Vérifier les informations à l’heure de la post-vérité et du big data

Pierre Memheld, Université de Strasbourg

L’actualité récente regorge de fausses informations, de rumeurs, de « faits alternatifs » ou de désinformation pure et simple. Le défi est double : d’une part arriver à suivre le rythme de l’information diffusée par de plus en plus de canaux et d’intermédiaires, les médias ; d’autre part, réussir à vérifier l’information diffusée pour s’assurer de son exactitude ou objectivité. La nature même des médias, eux-mêmes confrontés aux défis ci-dessus, est d’assurer un droit du public à une information de qualité, complète, libre, indépendante et pluraliste.

Or, les formats papiers, télévisuels ou même Internet sont de plus en plus contraints. Peut on fournir en 1/8e de page, ou en 30 secondes, une information complète ? Comment faire pour fournir une information indépendante lorsque tous les groupes de presse appartiennent à des fortunes privées ? Où trouver chaque jour des spécialistes, experts, de sujets pour apporter leur analyse en continu ?

Face aux « opérations d’information » russes, efficaces car venant en soutien à leurs opérations tactiques, ou aux déclarations du Président Trump, tonitruantes mais correspondant à ses déclarations de campagne, des médias ont commencé à réagir. Certains proposent des « ressources pour la collecte et la vérification d’informations à destination des journalistes » ou « un outil de vérification de l’information … les Décodeurs, venons en aux faits ».

On pourrait critiquer ces initiatives en remettant en doute leur objectivité, les médias présentant souvent une orientation politique, présentée comme ligne éditoriale, contraire à la charte de déontologie de la profession en France :

« un journaliste tient l’esprit critique, la véracité, l’exactitude, l’intégrité, l’équité, l’impartialité, pour les piliers de l’action journalistique ; tient l’accusation sans preuve, l’intention de nuire, l’altération des documents, la déformation des faits, (…) la non vérification des faits, pour les plus graves dérives professionnelles (…) proscrit tout moyen déloyal et vénal pour obtenir une information (…) n’use pas de la liberté de la presse dans une intention intéressée (…) ne confond pas son rôle avec celui du policier ou du juge ».

Cette approche est saine d’autant que la diffusion d’information volontairement, ou non, fausses ou biaisées peut avoir des conséquences judiciaires, jugée comme diffamation, violation du secret défense ou du secret de l’instruction.

Un exemple de fausse information économique : Vinci

Il faut ici mettre cette problématique en perspective avec un cas récent ayant touché la société Vinci : le 22 novembre 2016, le cours en bourse de la société a brusquement chuté après la diffusion à quelques rédactions, et aux principales agences d’information, d’un faux communiqué annonçant le licenciement du directeur financier de la société suite à de mauvais résultats.

Malgré des « indices étonnants » certaines des agences, dont une très importante en matière financière (Bloomberg), ont diffusé ce communiqué, sans aucune vérification, entraînant une perte de capitalisation de 7 milliards d’euros sur 36 le jour même. Pire, un faux démenti est parvenu aux rédactions. Le vrai démenti de Vinci est arrivé immédiatement après.

En l’espace d’une heure pourtant le mal était fait : le temps de l’attaque rends difficile la vérification du fait, au vu des volumes d’informations ne serait ce que sur cette société, l’action se déroulant sur moins d’une heure. On pourrait alors dire que les médias diffusent de fausses informations en oubliant qu’une partie des communiqués sont générés et utilisés quasi automatiquement par des robots. Au demeurant la sensibilité du sujet, et le fait que des cas similaires ont déjà eu lieu, devrait pousser les rédactions à une attention particulière pour les informations dont la diffusion a clairement un impact financier et donc social.

Accélération, accumulation

Certains journalistes eux-mêmes ont conscience de ces problématiques, en particulier de la « dictature de l’instantané », le fait de devoir produire en permanence du contenu menant à confondre avis, sentiment, opinion, réaction et informations ou faits, dans un « éditorialisme en continu ». En mettant à disposition des outils et méthodes, les médias ne font que décaler le problème du producteur vers le consommateur.

Or à son échelle, le consommateur/lecteur n’a pas le temps de mettre en application cette approche. Si tant est qu’il le veuille : car l’individu a naturellement des jugements, avis et biais cognitifs qui lui font choisir un média ou préférer une idée, posture et idéologie en particulier.

Malgré cette limite, contradictoire avec le fait de lire, de se bâtir sa propre conviction ou d’avoir l’esprit critique, du fait de l’accélération de la vie personnelle ou professionnelle et de la diffusion de plus en plus massive d’informations, seule la vérification des faits, la diversité des sources en plusieurs langues si besoin et l’utilisation de méthode permet de distinguer faits, information (faits exploités et mis en forme) et opinions.

