorisation du NSG, peut à nouveau commercer sur le marché du nucléaire, il ne s’agit que du pan civil de ses activités, le programme militaire restant hors de portée des inspecteurs internationaux. L’Inde séparant ses activités civiles et militaires a ainsi pu renouer des coopérations nucléaires avec la Russie, la France, le Royaume Uni, la Corée du Sud, le Canada, l’Argentine et le Kazakhstan, la Mongolie ou la Namibie[viii].

Elle a multiplié les projets de construction de réacteurs, nécessaires pour soutenir son développement industriel avec les USA, la France ou le Canada. 21 réacteurs produisent déjà 5780MW, 6 nouveaux sont en construction pour 4300MW et 33 autres sont planifiés pour 33564MW. Depuis les années 90, la Russie est un des principaux fournisseurs d’uranium et a signé un accord de coopération civile prévoyant la construction de 18 réacteurs, accord héritier des coopérations énergétiques entre les deux pays remontant à l’ère soviétique.

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Comme dans le secteur défense, l’Inde cherche à devenir autonome du point de vue énergétique en acquérant des technologies par l’ouverture de son marché intérieur. A l’inverse l’Inde est indépendante pour son programme militaire, malgré une aide initiale des USA, Canada et URSS. Le développement de son armement va de paire avec celui de son armement conventionnel, en particulier les vecteurs de projection. Ici aussi la Russie joue un rôle essentiel par ses avions, le programme commun de missile Brahmos et la location de sous marins nucléaires.

Aussi bien Barack Obama que Vladimir Poutine ont rendu hommage à Abdul Kalam, soulignant ainsi le rôle de l’Inde comme acteur nucléaire et acteur régional. Mais c’est un autre évènement récent qui pourrait changer la donne, l’accord Iran-USA sur le nucléaire. L’arrivée sur le marché du brut iranien pourrait faire baisser les prix, favoriser les raffineries indiennes et ainsi renforcer les relations économiques existantes entre les deux pays[ix]. Ces avantages l’Inde les a acquis en n’appliquant pas les sanctions internationales vis-à-vis de l’Iran.

Références

i Avul Pakir Jainulabdeen « A. P. J. » Abdul Kalam : le poste de Président en Inde n’est pas politique bien que désigné indirectement par les électeurs par les deux parlements nationaux et les assemblées des états. Il est formellement le chef de l’exécutif, du législatif et des armées. Mais en pratique ces fonctions sont exercées par le Premier Ministre et le gouvernement.

ii « St.Joseph’s College was established in 1844 by the Fathers of Society of Jesus (The Jesuits). It is one of the oldest institutes in the World. Among all St.Joseph’s Colleges, it is the third oldest institute. It was affiliated to Madras University in 1869. »

iii ”World Nuclear Forces,” SIPRI Yearbook 2014 (Oxford University Press: Oxford, 2014), http://www.sipri.org

iv « L’Inde : puissance militaire ? », Revue Défense Nationale – N° 774 – Novembre 2014

v Subterranean Nuclear Explosion for Peaceful Purposes (SNEPP)

vi George Perkovich, India’s Nuclear Bomb: The Impact on Global Proliferation (Berkeley: University of California Press, 1999)

vii « L’Inde, acteur diplomatique central ? », Cahiers du Comité Asie de l’ANAJ-IHEDN – Mai 2015, http://www.anaj-ihedn.org/WordPress3/wp-content/uploads/2015/05/CCA10-v4-HD.pdf

viii India, Country Profile, Nuclear Threat Initiative

ix « India and the Iran deal », Brookings – Tanvi Madan – July 20 2015

La France et l’Inde dans son Océan

VARUNA 2015

VARUNA 2015

L’exercice VARUNA[i] entre les marines Indiennes et Françaises s’est terminé le 2 Mai 2015. Il s’agissait de la 14ème édition de cet exercice bilatéral destiné à « renforcer l’interopérabilité. En partageant leurs expériences et en s’entrainement dans l’application de procédures communes, les deux forces armées solidifient leur coopération ». Du côté français, le Charles de Gaulle (PACDG), et ses Rafale[ii], était accompagné de deux frégates et d’un pétrolier ravitailleur[iii]. Le PACDG venait du Golfe Persique où il participait à l’opération Chammal[iv].

