Le soleil levant de l’Inde

Nobusuke Kishi - Jawaharlal Nehru - 1957

Nobusuke Kishi – Jawaharlal Nehru – 1957

Narendra Modi - Shinzo Abe - 2015

Narendra Modi – Shinzo Abe – 2015

58 ans séparent les deux photos ci-dessus et pourtant elles sont liées à plus d’un titre. En effet, outre les relations économiques et stratégiques entre les deux pays (vieilles formellement de 112 ans et beaucoup plus culturellement ou religieusement), le Premier Ministre actuel du Japon, Shinzo Abe, n’est autre que le petit fils de l’ancien Premier Ministre Nobusuke Kishi : après le rétablissement des relations diplomatiques en 1952 entre les deux pays, il fut celui qui développa une nouvelle ère dans leurs relations économiques. Dès 1958, le Japon commença à accorder des prêts en yens, et reste depuis le premier pays en termes d’aides, à l’Inde[i].

Les relations de l’Inde avec le Japon remontent au 6ème siècle avec l’introduction du Bouddhisme suivie d’échanges religieux et culturels importants. Des échanges commerciaux maritimes se sont développés comme par exemple avec les comptoirs portugais en Inde. Les relations formelles entre une Inde unifiée par le Raj Britannique et l’empire Japonais de l’ère Meiji furent établies en 1903 avec la création de la Japan-India Association, mais furent interrompues par la guerre. Dès la guerre finie, les relations reprirent, l’Inde s’inspirant de la capacité du Japon à se relever alors qu’elle venait de déclarer sa propre indépendance.

Aujourd’hui, le Japon est devenu un des premiers investisseurs en Inde et de nombreuses industries japonaises y ont implanté des usines. Actuellement les relations stratégiques des deux pays se développent à l’aune des velléités d’expansion chinoises en Mer de Chine du Sud. L’Inde partage ces préoccupations et cherche à développer sa propre approche, en développant ses relations avec le Japon et l’ASEAN, même si elle semble converger avec l’approche américaine. Outre les visites mutuelles des Premiers Ministres et Ministres de la Défense, les marines des deux pays conduisent des exercices en commun dont en Octobre dernier avec les Etats Unis dans l’Océan Indien.

 

Le Japon et l’Inde après la guerre

La Deuxième Guerre Mondiale vit s’opposer les deux pays, avec même des indiens combattant du côté japonais : La Indian National Army (INA), composée entre autres de volontaires, du nationaliste indépendantiste Subhas Chandra Bose, ancien allié politique de Gandhi, combattit auprès des troupes japonaises en Birmanie contre les anglaise. La INA était aussi composée de prisonniers de guerre indiens et d’indiens vivants en Malaisie ou en Birmanie. Elle était le bras armé du « gouvernement provisoire de l’Inde libre » de Bose créé en 1943 à Singapour, après son retour d’Allemagne[ii]. Cette unité symbolique ne fut pas au demeurant d’un grand poids dans les combats.

Nobusuke Kishi fut le 56ème et le 57ème Premier Ministre du Japon. Fonctionnaire du Ministère du Commerce et de l’Industrie dans les années 20, il visita les Etats Unis, l’Allemagne et l’Union Soviétique. Membre du mouvement des « bureaucrates réformateurs » il avait également des liens avec les militaires partisans de la « guerre totale » et devint ainsi après l’invasion de la Mandchourie un des plus importants administrateurs du Manchukuo. En 1940 il devint ministre en charge de certains aspects industriels de la guerre. Emprisonné après la guerre, il ne fut jamais jugé, et fut libéré en 1948 et créa un mouvement « national populaire de salut »[iii].

En 1952, l’interdiction touchant les hommes politique ayant eu des fonctions pendant la guerre étant levée, Kishi échoua d’abord à être élu mais le fut en 1953 avec le parti « libéral ». Soutenu par de nombreux députés de la Diète il rejoint le parti « démocrate » en 1954 comme secrétaire général. Il joue alors un rôle central dans la fusion des deux partis : il devient secrétaire général de l’ensemble, le Parti Libéral Démocrate, et surtout le principal financier des campagnes. Enfin, en 1957 il devient Premier Ministre et veut rapidement développer les relations politiques et économiques du Japon avec les pays d’Asie du Sud Est, et réviser le pacte de sécurité mutuel Américano-japonais de 1952.