Confrontés au déluge d’informations…
Esther Vargas/Flickr, CC BY-SA

Mais là apparaît un nouvel obstacle : pouvons-nous vérifier une information ?

Les limites du savoir ou le biais de la connaissance

La multiplicité des sites Internet de référence, pour s’en tenir au média le plus accessible et disponible, semble l’affirmer : nous pouvons explorer le monde par imagerie satellite, trouver des données macro-économiques sur tous les pays, reconstituer les parcours et réseaux des dirigeants, ou acheter en un clic tous les livres sur un sujet.

Mais il s’agit d’une illusion d’information : les moteurs de recherche ne couvrent pas la totalité du net ; de nombreux sites sont inaccessibles ou payants ; la masse d’information réellement disponible dépasse le temps de traitement disponible. Ce biais de connaissance est induit par les moyens technologiques mis à notre disposition.

Même les méthodes de visualisation des données les plus performantes, l’analyse des big data, ne peuvent traiter que les informations que nous leur fournissons. Au demeurant les utiliser, en connaissant cette limite, permet de représenter une réalité, celle que l’on a choisi d’étudier, et non pas la réalité dans son ensemble.

En matière de méthodologie on doit rappeler qu’il faut qualifier l’information mais également sa source de façon indépendante : des sites sérieux ont diffusé de fausses information (a posteriori celles sur les armes de destruction massives en Irak) et des séries télé ou des romans, par définition imaginaires, ont annoncé des scenarii qui se sont déroulés.

Les sites dits complotistes ont eux un objectif annoncé à savoir servir de caisses de résonnance aux opérations d’information d’un pays ou de l’autre. Les États-Unis, l’Angleterre, l’Allemagne et la France ont théorisé l’utilisation des actions psychologiques en soutien à leurs opérations militaires, avec l’utilisation des réseaux sociaux pour diffuser des messages calibrés ou capter du renseignement. Et c’est là que nous atteignons l’ultime limite de la vérification de l’information : certaines sont confidentielles, certaines sont techniques et certaines sont créées pour une opération d’influence.

Un exemple dont nous ne pouvons pas encore connaître tous les tenants et aboutissants : l’annonce du piratage du réseau électrique Nord américain par des hackers russes fin décembre 2016. Après que le Washington Post l’ait annoncé comme tel, dans le contexte que nous connaissons, l’article a été amendé suite à la modération des autorités officielles elles-mêmes. Sans parler de l’action politique ou médiatique, il est difficile pour un lecteur, même averti de vérifier par lui-même la réalité de cette attaque, qui plus dans un domaine où la danse des miroirs est techniquement faisable.

La figure du hacker…
Katy Levinson/Flickr, CC BY-SA

En conclusion, il faut garder à l’esprit que « le paysage narratif devient un champ de bataille permanent » où seule « l’éducation aux médias et à l’information, et la formation de futur.e.s citoyen.ne.s critiques » permet non pas d’avoir une réponse définitive, tant les intérêts privés et politiques s’entrechoquent, mais de pondérer l’information transmise, par la connaissance des limites de chaque élément de la chaîne de transmission.

On peut aussi citer l’utilisation de méthodes d’analyse, certes issues du renseignement, pour avancer en fonction des informations trouvées et qualifiées : la méthode des hypothèses comparées par exemple permet de réfléchir à toutes les possibilités tout en restant dépendante de ses « inputs ». Car l’information est un cycle, pas une série de points…

The Conversation

Pierre Memheld, Responsable du Master Intelligence Economique et Gestion du Développement International, Université de Strasbourg

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

La radicalisation violente commence-t-elle vraiment sur Internet ?

Si la recherche ne démontre pas de causalité directe entre usages numériques et radicalisation, il faut agir face à un cyberespace où se diffusent des discours de haine et des appels à la violence.

Source : La radicalisation violente commence-t-elle vraiment sur Internet ?

« Comment enseigner les méthodes d’analyse du renseignement » au #FIC2017 Stand D24

Pierre Memheld, Université de Strasbourg

L’analyse du renseignement est avant tout un ensemble de méthodes, et de connaissances, avant d’être des outils. L’évolution des moyens de communication, de commandement ou de collection entraîner une explosion des volumes d’informations à traiter ou des environnements logiciels à maîtriser.

De la méthode et des méthodes

Connaître les méthodes d’analyse est nécessaire pour ne pas être dépendant des solutions logicielles proposées, pouvoir mieux comprendre leurs fonctionnements et leurs avantages, et pouvoir continuer à analyse en environnement dégradé ou en absence de moyens.

