The nexus of conflict and illicit drug trafficking – Syria and the wider region

The nexus of conflict and illicit drug trafficking – Syria and the wider region http://ow.ly/nBTq30bnTxl

Les services de renseignement face à l’incertitude des personnalités


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Sur la route de l’agence de renseignement électronique, près de Baltimore.
Marco Verch/Flickr, CC BY

Pierre Memheld, Université de Strasbourg

Que ce soit dans la vie personnelle ou professionnelle, notre psychologie joue un rôle central sur nos relations, nos décisions et notre capacité à appréhender le monde. Mais cette psychologie peut aussi nous desservir, en prenant de mauvaises décisions évidemment, mais aussi en nous laissant influencer par des « agents d’influence » par exemple. Ceux-ci peuvent être des entreprises souhaitant nous vendre leurs produits ou des collègues cherchant – consciemment ou non – à nous manipuler dans l’organisme social complexe qu’est une entreprise. The Conversation

Cette problématique a été présentée dès 1984 par Robert Cialdini, professeur de l’Université d’État d’Arizona, dans ses livres Psychologie de la persuasion ou dans Influence et manipulation. Il rassemble en six principes les facteurs de persuasion : la réciprocité, la rareté, l’autorité, l’engagement, l’affection et le consensus. Au quotidien, on retrouve certains de ces principes dans la publicité par exemple.

Les failles chez les sous-traitants

Utilisée comme telle depuis au moins la Seconde Guerre mondiale, la psychologie est également utile dans le renseignement à plusieurs titres : dans la contre-ingérence où des fuites d’informations ont pour origine la psychologie des personnes ; dans les méthodes de « profilage psychologique » pour connaître les intentions des décideurs ou encore les « biais cognitifs » (aussi appelés psychologiques) qui constituent de véritables enjeux dans l’analyse des informations dont nous disposons.

Pour ce qui est de la sécurité de l’information, il semblerait que la dernière fuite d’informations de la CIA révélées par Wikileaks vienne d’un sous-traitant, tout comme l’était Edward Snowden. Dans ce cadre, un employé insatisfait aurait récupéré des informations sur les programmes d’écoute de l’agence américaine et les aurait divulgués.

En dehors du fait que les agences de renseignement américaines sont devenues très dépendantes de sous-traitants, moins impliqués et moins « habilités », la gestion des ressources humaines est devenue une faille de sécurité. Outre les employés insatisfaits – pour des raisons de carrières et financières –, beaucoup d’entreprises n’appliquent pas certains principes destinés à éviter les fuites : clauses de confidentialité–non concurrence, suppression des droits d’accès aux systèmes d’information ou contrôle de l’accès à la seule information nécessaire à l’emploi – le droit d’en connaître.

Ce ressort humain qui est exploité pour collecter de l’information est connu sous l’acronyme de MICE : « money, ideology, compromise, ego ». Toute personne, quel que soit son degré hiérarchique, peut ressentir une perte de sens dans son emploi ou ne pas se sentir suffisamment reconnu pour son travail, menant à une perte de motivation ou d’attention face aux risques liés à l’information. Et même si les autres leviers sont fréquents, encore aujourd’hui, l’ego est utilisable dans les deux sens : flatter l’ego d’une personne peut l’amener à révéler des informations soit dont on n’a pas idée de l’importance ou au contraire volontairement comme revanche contre l’organisation.

Edward Snowden en couverture du magazine Wired (septembre 2014).
Mike Mozart/Flickr, CC BY

C’est cette approche humaine qui est utilisée dans l’« ingénierie sociale » social engineering à l’origine de la plupart des attaques dites informatiques : obéir à quelqu’un se faisant passer pour un supérieur hiérarchique pour opérer un transfert d’argent ; révéler des informations privées permettant de reconstituer un mot de passe ou d’identifier une compromission ; ne pas être impliqué dans l’entreprise – par l’absence de mise en valeur de son travail – et donc ne pas suivre les recommandations liées à la sécurité des informations.

Les opérations psychologiques

Autre emploi de la psychologie à des fins d’influence ou de manipulations : le domaine des « opérations psychologiques ». Il s’agit des actions menées sur le terrain psychologique en soutien à des opérations militaires. Elles ont été popularisées par l’expression « gagner les cœurs et les esprits », concept ancien mais régulièrement remis au goût du jour, récemment par exemple par les Américains en Afghanistan.