Il fut également actif sur le plan international, avec l’accession du Japon au Conseil de Sécurité des Nations Unies, des visites d’état en Australie, Pologne, Argentine. Il solda surtout le passif existant avec les pays touchés par la guerre, en payant ainsi des dommages à l’Indonésie. L’Inde elle devait être un des premiers pays à signer un traité de paix avec le Japon en 1952 abandonnant ainsi toute demande de réparation au titre des dommages de guerre. En 2006, l’ancien premier ministre indien Manmohan Singh rendit hommage à Kishi, lors d’un discours à la Diète, soulignant son rôle dans le regain des relations entre les deux pays, en particulier les aides du Japon à l’Inde.

 

Nouveaux accords stratégiques

La visite d’état du Premier Ministre Shinzo Abe, pour la 9ème conférence annuelle Inde-Japon, du 11 au 13 Décembre, avait donc une portée personnelle et historique au-delà des enjeux politiques et économiques. La seule période d’après guerre durant laquelle les relations des deux pays se sont refroidies fut en 1998 après les essais nucléaires indiens. Le Japon dut prendre des sanctions économiques en parallèle des Etats Unis[iv]. Mais cette période ne dura pas et désormais le Japon et l’Inde sont alignés quant aux questions énergétiques, y compris dans le nucléaire : un pacte nucléaire a été signé mais reste conditionné à un usage pacifique par l’Inde de cette énergie.

Cet accord, nécessaire au développement de l’industrie indienne s’élevant à 12 milliards, était intégré dans un cadre comprenant d’autres contrats et aspects. Pour la première fois l’Inde va pouvoir exporter des voitures vers le Japon. L’industrie indienne cherche de plus en plus à exporter, domaine où elle intervient moins que sa concurrente chinoise, afin de soutenir son développement. Celui-ci doit aussi s’appuyer sur la politique du « Make In India » lancée par le Premier Ministre Modi pour amener les industriels étrangers à augmenter leurs présences et investissements en Inde par le biais des contrats publics, offsets et transferts de technologie[v].

Autre impératif pour l’Inde, la modernisation de ses infrastructures, énergétiques mais surtout logistiques. Par exemple, à ce jour, le charbon pour les centrales électriques doit être transporté par camions, le réseau ferroviaire n’étant pas assez développé. A un autre niveau, Shinzo Abe a signé un accord pour que le Japon, au travers d’un consortium ad-hoc, construise le 1er train à grande vitesse indien[vi]. Si le Japon exporte déjà beaucoup de technologies, cette visite d’état illustre un retournement complet dans deux domaines : le nucléaire d’abord[vii], sujet sensible au Japon surtout depuis Fukushima, mais aussi la défense, domaine où le pays a changé sa constitution depuis peu[viii].

Ces accords avaient été initiés l’année dernière lors de la visite du Premier Modi au Japon. D’autres domaines plus techniques sont concernés : aides financières, suppression des doubles taxations, R&Ds industrielles privées, éducation, visas, villes intelligentes. Mais un dossier longtemps attendu, et symbolique, n’a pas connu de conclusion : la vente des hydravions US-2 de reconnaissance maritime ShinMaywa[ix]. Un accord a été signé pour « soutenir la poursuite » de ce projet visant à construire en Inde ces appareils, héritiers des Kawanishi H8K de la 2ème guerre mondiale : après la guerre Kawanishi devint ShinMaywa et eu à nouveau le droit de construire des hydravions.

 

Conclusion

Depuis l’arrivée au pouvoir du Premier Ministre Modi, l’Inde semble avoir repris l’ »offensive » sur le plan diplomatique avec la multiplication des visites officielles chez les partenaires historiques comme la Russie ou les Etats ou chez les pays ayant des intérêts partagés, économiques ou stratégiques, comme le Japon, la Corée ou plus généralement les pays de l’ASEAN. La visite de Shinzo Abe avait un objectif stratégique pour que ces deux puissances régionales contre balancent l’expansion chinoise. Même s’il s’agit ainsi de s’aligner sur les Etats Unis, le Japon et l’Inde ont leurs propres griefs et relations avec ce voisin encombrant bien que partenaire commercial incontournable.