Mais les méthodes d’analyse elles-mêmes ont une histoire, un contexte de création, une logique propre ou des limites d’utilisation. Une méthode d’analyse est avant tout une manière de représenter un ensemble d’informations, en les reliant ou en les comparant entre elles.

Si une méthode d’origine civile ne peut être utilisée en principe dans un contexte militaire par exemple, des adaptations sont possibles et chaque méthode peut être essayée dans un contexte différent que le sien d’origine : les méthodes sont alors des cadres de référence. Enfin, une méthode d’analyse ne vaut que par son application : l’enseigner sans donner de cas réel d’application ou sans mener des exercices avec n’est pas pertinent car l’objectif de l’analyse est d’aider à la décision.

Planifier collecte, analyse, communication…

Les méthodes ont besoin d’informations pour être utilisées. La bonne planification de la recherche du renseignement est donc une étape essentielle du cycle éponyme. La nature et le fonctionnement des « capteurs » (humains, électroniques, logiciels) peuvent influencer sur la qualité de l’information en « entrée » dans les méthodes, sans même parler de la qualité des sources.

Selon la version du cycle appliquée, on peut ou non distinguer les phases « exploitation » et « analyse » ; viennent ensuite les phases « communication » (savoir exprimer ou représenter une analyse de façon claire) et « retour sur expérience » (savoir si l’on a correctement, et à temps, collecter les informations nécessaires).

On le voit, toutes les phases sont essentielles car mal organiser ou mal transmettre le renseignement revient à rendre la manœuvre inutile : le décideur (qu’il soit économique, politique ou militaire) n’a pas les éléments pour prendre sa décision.

Mais la phase exploitation/analyse est au cœur du processus car elle est le « goulet d’étranglement » du cycle. Le décideur ne peut pas utiliser toutes les informations collectées et les informations souvent brutes doivent être raffinées, puis reliées et comparées entre elles, avant de devenir un « renseignement utilisable ». Au-delà de la décision à prendre, il s’agit d’anticiper les actions futures des concurrents ou des ennemis.

Les risques de biais cognitifs

Le principal risque de la phase « analyse » est l’analyste lui-même car il peut commettre des erreurs d’analyse, de façon volontaire ou inconsciente. Il s’agit du vaste sujet d’études des « biais cognitifs ». « L’expression « biais cognitifs » est généralement assimilée de manière erronée à la notion commune de « biais ». C’est-à-dire la tendance de certains à présenter plus ou moins « involontairement les informations, idées ou évènements d’une façon altérée par un a priori ou une conviction ». Il n’en est rien : un biais cognitif est la conséquence involontaire, automatique et systématique d’une opération de simplification conduisant à une erreur de jugement, que réalise en permanence le cerveau de n’importe quel individu. Celui-ci ne perçoit pas son action mentale comme simplifiée et est persuadé d’avoir suivi un chemin logique et rationnel. L’officier de renseignement comme tout autre individu est donc lui aussi exposé à ces biais, quelle que soit son expérience.

La seule manière de lutter contre les biais est de les connaître, de se connaître, d’utiliser des processus pour les contrer et de travailler en équipe. Il est avéré qu’une équipe aux compétences diversifiées (tant par les parcours personnels que les compétences rassemblées ou les langues/cultures maîtrisées) a une meilleure efficacité dans l’analyse et un moindre risque d’exposition aux biais.

Organisation du travail

Le cycle du renseignement est parfois remis en cause car il est dépendant de chaque phase pour produire du renseignement et donc des décisions. L’ancien analyste du renseignement américain Robert M. Clark a cherché à développer une méthode alternative en 2003 en proposant une « approche centrée sur les cibles » (target-centric approach).

Il reste néanmoins une méthode d’organisation du travail appliquée avec une attention particulière portée sur les points ci-dessus, grâce à la connaissance des blocages possibles, grâce à l’utilisation de l’évaluation continue de la « production » et grâce aux outils collaboratifs qui permettent le travail en réseaux et non plus de façon autonome, voire isolée (chacun gérant sa phase ou spécialité).

Dans la même logique, on peut essayer d’utiliser une méthode d’analyse issue d’un autre champ d’application à condition de garder en tête ses limites, contraintes et raison d’être. Certaines méthodes, comme la SWOT, sont utilisées pour analyser toutes sortes de situations alors que son rôle est de représenter de façon synthétique les forces, faiblesses, menaces et opportunités d’une organisation seule. La MEDO décrit un processus d’analyse d’un environnement militaire confrontant différentes hypothèses ami/ennemi afin de prendre une décision : est-elle utilisable dans une entreprise ?