De son côté, l’Inde engageait pour cet exercice les bâtiments suivants : le porte avions Viraat, et ses Sea Harriers[v], un destroyer, deux frégates, un pétrolier ravitailleur et un sous marin. Au-delà de la coopération entre deux pays présents militairement dans l’Océan Indien, il s’agit pour l’Inde de réaffirmer son rôle dans cette région. Cet océan est stratégique pour l’Inde avant tout au regard du déploiement de moyens navals et de renseignement chinois jusqu’au plus près de ses côtes (Sri Lanka, Pakistan, Bangladesh, Myanmar)[vi].

La menace grandissante de la Chine ?

Un rapport américain a récemment souligné le renforcement des moyens militaires chinois dans l’Océan Indien pour les prochaines années[vii]. Mais il ne s’agit pas seulement de déploiement de navires, ou stations d’écoute, mais également de moyens et accès logistiques. La Chine a financé l’agrandissement du port de Gwadar, relié à son territoire par route et rail, et projette de faire de même au Myanmar, en parallèle d’un gazoduc pour exploiter les champs au large de ce pays[viii].

On le voit ici les Etats Unis veulent à tout prix se rapprocher de l’Inde pour contenir l’expansion chinoise en Asie Pacifique. Mais l’Inde elle cherche à déployer sa propre politique dans la région, et dans l’Océan Indien, pour défendre ses intérêts. Les deux approches sont complémentaires mais pas nécessairement compatibles. L’Inde cherche par exemple à maintenir sa relation avec la Russie[ix] et finance sa propre stratégie de contre-encerclement avec le financement d’un port en Iran, deux pays confrontés aux Etats Unis.

Pour en revenir à la Chine, l’Inde réagit désormais aux déploiements navals, et aux incursions terrestres, en accroissant ses propres moyens militaires dans ces deux dimensions[x]. Mais dans le même temps, les deux pays sont d’importants partenaires économiques de l’autre et les coopérations dans cette dimension tendant à se développer. Ainsi la visite du Premier Ministre Modi en Chine à la mi Mai 2015 avait comme objectif l’économie[xi], tout en abordant la problématique des frontières par le biais des investissements dans ces zones.

Il n’en reste pas moins que le développement de la présence chinoise dans l’Océan Indien est perçu comme une menace[xii]. L’océan est l’ »arrière cour » voire même la « profondeur stratégique »[xiii] de l’Inde. Or l’Inde n’est pas « maitresse » de cette continuation naturelle de ses intérêts économiques et stratégiques. En effet, malgré des relations historiques et une forte diaspora sur tout son pourtour, l’Inde ne contrôle réellement que les îles Andaman et Nicobar au débouché du très stratégique détroit de Malacca[xiv].

L’Inde cherche à moderniser ses navires existants et à en construire de nouveaux. Elle renforce ses capacités de surveillance en déployant de nouveaux radars côtiers, non seulement en Inde[xv], mais également aux Seychelles, Maldives, Maurice et même Sri Lanka[xvi]. Les pays de l’ »Indian Ocean Region » sont au centre du jeu politique et militaire de plusieurs pays dont l’Inde et la Chine. Le Premier Ministre Narendra Modi a visité les Seychelles, Maurice et le Sri Lanka à la mi Mars pour renforcer les liens avec cet « étranger proche »[xvii].

Quels alliés dans l’Océan Indien ?

Bien entendu l’Inde cherche plus loin que ces voisins pour tenter de contrer la Chine, par exemple par de multiples coopérations avec les Etats Unis. Celle-ci s’appuyant sur le Pakistan, l’Inde a décidé dans le même temps de s’appuyer sur l’Iran à l’ouest[xviii]. Les deux pays ont en commun l’intérêt de l’avenir de l’Afghanistan[xix] ou le combat contre l’Etat Islamique[xx]. L’Iran voulant contrôler l’entrée du Golfe Persique, l’Inde finance à Chabahar, sur la côte océanique, le développement d’un port relié à l’Afghanistan par une autoroute[xxi].

La France, les Etats Unis, le Royaume Uni, l’Australie sont présents militairement. Les Maldives, les Seychelles ou même Madagascar et l’Indonésie n’ont pas de capacités notables en matière maritime[xxii]. La piraterie dans l’ouest de l’océan tend à montrer la difficulté pour les pays africains à maitriser leurs eaux[xxiii]. Et les pays directement frontaliers de l’Inde sont soit en conflit avec elle (Pakistan, Bangladesh) soit ne sont pas des alliés objectifs[xxiv], comme d’ailleurs aucun de ses voisins proches même s’ils partagent des intérêts communs.