DR, FAL

Ces opérations de soutien transcendent les différents échelons de commandement militaire : l’échelon stratégique pour influencer le contexte global de l’information afin d’atteindre des objectifs politiques ; l’échelon opérationnel pour avoir une incidence sur la zone d’opérations afin d’assurer une cohérence entre les objectifs des parties prenantes ; l’échelon tactique pour appuyer des opérations en particulier. Ces différents types d’action reposent sur une compréhension des principes clés de la psychologie, des auditoires cibles et sur l’évaluation de l’efficacité des opérations.

Cette méthode d’influence est bien documentée dans le milieu universitaire aux États-Unis mais aussi au cinéma avec un film éclairant de Barry Levinson, Des hommes d’influence : il s’agit d’une fiction qui décrit comment un expert de la manipulation et un réalisateur d’Hollywood créent de toutes pièces un conflit en Europe de l’Est à des fins politiques.

Bill Clinton et Saddam Hussein, objet d’analyses

On le voit, la psychologie est utilisée pour la collecte d’information, avec des leviers connus que l’on pourrait retourner pour améliorer la sécurité des entreprises. Mais la psychologie est aussi utilisée pour savoir quelle décision un responsable va prendre. Agent de la CIA et fondateur du Centre d’analyse de la personnalité et du comportement politique, Jerrold M. Post s’est donné pour objectif d’étudier la personnalité et le fonctionnement d’un décideur pour savoir comment il va appréhender et réagir à une situation donnée.

Ainsi dans son livre datant de 2003, The Psychological Assessment of Political Leaders, Jerrold M. Post, directeur du programme de psychologie politique de l’université Georges Washington, décrit dans le détail le profil psychologique, et donc le processus de décision, de deux personnalités politiques bien spécifiques : Bill Clinton et Saddam Hussein. Celle de l’ex-Président américain, par exemple, peut être analysée par ses relations avec les femmes, à commencer par sa mère qui menait une vie sociale active au détriment de l’éducation de son fils, et qui ont influencé ses ambitions et sa carrière. Le second souvent qualifié comme « l’homme fou du Moyen-Orient » est, au contraire, présenté comme un calculateur politique avisé mais dont les moyens pour rester au pouvoir sont extrêmement violents, disposant donc sa propre rationalité.

Saddam Hussein, au temps de sa toute-puissance en Irak.
Amir Farshad Ebrahimi/Flickr, CC BY-SA

Cette application peut sembler extrême, mais l’étude à grande échelle de la psychologie est appliquée dans la gestion des ressources humaines, avec la méthode Myers Briggs Type Indicator et ses 16 types de personnalités. Par des questions, les DRH peuvent savoir comment un employé va fonctionner en équipe, interagir avec d’autres personnalités ou se comporter dans l’échange d’information, critères essentiels au bon fonctionnement d’une entreprise.

Deux personnalités distinctes, face à la même information, vont en effet réagir de façon différente, même s’ils ont reçu la même formation. Les entreprises, ou les services de renseignement, cherchent à mettre en place des procédures d’analyse « robustes », c’est-à-dire des processus appliqués et opérationnels quelles que soient les circonstances et qui que soient les personnels les mettant en œuvre. Or la psychologie des individus et les processus d’analyse ne sont pas toujours compatibles.

La part d’affect

En 1999, Richards J. Heuer, vétéran de la CIA, publie Psychology of Intelligence Analysis faisant le lien entre les problématiques d’analyse et celle de prise en compte des personnalités. Même avec des procédures à suivre, et des méthodes d’analyses dites « structurées », la limite est l’humain et ses perceptions : les biais cognitifs. Ceux-ci sont une partie intégrante de notre personnalité car constitués de l’ensemble de ce qui fait notre personnalité : enfance, éducation, expérience, croyance, a priori, etc.

Quelques exemples : le biais de confirmation d’hypothèse qui nous pousse à ne chercher que les informations allant dans le sens de ce que nous pensons déjà ; le biais de disponibilité qui nous pousse à évaluer la fréquence d’occurrence d’un évènement uniquement en fonction des informations déjà disponibles ; le biais rétrospectif qui nous pousse à reconstruire notre mémoire d’après une interprétation des évènements a posteriori ; ou encore l’illusion des séries qui tend à nous faire établir des liens entre des évènements distincts… Comme les crash des avions de Malaysian Airlines dans des contextes pourtant différents.