Combien de méthodes ?

En dehors de ces différentes problématiques, il reste une barrière inhérente aux méthodes : leur nombre. Certains auteurs en recensent 5 « essentielles », d’autres 50 ou même plus de 150. Quel qu’en soit le nombre il est rare que l’on ait le temps de toutes les appliquer car chacune requiert une manière de formater et structurer les données, et parfois un logiciel.

Une entreprise, un gouvernement ou un état-major sont des organisations contraintes par le temps car elles doivent produire une décision selon un rythme imposé par les actionnaires, les électeurs ou les ennemis. Bien évidemment il existe des cellules d’expérimentation de nouvelles méthodes (par l’étude de la production scientifique) et la transcription de celles-ci dans les processus de décision en cours.

Cette fonction « études et prospectives » peut évidemment être assurée par la recherche universitaire telle que nous l’avons déjà évoquée. Les menaces émergentes, comme le cyber, est un des champs d’exploration des méthodes d’analyse, alliant outils de diagnostic pour identifier les acteurs et réactivité pour les dispositifs d’alertes/défense, tant les attaques sont rapides, brèves, efficaces. Les rencontres, comme le FIC, permettent de suivre l’état de l’art/menace en la matière et de connaître les méthodes applicables, les outils existants et donc de développer une intelligence collective.

The Conversation

Pierre Memheld, Responsable du Master Intelligence Economique et Gestion du Développement International, Université de Strasbourg

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

L’enseignement-recherche sur le renseignement en France : une filière à construire

Pierre Memheld, Université de Strasbourg

Il ne peut y avoir de recherche sans plus plusieurs facteurs rassemblés en même temps, mais pas forcément au même endroit : une filière de formation jusqu’au niveau master, permettant de diplômer des étudiants pour qu’ils poursuivent vers un doctorat ; des maîtres de conférence habilités à diriger des recherches (HDR) pour encadrer ces doctorats ; au moins une école doctorale permettant de rassembler étudiants, enseignants, chercheurs et docteurs ; enfin mais surtout des débouchés c’est dire des postes dans des instituions de recherche comme l’Institut de Recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) ou des emplois dans les services de renseignements.

Une telle filière n’existe pas tant le renseignement est rattaché aux domaines « relations internationales », « sciences politiques », « sciences de l’information » ou au droit, où l’on trouve les rares HDR et doctorants abordant ce sujet qui traditionnellement en France est « enseigné » dans les administrations et unités qui en ont le besoin.

« Book-spy ».
EFF Photos/Flickr, CC BY

La filière qui n’existait pas

Si l’on considère l’université seulement, il n’y a pas aujourd’hui de centre de recherche dans le renseignement. Comme le rappelle Franck Bulinge un des seuls habilité sur le renseignement même :

« il faut distinguer ce qui relève d’une part, des intelligence studies selon le modèle anglo-saxon, et d’autre part de la recherche appliquée au renseignement que je tente de développer en France depuis quelques années ». Les intelligence studies « portent sur les données historiographiques pour tenter de connaître et de comprendre l’objet renseignement ».

La recherche appliquée porte elle sur l’application des méthodes existantes, leur étude afin de les développer, de les appliquer et de les adapter au contexte. Le numéro 76 de la revue Hermès s’intitule « Le renseignement, un monde fermé dans une société ouverte », titre qui résume bien le paradoxe de l’enseignement du renseignement en France, bien que les administrations et unités spécialisées sur tournent de plus en plus vers la « société ».

Déjà en 2011 une étude, menée à l’IRSEM sous la direction d’Olivier Chopin, montrait que le domaine était développé aux États-Unis, déjà moins en Angleterre et peu en France. Au-delà des raisons dites « culturelles », on peut souligner que l’absence de débouchés limite la dynamique d’études sur le sujet, certains chercheurs français devant s’expatrier à l’étranger pour y trouver des universités capables de porter leurs recherches. Il s’agit d’un cycle vicieux car l’absence de chercheurs et d’enseignants limite l’apparition de cours ou de diplômes qui à son tour limite la création de chercheurs et d’enseignants.

En résumé la filière recherche sur le renseignement n’existe pas, malgré les compétences existantes, mais surtout malgré l’importance des besoins. Le renseignement est régulièrement cité comme une priorité par les autorités, critiqué pour ses « échecs » présentés comme tels en oubliant les résultats effectifs rarement médiatisés, mis en avant dans les « livres blancs » sur la défense et la sécurité.