L’Inde et le Japon négocient, investissent, achètent, s’opposent avec la Chine. La Chine remet en question les zones économiques exclusives maritimes du Japon, des Philippines ou du Vietnam. La Chine construit des infrastructures ferroviaires et routières au Pakistan et en Birmanie, « encerclant » ainsi l’Inde[x]. Elle construit des bases militaires en Mer de Chine du Sud et dans l’Océan Indien. Les marines du Japon et d’Inde ont mené l’exercice naval Malabar en commun. Le partenariat spécial global stratégique des deux pays[xi], continuation d’une relation ancienne, devient une réalité au-delà des liens personnels, culturels ou religieux.

 

Références

i Japan-India Relations (Basic Data), http://www.mofa.go.jp/region/asia-paci/india/data.html

ii Où il avait du partir en 1941, au vu de ses positions indépendantistes : il y reçu le soutient du gouvernement nazi et où il créa une « légion de volontaires indiens », unité militaire qui participa à différentes opérations.

iii Soutenu par certains officiels américains: The American Council of Japan composé de deux anciens ambassadeurs, d’avocats, de journalistes.

iv « L’Inde nucléaire », https://exmergere.info/2015/08/14/linde-nucleaire/

v « BITD indienne : vers les stratégies du «Make in India» and «Export India» », http://www.iris-france.org/55084-la-bitd-indienne-vers-les-strategies-du-make-in-india-and-export-india/

vi Entre Mumbai et Ahmedabad : « Indo-Japan partnership aimed at counter balancing China: Chinese daily », http://economictimes.indiatimes.com/articleshow/50200659.cms?utm_source=contentofinterest&utm_medium=text&utm_campaign=cppst

vii Le Japon jusqu’à present n’exportait pas de technologies nucléaires vers un pays non signataire du “Non Proliferation Treaty” ce qui est le cas de l’Inde.

viii « Japanese lawmakers OK greater overseas role for military », http://edition.cnn.com/2015/09/18/asia/japan-military-constitution/

ix « India and Japan sign accords to support US-2i deal », http://www.janes.com/article/56611/india-and-japan-sign-accords-to-support-us-2i-deal

x « Inde-Chine, entre encerclement et contre-encerclement », Jean-Vincent Brisset – Pierre Memheld, Revue Défense Nationale N° 783, Octobre 2015

xi ‘India and Japan Vision 2025: Special Strategic and Global Partnership Working Together for Peace and Prosperity of the Indo-Pacific Region and the World’: « India, Japan ink pacts on bullet train, defence, nuke energy », http://www.tribuneindia.com/news/nation/india-japan-ink-pacts-on-bullet-train-defence-nuke-energy/169950.html

Inde – Etats Unis : alliés objectifs ou opportunistes ?

Modi USIBC

La 40ème session du US India Business Council (USIBC) a commencé Mardi 22 Septembre 2015 à Washington pour préparer la seconde visite officielle du Premier Ministre Narendra Modi et continuer à développer les relations économiques et diplomatiques anciennes entre les deux pays. Celles-ci remontent à la 2ème Guerre Mondiale, durant laquelle des troupes américaines combattirent avec les indiennes (sous commandement anglais) contre les Japonais en Birmanie, des scientifiques indiens eux participèrent au projet de bombe nucléaire Manhattan.

L’objectif pour les Etats Unis est clair et a été réaffirmé par le Vice Président Joe Biden dès le début de la session : « our goal is to be India’s best friend ». L’USIBC est l’association économique bilatérale la plus importante des Etats Unis avec plus de 300 entreprises indiennes et américaines. Le gouvernement américain voit le développement de sa relation avec l’Inde comme une priorité du 21ème siècle, reconnaissant ainsi son rôle régional, voire international, aussi bien sur le plan économique que stratégique ou diplomatique.

Si l’USIBC est une organisation professionnelle, elle est directement coordonnée avec les actions diplomatiques et économiques du gouvernement et de l’administration américaine, depuis 40 ans quelques soient les orientations politiques des deux pays. La session annuelle est sous le patronage des ministres concernés avec en clôture les 2 chefs d’état. Les secteurs économiques couverts vont de la défense aux sciences de la vie, de l’énergie à l’agriculture en passant par les technologies de l’information ou les infrastructures.