On le voit, les biais impactent directement nos capacités d’analyse ou de raisonnement. Ce sujet est jugé suffisamment pertinent pour qu’il ait fait l’objet d’un projet : « Reduction of Cognitive Biases in Intelligence Analysis ». Celui-ci a été financé par l’Union européenne dans le cadre du 7e programme-cadre de recherche en sécurité. Même au quotidien, ces biais jouent dans notre capacité à vérifier les informations à l’heure de la post-vérité.

De plus, dans les processus de décision, des mécanismes liés à la « politique » interne ou externe des organisations viennent encore biaiser la décision ou l’analyse dans un autre processus appelé la « politisation du renseignement ». Celui-ci consiste à orienter ou à confirmer les intentions politiques en tordant les faits et leur analyse : le cas le plus récent connu et étudié est celui de la seconde guerre d’Irak (en 2003). Mais on pourrait convoquer d’autres exemples plus anciens : la Guerre du Vietnam, la Guerre froide, etc.

Notre psychologie est donc utilisée aussi bien dans la sphère personnelle que commerciale, professionnelle ou stratégique, afin de nous faire passer des messages ou d’influencer nos perceptions, et donc nos décisions. Cet outil est à disposition en permanence puisque nous ne nous pouvons pas nous en séparer… Même une personne formée à cette problématique, rationnelle dans ses actes, et objective dans ses choix, peut être « biaisée » ou voir ses émotions prendre le dessus. Seule la formation à l’analyse, et ses biais, ou la sensibilisation au « social engineering » peuvent permettre de contenir le poids de notre psychologie.

Pierre Memheld, Responsable du Master Intelligence Economique et Gestion du Développement International, Université de Strasbourg

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Faut-il plus de cybersécurité, de cyberdéfense ou de cyber-renseignement ?


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Exercice de cyber-défense à l’académie militaire de West Point en avril 2016.
Army Cyber/Flickr

Pierre Memheld, Université de Strasbourg

Aujourd’hui nous subissons, que ce soit dans le domaine économique/privé ou politique/public une quantité telle d’attaques qu’il est difficile de faire autrement que réagir. Les enjeux financiers ou électoraux, quand il ne s’agit pas des opérations extérieures, font que les autorités mobilisent des moyens de plus en plus importants, même s’il est parfois difficile d’attribuer la cyberattaque à telle ou telle partie. The Conversation

S’agit-il seulement de réagir, de se prémunir ou d’anticiper les attaques dans le domaine cyber, dans une dimension parfois perçue comme virtuelle, mais dont l’impact est concret dans les domaines économiques, militaires et diplomatiques ?

Les données personnelles, comme les codes d’accès bancaires, sont volées et revendues. Les données essentielles des entreprises, ou des hôpitaux, sont prises en otage puis libérées contre rançons payées en bitcoins. Les campagnes électorales sont influencées par la révélation d’informations compromettantes, sur un plan personnel ou financier.

La diffusion sans limite des localisations et matériels d’unités militaires en opération est facilitée par l’omniprésence et l’hyperréactivité des réseaux sociaux. Tout se passe, semble-t-il dans la dimension cyber, sans que les modes d’action soient réellement nouveaux, puisque les attaques de réseaux ou la désinformation sont des moyens anciens.

S’agit-il d’attaques hautement techniques ou de simples négligences humaines ? Selon les exemples cités : les emails des adhérents/soutiens d’un candidat français sont directement accessibles car le site Internet de sa campagne est mal sécurisé ; l’utilisation trop fréquente des mêmes mots de passe basés sur nos vies personnelles est une faille ; les méthodes de « social engineering » qui permettent d’initier un virement au profit du hacker sont méconnues ; la publication non sécurisée de données personnelles sur Facebook représente un risque de vol d’identité ou de « social engineering » ; un encore la cadeau/achat de clés USB piégées pour avoir accès à des réseaux sécurisés.

De la sécurité à l’action dans le domaine cyber

Face à ses menaces, l’État renforce ses moyens d’action, avec la création d’un Commandement de cyberdéfense par exemple pour les armées, mais aussi une action au niveau individuel avec la création d’un dispositif national d’assistance aux victimes créé par l’ANSSI (ACYMA).