Mercyhurst University.

17 universités américaines, 26 diplômes

Le renseignement est enseigné comme tel en Angleterre, aux Pays-Bas, en Italie, Espagne ou même Grèce. Aux États-Unis, l’université Mercyhurst héberge un département entier dédié aux intelligence studies qui propose des formations initiales sur 4 ou 5 années complètes ! Un article écrit en 2015 par un professeur de l’Université du Texas à El Paso recense 17 universités américaines proposant 26 diplômes, du Bachelor au Master, avec une augmentation continue du nombre d’établissements depuis 2001.

Si l’on peut comparer cette offre importante avec la situation en France, il faut toutefois rappeler qu’avant 2001 un seul établissement/programme existait, celui de Mercyhurst. L’événement fondateur car traumatisant que fut le 11 septembre ne doit pas faire oublier ce fait : même aux États-Unis la recherche sur le sujet était rare voire absente. Les formations se sont multipliées suite à une prise de conscience dure, à la mise en place de moyens et donc à la création de postes.

Une filière pour le monde économique

Les administrations ou unités dédiées ne peuvent à elles seules absorber le volume de diplômés créé. Il est nécessaire d’une part que l’enseignement du renseignement forme aux métiers existants dans ces unités mais également comprenne des enseignements transdisciplinaires vers le monde économique.

Pour que la filière soit complète il faut en effet penser en termes de ressources humaines : recrutement, évolution de carrière, reconversion. Au-delà d’être des employeurs, les entreprises sont elles-mêmes confrontées à des problématiques traitées par le renseignement : espionnage économique en provenance de concurrents parfois étatiques et sécurité de leurs employés ou de leurs investissements dans les zones à risques. En ce sens, les entreprises peuvent utiliser les méthodes et outils servant au renseignement, d’autant que même dans ce domaine l’externalisation devient une réalité et que certaines méthodes et outils viennent du monde de l’entreprise.

Comme l’a souligné Philippe Silberzahn (École de Management de Lyon), « les questions stratégiques auxquelles nos sociétés sont confrontées sont des problèmes complexes » qui sont « ouverts, non linéaires, subjectifs et non répétitifs ». Si l’analyse des environnements complexes est enseignée dans les écoles de commerce ou d’ingénieurs, le renseignement ne l’est pas même si certaines méthodes d’analyse comme PESTEL ont été adaptées à l’analyse de l’environnement des opérations.

Former des analystes pour la stratégie

Toute la difficulté à enseigner le renseignement ou l’analyse est qu’il faut s’appuyer des procédures, méthodes et outils tout en restant à même de s’adapter aux évolutions de l’environnement stratégique. La création d’une filière d’enseignement tend à « sanctuariser » les enseignements voire à ralentir, voire empêcher, toute remise en cause en cas d’échec le temps de l’analyse, modifier les enseignements et former aux évolutions. C’est un cycle permanent de retour sur expérience, planification, recherche, analyse, diffusion.

La spécialisation des formations, la création de « chapelles », tend elle à séparer les fonctions. Dans les entreprises, le décideur n’est plus régulièrement sur le terrain et a rarement une expérience dans l’analyse au sens propre, l’évolution des métiers privilégiant les financiers, les ingénieurs, les juristes ou les communicants, selon la culture propre à chaque industrie.

Il en va parfois de même chez les décideurs publics qui, méconnaissant les mécanismes du traitement de l’information, peuvent engendrer une politisation du renseignement, celui-ci devenant un outil pour justifier leurs choix. On pourrait ainsi militer pour une formation au renseignement des décideurs publics ou économiques, voire redonner à l’analyste un rôle de stratège au cœur des processus de décisions.

Mais dans l’état actuel des choses, il faut commencer par la création de la filière d’étude du renseignement, comme le font déjà les universités de Paris 2 Panthéon-Assas, Lyon 1 ou Strasbourg avec des formations spécialisées.

The Conversation

Pierre Memheld, Responsable du Master Intelligence Economique et Gestion du Développement International, Université de Strasbourg

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Pourquoi il faut renforcer l’enseignement de l’analyse stratégique en France

Pierre Memheld, Université de Strasbourg

Chercher, collecter et stocker de l’information n’est plus un enjeu à part entière. Les différents moteurs de recherche, les outils de veille ou les bases de données et le « big data » permettent en effet d’appréhender les évolutions d’un pays ou d’une industrie. Mais tout, ou presque, reste à faire : il ne s’agit donc plus de trouver ou d’avoir de l’information mais de l’exploiter avec les bonnes méthodes et outils, en permanence, dans toutes les langues, afin de fournir aux responsables des hypothèses validées afin de prendre des décisions.