Si tous les secteurs sont traités, l’objectif étant d’aplanir les obstacles et d’identifier les opportunités, le cœur du dialogue indo-américain reste l’énergie et la défense. L’Inde vient d’annoncer l’achat d’hélicoptères Apache et Chinook de Boeing avec probablement une part de production locale dans le cadre de la politique du « Make In India ». Dans le domaine énergétique, au-delà d’une coopération continue dans le nucléaire, l’Inde et les Etats Unis discutent sur les énergies renouvelables et le réchauffement climatique.

Ce haut niveau de discussions régulières a permis de faire des Etats Unis la première destination des exportations indiennes. A l’inverse les Etats Unis ne sont que le 5ème partenaire commercial de l’Inde derrière la Chine, les Emirats Arabes Unis, l’Arabie Saoudite et la Suisse. Les Etats Unis veulent faire de l’Inde un partenaire économique de premier rang mais misent surtout sur la position géostratégique de celle-ci en Asie pour contrebalancer l’influence de la Chine dans la région. Malgré ces considérations, l’Inde continue à développer une approche spécifique.

L’Inde ne peut se passer de la Chine, celle-ci investissement massivement dans son industrie, mais doit en même temps contrer les tentatives d’expansions territoriales de son voisin. Donc dans une politique de diversification de ses partenaires, la Russie étant toujours très présente, l’Inde donne l’impression de se rapprocher des Etats Unis. L’Europe n’est pas un partenaire en tant que tel, bien que chacun de ses membres soit présent en Inde. La France pourrait s’inspirer de l’USIBC pour développer ses relations, également anciennes et stratégiques, avec l’Inde.

En effet, l’Inde, au travers de sa politique « Make in India », peut sembler imposer des conditions contractuelles jugées par certains « excessives » (offsets de 30 à 50% du montant des contrats, transferts de technologies). Elle n’est pas le seul pays à avoir cette approche pour développer son industrie/économie mais ces conditions sont connues à l’avance par les industriels cherchant à gagner des appels d’offres. La différence entre concurrents est désormais de respecter voire devancer ces conditions (comme proposé par Angela Merkel lors de sa visite d’état) ou non.

Même si l’Inde ne s’est jamais laissée enfermer dans une relation « mono latérale », elle ne peut ignorer les Etats Unis, tant ceux-ci sont importants sur les plans économiques, diplomatiques ou militaires. Si elle réaffirme sa présence à l’échelle régionale, et si de nombreux pays la courtise, elle n’est pas encore une grande puissance militaire ni un acteur diplomatique central, hormis l’attention qu’on lui porte à Paris, Moscou, Tokyo ou Pékin, à chaque fois pour des raisons différentes ayant le plus souvent trait à leurs propres intérêts.

Inde – Etats Unis : convergences ou divergences ?

Carter - Parrikar

U.S. Defense Secretary Ashton Carter, right, walks with Indian Defense Minister Manohar Parrikar after receiving a ceremonial welcome in New Delhi, India, Wednesday, June 3, 2015

Parmi les théâtres d’opérations militaires de la 2ème guerre mondiale, il en est un moins connu que ne l’est l’Europe (ouest ou est) ou même l’Asie Pacifique où l’affrontement fut, par certains aspects, plus important d’ailleurs qu’en Europe. Le théâtre Birman, ou campagne de Birmanie, opposa les forces armées Britanniques, alliées à la Chine, et soutenues par les Etats Unis, aux forces Japonaises, alliées à la Thaïlande avec même des troupes de l’Indian National Army[i]. Ainsi de 1942 à 1945, des troupes américaines se battirent aux côtés des troupes Indiennes de l’armée Britannique.

De par leur implication sur ce théâtre, et les aspirations d’indépendance de l’Inde, le Président Roosevelt soutint cette revendication ce qui créa des tensions avec le Royaume Uni de Winston Churchill. Certains scientifiques indiens, comme Piara Singh Gill, participèrent au projet Manhattan, avant de participer au programme nucléaire indien après l’indépendance. Le programme indien fut lancé avant 1947, dès 1944, où un autre scientifique, le Docteur Homi Jehangir Bhabha, créa le Tata Institute of Fundamental Research.