Entre ces deux extrêmes, l’ANSSI, et les ministères concernés, accompagnent les Opérateurs d’intérêt vital (OIV), devant renforcer la sécurité de leurs systèmes d’informations, ou publient des guides d’hygiène information ou de bonnes pratiques dans les différents usages informatiques.

La tâche est sans fin puisque tous les aspects et secteurs utilisant le numérique sont concernés : des viticulteurs, des menuisiers ou des imprimeurs sont attaqués et perdent leurs données, la conséquence pouvant être la fermeture définitive de ces PMEs et donc la disparition d’emplois. L’Internet des objets démultiplie les brèches ouvertes aux hackers : caméras de surveillance, réfrigérateurs connectés ou robots (industriels, médicaux ou agricoles) et même jouets. Si les grandes entreprises, OIV ou non, ont les moyens de sécuriser leurs réseaux, elles sont tout autant ciblées et victimes.

D’après les chiffres d’une étude menée par l’Usine nouvelle et Orange Business Service en 2016, 56 % des entreprises industrielles interrogées reconnaissent avoir été victimes de cyberattaques, un chiffre en hausse de 5 % par rapport à 2015. Et ce malgré les mesures prises ou les sensibilisations effectuées en interne ou par les services habilités, dont par exemple la Gendarmerie Nationale. Une autre étude pointe les disparités de perception des responsabilités et de l’impact de la cybersécurité entre les responsables IT et les dirigeants d’entreprises, le management de la sécurité.

Quelle est la nature des menaces cyber ?

Comme le montre cette dernière étude, les entreprises considèrent que les menaces ont les origines suivantes : une erreur ou une imprudence humaine ; un employé corrompu ou démotivé ; un individu ou un groupe isolé, extérieurs à l’entreprise ; des concurrents ; des organisations criminelles ; des organisations idéologiques (Anonymous) ; des organisations étatiques. Que l’origine des menaces, ou des failles, soient internes ou externes, il s’agit avant tout d’une question de coordination de la sécurité au niveau de l’ensemble de l’entreprise, pas seulement du service IT.

Il ne s’agit plus simplement que les employés ou les cadres soient sensibilisés mais bien formés aux problématiques techniques (en fonction de leurs implications), aux menaces récurrentes ou émergentes (nécessité d’un plan de veille spécifique) et à la coordination interne : que les « approches » directes des personnes (par e-mail ou par téléphone) soient signalées ; que les bonnes pratiques soient appliquées à tout niveau ; que les personnels soient responsabilisés au vu des enjeux économiques et sociaux. Seule la formation, continue ou initiale, peut couvrir ces besoins.

Séminaire cyberconflictualite et forces armées à Saint-Cyr.
defense.gouv.fr

Or en France, même sur les profils de spécialistes la demande (emplois) est supérieure à l’offre (diplômés). Sciences Po Paris ou le Lycée Militaire de Saint-Cyr ont récemment annoncé la création de cursus dédiés à la sécurité et au cyber. Mais les écoles de commerce ou d’ingénieurs n’ont pas généralisé l’enseignement des principes de sécurité, sans même parler de cybersécurité, y compris dans les cursus où l’informatique (réseaux ou logiciels) est abordée. Comment donc former les futurs personnels, mais aussi et surtout les personnels en activités ?

Faut-il développer le renseignement d’origine cyber ?

La liste de l’origine des menaces est révélatrice : des individus, des concurrents, des groupes et des organisations. Il serait utile d’approfondir l’étude de l’emploi par les organisations criminelles de hackers réputés indépendants par nature. Celles-ci ont des modes de fonctionnement équivalent à ceux des entreprises, mais avec des modes d’action illégaux : objectifs de parts de marché, offres de service différenciées, diversification ou spécialisation des activités (production, transport, revente) mais aussi externalisation à des prestataires de services.

Le « marché » du rançonnage est en pleine croissance car il implique peu de risques physiques directs, contrairement à la production/distribution de drogues, des moyens limités (hackers et ordinateurs), des revenus moins élevés que d’autres activités mais un marché mondial. Tout comme pour le « cyber-djihadisme », l’analyse des modes de communications et d’actions des organisations criminelles améliorerait notre capacité de réaction voire d’anticipation. Il ne s’agit pas de se murer derrière des firewalls et des procédures mais de se renseigner sur un adversaire, la cyber intelligence.