L’autre caractéristique de l’environnement informationnel d’aujourd’hui est qu’il est décloisonné ou « transdisciplinaire » : facteurs économiques, politiques, sécuritaires ou militaires influent sur l’activité des entreprises ou des administrations. L’information étant aujourd’hui abondante, y compris dans les domaines stratégiques, il faut donc être à même de la traiter et de l’analyser. Ce constat resitue l’enjeu des processus d’intelligence économique ou du renseignement stratégique.

Nous assistons également à un décloisonnement des domaines d’application de l’analyse. Non seulement elle devient transdisciplinaire mais désormais une entreprise doit tenir compte de facteurs géopolitiques ; les forces armées, elles, doivent se préoccuper de facteurs économiques, et les États, des différentes formes d’action des mouvements terroristes ou des organisations criminelles. Si certains services ont pour mission de procéder à l’analyse des informations multi domaines et multi disciplines, il n’en va pas de même pour d’autres administrations spécialisées. D’autres acteurs, comme les forces armées ou les entreprises, ne sont pas organisés pour traiter les informations et désinformations extérieures à leur domaine d’activités face à un environnement opérationnel changeant.

Analyse : une science ou un art ?

L’analyse est inscrite dans le cycle du renseignement, qu’il soit appliqué à l’intelligence économique ou au renseignement militaire. Par exemple, elle est une phase de la Méthode d’Élaboration des Décisions Opérationnelles appliquée dans les états-majors. Des méthodes d’analyse, comme la PESTEL, SWOT ou les Cinq forces de Porter sont enseignées dans les écoles de commerce et sont donc des outils d’aide aux décisions des entreprises. l’analyse utilise des méthodes et outils provenant des domaines cités, mais également des sciences (géographie, mathématique, sociologie, gestion) d’où la question : « est-ce une science ou un art ? ». L’analyse peut être descriptive, explicative, évaluative ou estimative et ses méthodes ne s’appliquent pas à toutes les circonstances ou sujets car elles ont chacune une histoire, un domaine et une approche particulière.

Les autres phases du cycle du renseignement sont essentielles car elles soutiennent l’analyse : expression du besoin, planification et orientation de la recherche, exploitation des informations collectées et qualifiées, analyse écrite ou graphique, diffusion de la production vers les utilisateurs/décideurs. L’évaluation et le « retour sur expérience » de la recherche ou de l’analyse, voire de l’utilisation du renseignement, ont lieu à chaque étape du cycle afin de toujours savoir si ce travail permanent est utile, rentable et « à temps ». Il n’est pas question d’attendre la fin du processus de décision pour tenir compte d’informations contredisant les hypothèses initialement émises. Les hypothèses sont une formalisation des différents axes de recherche et d’analyse. L’analyse doit être confrontée aux faits et les décisions aux hypothèses.

Le processus d’analyse reprend la même logique. En voici une définition : « opération par laquelle l’esprit décompose un ensemble constitué, pour en déceler l’autonomie des parties, pour en apprécier mieux la congruence ou la finalité, ou simplement pour rendre accessible chacun de ses éléments » (Larousse). Les méthodes d’analyses sont appliquées selon des stratégies d’analyse (utilisation d’un modèle théorique, analyse des données relatives à un contexte, comparaison avec des précédents historiques, immersion dans les données) ou en fonction du résultat attendu : méthodes descriptives pour appréhender l’ensemble des données et trouver des tendances/comportements ; méthodes explicatives pour identifier les causes et les effets ; méthodes évaluatives pour juger de la pertinence ; méthodes estimatives pour anticiper des évolutions.

Alors qu’elle est au centre de tous les processus de décision, l’ enseignement de l’analyse en France est limité à quelques spécialités militaires ou policières, tout comme le renseignement en général, alors que c’est une discipline établie aux États-Unis. Le principal enjeu de l’analyse, qui doit s’appuyer sur un processus permanent de collecte et de veille, n’est pas de maîtriser son processus, méthodes et outils, mais de fournir des propositions différenciées d’actions aux décideurs. Eux-mêmes ont des contraintes spécifiques : évolution constante de l’environnement concurrentiel, nécessite de publication de résultats trimestriels, cadre légal évolutif et complexe. L’analyse doit pouvoir appuyer le décideur sur ces sujets sans perdre de vue les objectifs de l’entreprise.