A l’est de l’océan, l’Inde renforce toutefois ses relations avec l’Indonésie et la Malaisie, pays qui plus est musulmans[xxv], mais aussi les Philippines et le Vietnam en Mer de Chine du Sud. Les Etats Unis ont une forte présence navale dans la région, avec la 5ème flotte stationnée au Bahreïn plus la 6ème et 7ème flotte se partageant la responsabilité de l’océan, ou encore la base navale de Diego Garcia. L’Australie et l’Inde se sont également récemment rapprochées sur les plans économiques, militaires et nucléaires.

La France elle maintient une forte présence avec ses bases à la Réunion et Djibouti pour couvrir ses DOM/TOM et TAAF de la zone. Cette présence tant militaire que territoriale est à l’origine d’une coopération dans plusieurs domaines et intérêts partagés : « la France doit mettre en avant sa stratégie dans l’Océan Indien, tout en mettant en avant l’Inde dans le cadre de la coopération bilatérale tout en l’intégrant avec les autres partenariats en cours de développement dans la région »[xxvi].

L’Inde cherche à renforcer ses capacités navales, s’appuyant sur une diplomatie sécuritaire et économique active[xxvii], dans sa zone naturelle d’influence. L’ancienneté de la coopération franco-indienne dans les industries de défense pourrait créer de nouvelles opportunités. L’Inde a déjà acheté à la France des sous-marins et des avions[xxviii]. Ne pourrait-il pas y avoir, dans la continuité d’un prochain achat du Rafale, la possibilité de pousser la coopération navale plus loin, avec des moyens mutualisés voire des moyens développés en commun[xxix] ?

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Une coopération renforcée dans l’Océan Indien permettrait aux deux pays d’améliorer leurs présences mutuelles pour la surveillance de leurs zones économiques exclusives, de leurs terres émergées sans présence humaine permanente, et des voies maritimes à risque. Si l’on considère les coopérations développées avec les archipels cités, et les pays « proches » de l’Inde, on peut considérer que la quasi-totalité de l’Océan Indien ainsi serait couverte pour ne pas dire contrôlée et protégée.

Mais il est un dernier domaine dans lequel la France et l’Inde ont des intérêts à partager, leurs présences respectives en Antarctique. Chaque pays y possède une base et y envoie des missions scientifiques. L’Antarctique est dans la continuité de la logique du « retour » de l’Inde dans « son » océan où la France est également présente par ses différents archipels. La France maintient des troupes et des navires dans la région ainsi qu’une présence humaine aux Kerguelen et sur le continent Antarctique.

Références

i Varuna (devan?gar? ???? [??ru??]) est l’une des divinités les plus importantes du panthéon du védisme en tant que dieu du ciel et est dans l’hindouisme le dieu de l’océan1, le gardien de l’orient (lokapala) de l’ouest.

ii Ainsi que des Super Etendard et Hawkeye.

iii Le GAN est actuellement composé du porte-avions Charles de Gaulle, de la frégate de défense aérienne Chevalier Paul, de la frégate anti sous-marine Jean de Vienne et du pétrolier ravitailleur Meuse.

iv « Irak : Le porte-avions Charles de Gaulle a quitté l’opération Chammal » – http://www.opex360.com/2015/04/20/le-porte-avions-charles-de-gaulle-quitte-loperation-chammal/

v Ainsi que des appareils de reconnaissance maritime P-8I Neptune et Dorniers.

vi La Chine a ainsi créé des bases navales en Birmanie (Sittwe), au Bangladesh (Chittagong), au Sri Lanka (Hambantota) et au Pakistan (Gwadar): « L’Inde et son Océan » – http://www.iris-france.org/linde-et-son-ocean/

vii « China may expand its military access in Indian ocean: Pentagon report » – http://economictimes.indiatimes.com/articleshow/47275603.cms?utm_source=contentofinterest&utm_medium=text&utm_campaign=cppst

viii « With Oil And Gas Pipelines, China Takes A Shortcut Through Myanmar » – http://www.forbes.com/sites/ericrmeyer/2015/02/09/oil-and-gas-china-takes-a-shortcut/

ix Le Président Indien, Pranab Mukherjee, en visite officielle à Moscou pour la commémoration de la victoire de 1945, a ainsi déclaré : « Our relationship stands apart. Russia is and will be a dependable partner in defence matter and energy security despite the relationships with other countries developed by Russia or developed by India » – http://ibnlive.in.com/news/russia-a-dependable-partner-of-india-president-pranab-mukherjee/545036-3.html

x « L’Inde : puissance militaire ? », Pierre Memheld, Revue Défense Nationale N°774, Novembre 2014

xi « As it happened: Narendra Modi’s China Visit — Day 1 » – http://timesofindia.indiatimes.com/narendra-modi-china-visit%E2%80%94day-1/liveblog/47277043.cms

xii La Chine a une stratégie, dite du « collier de perles », visant à déployer ma marine non seulement en Asie du Sud-est mais également dans l’Océan Indien.