Les entreprises mettent elles en place des solutions anti cyberattaques ?
Sekurigi

L’adversaire peut être économique (concurrents ou criminels), militaire (états ou mouvements terroristes) et politique (états ou concurrents). Pour en revenir aux failles humaines, le fait que des emails de responsables soient facilement accessibles, car non protégés, ou que nous ne soyons pas capables de répondre à de la propagande sur Internet, est une faute grave que ces adversaires ont tout loisir d’exploiter. Nous sommes responsables collectivement de ces manquements car les méthodes existent au niveau de la sécurité, de la formation ou de la vérification de l’information.

Il est possible de vérifier qui est l’émetteur d’un e-mail avant de cliquer sur un lien d’hameçonnage ou de renforcer nos mots de passe. Il est possible de cloisonner les droits d’administration et d’utilisation d’un réseau information, ou de le rendre inaccessible aux anciens employés. Il est possible, pour les services habilités mais aussi des hackers « noirs », d’avoir accès aux messageries sécurisées.

La diversité des menaces, des acteurs, donc des interactions peut être vue comme une série de cyber-conflictualités plutôt qu’une cyber-guerre, même si le concept est parlant.

Pierre Memheld, Responsable du Master Intelligence Economique et Gestion du Développement International, Université de Strasbourg

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The High Cost of Politicizing Intelligence – The Atlantic

« Recently—during my tenure as an analyst with the CIA—President George W. Bush’s administration exerted unusual pressure to have the CIA support its plans to invade Iraq because of that country’s alleged ties to al-Qaeda and its weapons of mass destruction program. Both assumptions proved flawed. Nada Bakos wrote about the problems with efforts to tie Iraq to al-Qaeda for Wired. An internal CIA post-mortem concluded that the CIA’s assessments of the Iraqi WMD program were a case of an effective denial-and-deception program that fed prevailing assumptions. »

Source : Trump Is Attempting to Politicize American Intelligence Agencies – The Atlantic

Vérifier les informations à l’heure de la post-vérité et du big data

Pierre Memheld, Université de Strasbourg

L’actualité récente regorge de fausses informations, de rumeurs, de « faits alternatifs » ou de désinformation pure et simple. Le défi est double : d’une part arriver à suivre le rythme de l’information diffusée par de plus en plus de canaux et d’intermédiaires, les médias ; d’autre part, réussir à vérifier l’information diffusée pour s’assurer de son exactitude ou objectivité. La nature même des médias, eux-mêmes confrontés aux défis ci-dessus, est d’assurer un droit du public à une information de qualité, complète, libre, indépendante et pluraliste.

Or, les formats papiers, télévisuels ou même Internet sont de plus en plus contraints. Peut on fournir en 1/8e de page, ou en 30 secondes, une information complète ? Comment faire pour fournir une information indépendante lorsque tous les groupes de presse appartiennent à des fortunes privées ? Où trouver chaque jour des spécialistes, experts, de sujets pour apporter leur analyse en continu ?

Face aux « opérations d’information » russes, efficaces car venant en soutien à leurs opérations tactiques, ou aux déclarations du Président Trump, tonitruantes mais correspondant à ses déclarations de campagne, des médias ont commencé à réagir. Certains proposent des « ressources pour la collecte et la vérification d’informations à destination des journalistes » ou « un outil de vérification de l’information … les Décodeurs, venons en aux faits ».

On pourrait critiquer ces initiatives en remettant en doute leur objectivité, les médias présentant souvent une orientation politique, présentée comme ligne éditoriale, contraire à la charte de déontologie de la profession en France :

« un journaliste tient l’esprit critique, la véracité, l’exactitude, l’intégrité, l’équité, l’impartialité, pour les piliers de l’action journalistique ; tient l’accusation sans preuve, l’intention de nuire, l’altération des documents, la déformation des faits, (…) la non vérification des faits, pour les plus graves dérives professionnelles (…) proscrit tout moyen déloyal et vénal pour obtenir une information (…) n’use pas de la liberté de la presse dans une intention intéressée (…) ne confond pas son rôle avec celui du policier ou du juge ».

Cette approche est saine d’autant que la diffusion d’information volontairement, ou non, fausses ou biaisées peut avoir des conséquences judiciaires, jugée comme diffamation, violation du secret défense ou du secret de l’instruction.