Un nouveau diplôme

L’Institut des Traducteurs Interprètes et Relations Internationales de l’Université de Strasbourg, dans le cadre de la formation continue, a créé un diplôme pour appréhender ces enjeux : l’objectif est de former des analystes stratégiques aux contextes internationaux, aux méthodes d’analyses existantes et à la gestion de l’analyse dans un contexte opérationnel. Les domaines couverts seront les questions/enjeux des domaines suivants : criminalité organisée, opérations militaires, globalisation économique, négociations diplomatiques. L’enseignement comprendra des présentations théoriques et des modules spécialisés par domaine. Il s’agit d’une formation complémentaire de celles en intelligence économique ou de celles spécialisées dans les métiers du renseignement.

La spécificité est concentrer dans une formation unique l’ensemble des outils et méthodes existants permettant d’analyser l’information stratégique de plusieurs domaines d’applications : l’économie, l’investigation judiciaire, le contexte géopolitique et sécuritaire. La démarche d’analyse de l’information est commune malgré les différences de ces domaines. Cela permet de proposer des analystes aux administrations dédiées à ces questions mais également aux entreprises confrontées à ces questions dans leurs activités à l’international. L’autre spécificité est d’appuyer la formation sur des cas pratiques grâce aux partenaires éditeurs de logiciels du diplôme : IBM, Spallian, AMI Software, ESRI ou IXXO. Chacun est spécialisé sur une étape du cycle du renseignement et permettra aux étudiants de bénéficier d’une plate-forme de travail complète.

The Conversation

Pierre Memheld, Responsable du Master Intelligence Economique et Gestion du Développement International, Université de Strasbourg

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Changement du commandement indien: contre-terrorisme et renseignement

Samedi 17 Décembre, le gouvernement Indien a annoncé le nom des nouveaux grands commandants suivant: Armée de Terre, Armée de l’Air, « Intelligence Bureau » (IB: service de renseignement intérieur) et « Research & Analysis Wing » (RAX: service de renseignement extérieur). Le gouvernement a désigné le nouveau Chef d’Etat Major de l’Armée de Terre (Chief of Army Staff, COAS), en la personne du Lt General Bipin Rawat, issu de l’infanterie. Cette nomination a créé une polémique car le général Rawat, bien qu’issu du corps des Gorkha comme le général Dalbir Singh qu’il remplace, n’est pas l’officier général le plus gradé, comme le veut la « tradition ».

Le Lt General Bipin Rawat avec le chapeau spécifiquement des Gorkha.

Le Lt General Bipin Rawat avec le chapeau spécifiquement des Gorkha.

Les deux officiers généraux les plus gradés qui pouvaient prétendre au poste de COAS sont le général Baksi, issu de l’Arme Blindée Cavalerie, et le général Hariz, issu de l’Infanterie Mécanisée. La polémique semble plus avoir une origine de « guerre de chapelle » que de compétence, puisque ce n’est pas la première fois que l’officier général le plus gradé ne succède pas au COAS sortant. Le gouvernement a du précisé qu’il s’agissait d’une nomination au mérite, compte tenu de l’expérience du général Rawat, plutôt que pour toute autre raison « politique ». La sélection se fait parmi les officiers généraux ayant en charge un commandement.

"The Nusseree Battalion later known as the 1st Gurkha Rifles circa 1857"

« The Nusseree Battalion later known as the 1st Gurkha Rifles circa 1857 »

Le Lt General Bipin Rawat avait jusqu’à sa nomination la charge du commandement « Southern Army« . Outre sa carrière dans l’infanterie, des postes en états major ou à l’académie militaire de Dehradun, il a commandé une brigade multi-nationale de la MONUSCO en République Démocratique du Congo. Il a également été formé aux Etats Unis (Higher Command Course de Fort Leavenworth) et est titulaire d’un Doctorat de Philisophie de l’université de Meerut (principale base et école de l’infanterie), dans le domaine des relations entre médias et monde militaire. En 1987, il commandait un bataillon qui a combattu l’armée Chinoise.

Soldats Indiens capturés par l'Armée Chinoise durant la guerre de 1962

Soldats Indiens capturés par l’Armée Chinoise durant la guerre de 1962

Enfin en Juin 2015, après la mort dans une embuscade de 18 soldats indiens par des insurgés Naga dans l’état du Manipur bordant le Myanmar, il dirigea une opération de représailles contre ces militants au delà de la frontière, menée par le « 21st Para » (forces spéciales) du IIIème Corps d’Armée qu’il commandait alors. Cet épisode a peut être joué dans sa nomination tant le gouvernement a souligné que dans la situation actuelle, le contre-terrorisme et la contre-insurrection étaient des sujets prioritaires. Le Général Rawat a également eu un commandement, à la tête de la 19ème Division, dans la région frontalière Inde-Pakistan-Chine du Jammu et Cachemire (J&K).