Malgré ces prémices de coopérations sur des questions stratégiques, la période postindépendance ne fut pas très favorable pour les relations entre l’Inde et les Etats Unis. Ces derniers se rapprochaient du Pakistan, et l’Inde se dirigeait vers un statut de neutralité, comme pays non aligné, tout en développant des relations diplomatiques avec l’URSS dès 1955. S’il y eut une éclaircie pendant la présidence de Kennedy, sur fond d’anticommunisme face à la Chine (à l’occasion de la guerre Sino-Indienne de 1962), les relations se détériorèrent à nouveaux après son assassinat.

Les Etats Unis continuaient de supporter le Pakistan, alors même que celui attaquait l’Inde. En 1974, l’Inde conduisit son premier essai nucléaire. Mais les Etats Unis ne jugèrent pas cet essai comme violant les traités en vigueur et donnèrent à l’Inde de l’uranium enrichi pour le réacteur de Tarapur, construit en 1963 par Bechtel et General Electric. Durant les années 1980, les relations entre les deux pays devaient s’améliorer, après le retour au pouvant d’Indira Gandhi et après l’invasion soviétique de l’Afghanistan, anciennement pays frontière de l’Inde avec l’Asie Centrale.

L’Inde commença à acheter des équipements de défense aux Etats Unis, incluant des avions de chasse F5, des ordinateurs ou des radars. En 1984, les Etats Unis approuvèrent l’exportation de turbines à gaz pour équiper des frégates de l’Indian Navy ou des moteurs d’avions pour le programme Light Combat Aircraft[ii]. Si le début des années 90 connut une amélioration des relations indo-américaines, un nouvel « incident » eut lieu en 1998 lorsque l’Inde mena une série de nouveaux essais nucléaires[iii].

Cette fois ci, les Etats Unis réagirent, différemment qu’en 1974, en condamnant fermement ces essais jusque devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies. Le Président Clinton imposa des sanctions économiques à l’encontre de l’Inde, incluant l’arrêt des aides militaires et économiques, gelant les avoirs des sociétés publiques indiennes déposés dans des banques américaines, interdisant des prêts aux pays, mettant un embargo sur les exportations d’uranium et technologies aéronautiques. Cependant ces sanctions furent inefficaces face à l’Inde.

Celle-ci connaissait alors une forte croissance économique et la quasi-totalité des pays, à l’exception du Japon, devait maintenir des relations économiques avec elle. Ainsi dès 2000, Bill Clinton visita l’Inde pour relancer les discussions bilatérales. A cette occasion, le US Science & Technology Forum fut créé. Depuis d’autres « forum » de coopération ont été créés, comme le très actif US India Business Council. La diaspora indienne aux Etats Unis estimée à plus de 3 millions est influente, de nombreux américains d’origine indienne ou des émigrés étant nommés à des postes importants.

En 2005, l’Inde et les Etats Unis signèrent le US India Civil Nuclear Agreement portant sur la séparation des activités nucléaires civiles et militaires sous la supervision de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique. Cet accord permet à l’Inde de continuer son programme militaire tout en ouvrant 35 installations nucléaires civiles aux inspections internationales. L’Inde est une exception, puisqu’elle est le seul pays à pouvoir commercer des équipements et matériaux nucléaires sans être signataire du Non Proliferation Treaty et en développant ses armements nucléaires.

Depuis les Etats Unis cherchent à renforcer leurs relations avec l’Inde que ce soit au plan économique ou stratégique. Marqué en 2010 par la visite du Ministre des Affaires Etrangères indien à Washington[iv], ce dialogue vise à rapprocher les Etats Unis d’un pays clé en Asie. Economiquement et militairement, l’Inde affirme, ou réaffirme, sa place dans « son océan », à l’échelle régionale, vers l’Asie Centrale et vers l’Asie du Sud-Est. Ce positionnement intéresse les Etats Unis par rapport à leur propre pivotement vers l’Asie Pacifique et pour contenir l’expansionnisme chinois.

Sur le plan strictement militaire, les Etats Unis ont récemment vendu à l’Inde des matériels militaires utiles à sa stratégie de contrôle de ses frontières terrestres, aériennes ou maritimes : des avions de surveillance P-8 Poseidons, des avions de transport C-17 ou des moteurs d’avions. Des exercices communs ont été menés, y compris dans le domaine du contre-terrorisme avec également un partage de renseignements. Même si ces coopérations se développent, l’Inde garde son indépendance sur de nombreux points, à commencer par ses relations avec la Russie.