Un exemple de fausse information économique : Vinci

Il faut ici mettre cette problématique en perspective avec un cas récent ayant touché la société Vinci : le 22 novembre 2016, le cours en bourse de la société a brusquement chuté après la diffusion à quelques rédactions, et aux principales agences d’information, d’un faux communiqué annonçant le licenciement du directeur financier de la société suite à de mauvais résultats.

Malgré des « indices étonnants » certaines des agences, dont une très importante en matière financière (Bloomberg), ont diffusé ce communiqué, sans aucune vérification, entraînant une perte de capitalisation de 7 milliards d’euros sur 36 le jour même. Pire, un faux démenti est parvenu aux rédactions. Le vrai démenti de Vinci est arrivé immédiatement après.

En l’espace d’une heure pourtant le mal était fait : le temps de l’attaque rends difficile la vérification du fait, au vu des volumes d’informations ne serait ce que sur cette société, l’action se déroulant sur moins d’une heure. On pourrait alors dire que les médias diffusent de fausses informations en oubliant qu’une partie des communiqués sont générés et utilisés quasi automatiquement par des robots. Au demeurant la sensibilité du sujet, et le fait que des cas similaires ont déjà eu lieu, devrait pousser les rédactions à une attention particulière pour les informations dont la diffusion a clairement un impact financier et donc social.

Accélération, accumulation

Certains journalistes eux-mêmes ont conscience de ces problématiques, en particulier de la « dictature de l’instantané », le fait de devoir produire en permanence du contenu menant à confondre avis, sentiment, opinion, réaction et informations ou faits, dans un « éditorialisme en continu ». En mettant à disposition des outils et méthodes, les médias ne font que décaler le problème du producteur vers le consommateur.

Or à son échelle, le consommateur/lecteur n’a pas le temps de mettre en application cette approche. Si tant est qu’il le veuille : car l’individu a naturellement des jugements, avis et biais cognitifs qui lui font choisir un média ou préférer une idée, posture et idéologie en particulier.

Malgré cette limite, contradictoire avec le fait de lire, de se bâtir sa propre conviction ou d’avoir l’esprit critique, du fait de l’accélération de la vie personnelle ou professionnelle et de la diffusion de plus en plus massive d’informations, seule la vérification des faits, la diversité des sources en plusieurs langues si besoin et l’utilisation de méthode permet de distinguer faits, information (faits exploités et mis en forme) et opinions.

Confrontés au déluge d’informations…
Esther Vargas/Flickr, CC BY-SA

Mais là apparaît un nouvel obstacle : pouvons-nous vérifier une information ?

Les limites du savoir ou le biais de la connaissance

La multiplicité des sites Internet de référence, pour s’en tenir au média le plus accessible et disponible, semble l’affirmer : nous pouvons explorer le monde par imagerie satellite, trouver des données macro-économiques sur tous les pays, reconstituer les parcours et réseaux des dirigeants, ou acheter en un clic tous les livres sur un sujet.

Mais il s’agit d’une illusion d’information : les moteurs de recherche ne couvrent pas la totalité du net ; de nombreux sites sont inaccessibles ou payants ; la masse d’information réellement disponible dépasse le temps de traitement disponible. Ce biais de connaissance est induit par les moyens technologiques mis à notre disposition.

Même les méthodes de visualisation des données les plus performantes, l’analyse des big data, ne peuvent traiter que les informations que nous leur fournissons. Au demeurant les utiliser, en connaissant cette limite, permet de représenter une réalité, celle que l’on a choisi d’étudier, et non pas la réalité dans son ensemble.

En matière de méthodologie on doit rappeler qu’il faut qualifier l’information mais également sa source de façon indépendante : des sites sérieux ont diffusé de fausses information (a posteriori celles sur les armes de destruction massives en Irak) et des séries télé ou des romans, par définition imaginaires, ont annoncé des scenarii qui se sont déroulés.

Les sites dits complotistes ont eux un objectif annoncé à savoir servir de caisses de résonnance aux opérations d’information d’un pays ou de l’autre. Les États-Unis, l’Angleterre, l’Allemagne et la France ont théorisé l’utilisation des actions psychologiques en soutien à leurs opérations militaires, avec l’utilisation des réseaux sociaux pour diffuser des messages calibrés ou capter du renseignement. Et c’est là que nous atteignons l’ultime limite de la vérification de l’information : certaines sont confidentielles, certaines sont techniques et certaines sont créées pour une opération d’influence.