Carte de la région du Jammu et Cachemire - la frontière du Nord Ouest

Carte de la région du Jammu et Cachemire – la frontière du Nord Ouest

Le renseignement dans cette situation est essentiel. Les nouveaux chefs des deux principaux services sont Rajiv Jain pour l’IB et Anil Dhasmana pour le RAW, pour une une durée de deux ans. Jain, qui était déjà « special director » est un policier entré à l’IB en 1989, spécialiste des mouvements islamistes. Dhasmana est également un policier qui a passé 23 ans au sein du service extérieur où il s’occupait en particulier du « desk » Pakistan. Les deux étaient déjà prévus pour prendre la place des directeurs sortants, au titre de leur ancienneté dans les services, avec une expérience sur le Pakistan (dont le Balochistan) mais aussi sur la région du J&K et l’Afghanistan.

Anil Kumar Dhasmana (L), a 1981-batch IPS officer, will head the R&AW. Rajiv Jain (R), a 1980-batch Jharkhand cadre IPS officer, is the new IB chief.

Anil Kumar Dhasmana (L), a 1981-batch IPS officer, will head the R&AW. Rajiv Jain (R), a 1980-batch Jharkhand cadre IPS officer, is the new IB chief.

L’IB a été créé en 1947 lors de l’indépendance de l’Inde, à partir du « Central Intelligence Bureau » existant sous l’ère britannique, au sein du ministère de l’intérieur. En 1885, un premier département du renseignement intérieur, en charge de la surveillance de la frontière du Nord Ouest, avait été créé au sein de l’armée des Indes. Puis en 1909, un « Indian Political Intelligence Office » fut créé pour surveiller les mouvements « révolutionnaires » indiens, renommé « Indian Political Intelligence » en 1921.  Fort de 25000 personnes, il est en charge de la sécurité intérieure, de la surveillance des mouvements extrémistes et terroristes, ainsi que du contre espionnage.

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Le RAW a été créé en 1968 à partir de l’IB suite à l’échec de celui ci pour prévenir l’attaque de la Chine en 1962, et la guerre contre le Pakistan en 1965. Il devint alors logique de créé un organisme indépendant dédié au renseignement extérieur (Chine, Pakistan, Bangladesh, Afghanistan, Sri Lanka), au contre terrorisme, et opérations visant à défendre les intérêts stratégiques de l’Inde, dont le renseignement économique. Le RAW participe également à la sécurité du programme nucléaire. Il dépend directement du Premier Ministre. Il dispose enfin d’une branche d’action clandestine, dont le Pakistan dénonce régulièrement les opérations sur son territoire.

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Les autres services de renseignement indiens sont: la « Defence Intelligence Agency » (service militaire avec plusieurs branches); le « Signals Intelligence Directorate » (service militaire dédié aux interceptions); plusieurs services dédiés aux affaires financières et fiscales; et enfin une « National Technical Research Organisation » dépendant du « National Security Advisor » sous les ordres du Premier Ministre, également en charge des interceptions. Le « Cabinet Secretariat » du Premier Ministre dispose enfin d’un « Joint Intelligence Committee » (JIC) pour coordonner les actions et exploiter les renseignements issus des différents services.

Principaux organismes de renseignement indiens

Principaux organismes de renseignement indiens

Avec la création du « National Security Council » (NSC) en 1999, le rôle du JIC fut réduit et certaines de ses tâches fusionnées avec le NSC. A noter que le RAW, qui n’est pas à proprement parler une agence mais une « aile » (wing) du « Cabinet Secretariat« , n’a pas à répondre aux demandes du parlement. Si ces services sont parfois critiqués pour leur efficacité (comme lors des attentats de Bombay en 2008), ou connaissent des crises internes voire des défections, ils ont un rôle central dans la lutte contre les mouvements terroristes « internes » (Naga et Naxals) ou « externes » (Al Qaeda et Etat Islamique) sur le territoire indien ou à l’étranger.

Intelligence Campus Entreprise : le renseignement militaire s’allie aux start-up

Le monde militaire, le monde de l’entreprise et de le monde universitaire ont des intérêts parfois divergents mais des compétences souvent convergentes. Ce projet sera suivi de bien d’autres dans les domaines touchant aux technologies ou à l’enseignement du renseignement.

La cybercriminalité

La Direction du renseignement militaire veut capitaliser sur la French Tech. Elle ouvre un campus d’expertise basé à Creil, réunissant start-up, grandes entreprises, écoles et instituts de recherche.
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