On le voit, la récente visite du Secrétaire d’Etat Américain à la Défense, Ashton Carter, en Inde est l’aboutissement d’un long processus de convergences et de divergences entre l’Inde et les Etats Unis[v]. Cette visite a permis la signature du Defence Framework Agreement et du Defence Technology and Trade Initiative (DTTI), qui vont permettre de développer des coopérations dans la R&D et l’industrie, selon la politique du « Make In India« , comme l’a rappelé l’ambassadeur américain en Inde, Richard Verma, qui est d’origine indienne.

Cette visite est la suite logique de celle de Barack Obama en Janvier 2015 à l’occasion de la fête nationale indienne. Dès son arrivée, le Président Américain et le Premier Ministre Indien avaient annoncé la signature d’un accord pour débloquer des milliards de dollars dans le domaine nucléaire, dans la continuation du premier accord signé en 2005. La priorité en matière de défense n’est pas tellement de vendre du matériel américain à l’Inde, mais de développer des matériels en commun.

L’Inde est particulièrement intéressée par le domaine des drones et des porte-avions, équipements dont elle a besoin pour accroitre ses capacités de contrôle de ses frontières terrestres et de projection de ses forces maritimes. Sur ce dernier point, et dans le cadre de la DTTI, l’Inde et les Etats Unis envisage une coopération sur le développement de la nouvelle génération de catapulte électromagnétique (08 – EMALS)[vi].

Même si l’Inde ne s’est jamais laissée enfermer dans une relation « mono latérale », elle ne peut ignorer les Etats Unis, tant ceux-ci sont importants sur les plans économiques, diplomatiques ou militaires. Si elle réaffirme sa présence à l’échelle régionale, et si de nombreux pays la courtise, elle n’est pas encore une grande puissance militaire ni un acteur diplomatique central, hormis l’attention qu’on lui porte à Paris, Moscou, Tokyo ou Pékin, à chaque fois pour des raisons différentes.

Références
i L’Armée nationale indienne (hindi : Azad Hind Fauj) était une force armée fondée en 1942 par des indépendantistes indiens, qui s’allièrent au Troisième Reich et à l’Empire du Japon durant la Seconde Guerre mondiale, avec pour finalité de renverser le Raj britannique et d’obtenir l’indépendance de l’Inde.
ii Déjà en 1984, le LCA était prévu pour remplacer à terme les déjà vieillissant MiG-21, sujet toujours d’actualité puisque le LCA a à peine commencé à être admis en service actif dans l’Indian Air Force.
iii Pokhran-II was the series of five nuclear bomb test explosions conducted by India at the Indian Army’s Pokhran Test Range in May 1998. It was the second Indian nuclear test; the first test, code-named Smiling Buddha, was conducted in May 1974. http://en.wikipedia.org/wiki/Pokhran-II
iv « The Strategic Dialogue produced a joint statement in which the two countries pledged to « deepen people-to-people, business-to-business, and government-to-government linkages for the mutual benefit of both countries and for the promotion of global peace, stability, economic growth and prosperity. » It outlined extensive bilateral initiatives in each of ten key areas: (1) advancing global security and countering terrorism, (2) disarmament and nonproliferation, (3) trade and economic relations, (4) high technology, (5) energy security, clean energy, and climate change, (6) agriculture, (7) education, (8) health, (9) science and technology, and (10) development. « U.S.-India Strategic Dialogue Joint Statement » – http://www.state.gov/r/pa/prs/ps/2011/07/168745.htm
v « India-US: Technology Transfer Tussle – Analysis », http://www.eurasiareview.com/06062015-india-us-technology-transfer-tussle-analysis/
vi Avoir des catapultes améliorerait les capacités des futurs portes avions indiens. L’Inde doit renforcer sa marine pour faire face au déploiement, de plus en plus proche de ses frontières et zones économique maritimes, de la marine Chinoise. Les autres domaines de coopération envisagés dans la DTTI sont les moteurs d’avions et les l’amélioration des Hercules C130J. La cyber-sécurité faisait également partie des discussions. « La relation Inde – Etats Unis », https://exmergere.info/2015/01/26/la-relation-inde-etats-unis/