Un exemple dont nous ne pouvons pas encore connaître tous les tenants et aboutissants : l’annonce du piratage du réseau électrique Nord américain par des hackers russes fin décembre 2016. Après que le Washington Post l’ait annoncé comme tel, dans le contexte que nous connaissons, l’article a été amendé suite à la modération des autorités officielles elles-mêmes. Sans parler de l’action politique ou médiatique, il est difficile pour un lecteur, même averti de vérifier par lui-même la réalité de cette attaque, qui plus dans un domaine où la danse des miroirs est techniquement faisable.

La figure du hacker…
Katy Levinson/Flickr, CC BY-SA

En conclusion, il faut garder à l’esprit que « le paysage narratif devient un champ de bataille permanent » où seule « l’éducation aux médias et à l’information, et la formation de futur.e.s citoyen.ne.s critiques » permet non pas d’avoir une réponse définitive, tant les intérêts privés et politiques s’entrechoquent, mais de pondérer l’information transmise, par la connaissance des limites de chaque élément de la chaîne de transmission.

On peut aussi citer l’utilisation de méthodes d’analyse, certes issues du renseignement, pour avancer en fonction des informations trouvées et qualifiées : la méthode des hypothèses comparées par exemple permet de réfléchir à toutes les possibilités tout en restant dépendante de ses « inputs ». Car l’information est un cycle, pas une série de points…

The Conversation

Pierre Memheld, Responsable du Master Intelligence Economique et Gestion du Développement International, Université de Strasbourg

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

La radicalisation violente commence-t-elle vraiment sur Internet ?

Si la recherche ne démontre pas de causalité directe entre usages numériques et radicalisation, il faut agir face à un cyberespace où se diffusent des discours de haine et des appels à la violence.

Source : La radicalisation violente commence-t-elle vraiment sur Internet ?

« Comment enseigner les méthodes d’analyse du renseignement » au #FIC2017 Stand D24

Pierre Memheld, Université de Strasbourg

L’analyse du renseignement est avant tout un ensemble de méthodes, et de connaissances, avant d’être des outils. L’évolution des moyens de communication, de commandement ou de collection entraîner une explosion des volumes d’informations à traiter ou des environnements logiciels à maîtriser.

De la méthode et des méthodes

Connaître les méthodes d’analyse est nécessaire pour ne pas être dépendant des solutions logicielles proposées, pouvoir mieux comprendre leurs fonctionnements et leurs avantages, et pouvoir continuer à analyse en environnement dégradé ou en absence de moyens.

Mais les méthodes d’analyse elles-mêmes ont une histoire, un contexte de création, une logique propre ou des limites d’utilisation. Une méthode d’analyse est avant tout une manière de représenter un ensemble d’informations, en les reliant ou en les comparant entre elles.

Si une méthode d’origine civile ne peut être utilisée en principe dans un contexte militaire par exemple, des adaptations sont possibles et chaque méthode peut être essayée dans un contexte différent que le sien d’origine : les méthodes sont alors des cadres de référence. Enfin, une méthode d’analyse ne vaut que par son application : l’enseigner sans donner de cas réel d’application ou sans mener des exercices avec n’est pas pertinent car l’objectif de l’analyse est d’aider à la décision.

Planifier collecte, analyse, communication…

Les méthodes ont besoin d’informations pour être utilisées. La bonne planification de la recherche du renseignement est donc une étape essentielle du cycle éponyme. La nature et le fonctionnement des « capteurs » (humains, électroniques, logiciels) peuvent influencer sur la qualité de l’information en « entrée » dans les méthodes, sans même parler de la qualité des sources.

Selon la version du cycle appliquée, on peut ou non distinguer les phases « exploitation » et « analyse » ; viennent ensuite les phases « communication » (savoir exprimer ou représenter une analyse de façon claire) et « retour sur expérience » (savoir si l’on a correctement, et à temps, collecter les informations nécessaires).

On le voit, toutes les phases sont essentielles car mal organiser ou mal transmettre le renseignement revient à rendre la manœuvre inutile : le décideur (qu’il soit économique, politique ou militaire) n’a pas les éléments pour prendre sa décision.