xiii L’expression profondeur stratégique désigne, dans la littérature militaire, et pour une armée donnée, la distance qui sépare les lignes de front (ou lieux de bataille) des principaux centres industriels, villes capitales, et autres concentrations de population ou de production militaire.

xiv Ainsi que le petit archipel Lakshadweep au nord des Maldives.

xv « New Gurgaon hi-tech maritime surveillance centre watches over nation’s 7,000 km coast », Ramnath Pai Raikar, The Navind Times, Mars 2015

xvi « India Developing Network of Coastal Radars », Oscar Nkala, Defense News,  Mars 2015

xvii « Modi’s three-nation tour: kicking off the maritime great game? », Rajeshwari Krishnamurthy, Eurasia Review, Mars 2015

xviii Au-delà de la question maritime, l’Inde achète du pétrole à l’Iran, bravant les sanctions en place.

xix Sur les relations Inde Iran : « L’Inde, acteur diplomatique central? », Pierre Memheld, Les Cahiers du Comité Asie de l’IHEDN, Mars 2015

xx « Combattre l’Etat Islamique : la perspective de l’Inde », Pradhuman Singh et Pierre Memheld, Revue de la Défense Nationale, Avril 2015

xxi « Why this Iran port is important », The Economic Times, Octobre 2014

xxii Pays rassemblés dans l’Indian Ocean Rim Association

xxiii Et alors même que l’Inde perçoit la piraterie de plus en plus comme une menace : « Somali pirates shifting location towards India, Manohar Parrikar says », PTI, Times of India, Mars 2015

xxiv Le Pakistan, « ennemi héréditaire », ayant même obtenu l’autorisation des Nations Unies d’étendre les limites de ses eaux territoriales : « Pakistan welcomes UN approval for extending maritime zone », Economy Lead, Mars 2015

xxv Op. cit.

xxvi Sur la nature et les limite de cette relation : « The French Strategy in the Indian Ocean and the Potential for Indo-French coopération », Isabelle Saint-Mézard, RSIS / IFRI, Mars 2015

xxvii Elle utilise l’attrait de son marché intérieur, et le développement de son industrie, pour se créer des partenariats stratégiques bien au-delà de ce seul océan : Etats Unis, Russie, Japon, Brésil.

xxviii 36 Rafale dont le contrat reste à signer, et 56 Airbus C295 construits en partenariat avec le groupe Tata.

xxix « India pleads for common naval platform in Indian Ocean », Business Standard, Mars 2015

Le Rafale s’envole pour l’Inde, mais sans le MMRCA ?

Le Premier ministre indien, en visite d’État en France, a mis fin au suspens concernant la vente du Rafale à l’Inde. Il a créé la surprise en annonçant l’achat de trente-six Rafale disponibles dès que possible pour moderniser la flotte vieillissante de l’Armée de l’Air Indienne (IAF). Après avoir initialement laissé entendre que les négociations en cours se poursuivraient, le ministre de la Défense indien, Manohar Parrikar a lui laissé entendre lundi 13 avril que les futurs achats se feraient dans le cadre d’un accord de gouvernement à gouvernement [1]. Cela signifierait un arrêt de l’appel d’offres « Medium Multi-Role Combat Aircraft » (MMRCA) qui connaitrait là son dernier rebondissement [2]. Resterait l’inconnue du chiffre final de la commande tant on est loin pour l’instant des cent vingt-six appareils prévus initialement. Car au-delà du besoin opérationnel, et du poids politique d’un tel contrat, l’autre dimension prioritaire pour l’Inde reste le développement de sa base industrielle et technologique de défense (BITD) [3].

Le Rafale s’envole pour l’Inde, mais sans le MMRCA ?

Comment l’Inde perçoit ses voisins ?

Véritable continent de l’Asie du Sud, l’Inde est l’un des acteurs qui compte dans les équilibres régionaux qui se recomposent autour de l’Afghanistan. Sa relation stratégique à la Chine et aux États­Unis en fait un arbitre potentiel des frictions régionales et un candidat sérieux à leur stabilisation.

Revue Défense Nationale – N°756 – Janvier 2013