Mais la phase exploitation/analyse est au cœur du processus car elle est le « goulet d’étranglement » du cycle. Le décideur ne peut pas utiliser toutes les informations collectées et les informations souvent brutes doivent être raffinées, puis reliées et comparées entre elles, avant de devenir un « renseignement utilisable ». Au-delà de la décision à prendre, il s’agit d’anticiper les actions futures des concurrents ou des ennemis.

Les risques de biais cognitifs

Le principal risque de la phase « analyse » est l’analyste lui-même car il peut commettre des erreurs d’analyse, de façon volontaire ou inconsciente. Il s’agit du vaste sujet d’études des « biais cognitifs ». « L’expression « biais cognitifs » est généralement assimilée de manière erronée à la notion commune de « biais ». C’est-à-dire la tendance de certains à présenter plus ou moins « involontairement les informations, idées ou évènements d’une façon altérée par un a priori ou une conviction ». Il n’en est rien : un biais cognitif est la conséquence involontaire, automatique et systématique d’une opération de simplification conduisant à une erreur de jugement, que réalise en permanence le cerveau de n’importe quel individu. Celui-ci ne perçoit pas son action mentale comme simplifiée et est persuadé d’avoir suivi un chemin logique et rationnel. L’officier de renseignement comme tout autre individu est donc lui aussi exposé à ces biais, quelle que soit son expérience.

La seule manière de lutter contre les biais est de les connaître, de se connaître, d’utiliser des processus pour les contrer et de travailler en équipe. Il est avéré qu’une équipe aux compétences diversifiées (tant par les parcours personnels que les compétences rassemblées ou les langues/cultures maîtrisées) a une meilleure efficacité dans l’analyse et un moindre risque d’exposition aux biais.

Organisation du travail

Le cycle du renseignement est parfois remis en cause car il est dépendant de chaque phase pour produire du renseignement et donc des décisions. L’ancien analyste du renseignement américain Robert M. Clark a cherché à développer une méthode alternative en 2003 en proposant une « approche centrée sur les cibles » (target-centric approach).

Il reste néanmoins une méthode d’organisation du travail appliquée avec une attention particulière portée sur les points ci-dessus, grâce à la connaissance des blocages possibles, grâce à l’utilisation de l’évaluation continue de la « production » et grâce aux outils collaboratifs qui permettent le travail en réseaux et non plus de façon autonome, voire isolée (chacun gérant sa phase ou spécialité).

Dans la même logique, on peut essayer d’utiliser une méthode d’analyse issue d’un autre champ d’application à condition de garder en tête ses limites, contraintes et raison d’être. Certaines méthodes, comme la SWOT, sont utilisées pour analyser toutes sortes de situations alors que son rôle est de représenter de façon synthétique les forces, faiblesses, menaces et opportunités d’une organisation seule. La MEDO décrit un processus d’analyse d’un environnement militaire confrontant différentes hypothèses ami/ennemi afin de prendre une décision : est-elle utilisable dans une entreprise ?

Combien de méthodes ?

En dehors de ces différentes problématiques, il reste une barrière inhérente aux méthodes : leur nombre. Certains auteurs en recensent 5 « essentielles », d’autres 50 ou même plus de 150. Quel qu’en soit le nombre il est rare que l’on ait le temps de toutes les appliquer car chacune requiert une manière de formater et structurer les données, et parfois un logiciel.

Une entreprise, un gouvernement ou un état-major sont des organisations contraintes par le temps car elles doivent produire une décision selon un rythme imposé par les actionnaires, les électeurs ou les ennemis. Bien évidemment il existe des cellules d’expérimentation de nouvelles méthodes (par l’étude de la production scientifique) et la transcription de celles-ci dans les processus de décision en cours.

Cette fonction « études et prospectives » peut évidemment être assurée par la recherche universitaire telle que nous l’avons déjà évoquée. Les menaces émergentes, comme le cyber, est un des champs d’exploration des méthodes d’analyse, alliant outils de diagnostic pour identifier les acteurs et réactivité pour les dispositifs d’alertes/défense, tant les attaques sont rapides, brèves, efficaces. Les rencontres, comme le FIC, permettent de suivre l’état de l’art/menace en la matière et de connaître les méthodes applicables, les outils existants et donc de développer une intelligence collective.

The Conversation

Pierre Memheld, Responsable du Master Intelligence Economique et Gestion du Développement International, Université de Strasbourg

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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