« Let’s call a cat a cat »: le félin retombe toujours sur ses pattes

La traduction vous semble saugrenue? C’est normal, celle-ci n’est pas littérale (on peut aussi rediscuter de la forme en anglais).

Alors pourquoi sommes nous allés appeler l’intelligence économique ainsi alors qu’en anglais cette activité est nommée « renseignement concurrentiel » (competitive intelligence)?

Il se trouve que le mot renseignement est mal compris, mal « popularisé » et surtout mal enseigné.

Les recherches sur Google, ou Qwant (soyons Français), pour « études de renseignement » (intelligence studies) et « enseignement du renseignement » (intelligence education), fournissent respectivement moins de 100 & 10 et moins de 50 & 20 résultats.

Il n’y a pas aujourd’hui, au sens propre du terme, de centre de recherche universitaire (j’insiste sur ce dernier point) sur ces sujets. Là il y en a près d’une trentaine aux États-Unis et au Royaume Unis. Ah oui mais voilà nous ne voulons pas faire les choses comme eux.

Il y a sans doute des facteurs culturels pour expliquer les différences entre les anglo-saxons et nous (qui sommes nous). En France le renseignement est, c’est naturel ceci dit, une exclusivité de l’État, un sujet sérieux et par définition confidentiel/secret.

Je fais souvent le test du « quidam »: « qu’est ce que l’intelligence économique »? Invariablement la première réponse est « de l’espionnage » … et expliquer la différence entre une activité illégale/clandestine et une activité légale/ouverte demande du temps.

Dans le monde anglo-saxon, le renseignement est une activité noble voire carrément un devoir au Japon où il a fait partie du serment impérial. En France, quand vous commencez, à l’école, par « la curiosité est un vilain défaut » la base de l’approche est biaisée.

En « renseignement concurrentiel » il n’est nullement question de voler ou copier, la quantité d’informations parfaitement légalement disponible est de plus en plus importante: entre la mise à disposition de nouvelles ressources et l’émergence de nouveaux producteurs, pour l’instant nous sommes dans l’exponentiel.

Revenons aux États-Unis: nous pourrions parler des passerelles public/privé qui favorisent les échanges et les coordination au fil de la carrière et des intérêts stratégiques et donc de la mise à disposition par l’état d’informations permettant aux entreprises de gagner des marchés voire de racheter des concurrents.

Est-ce que le sujet « competitive intelligence » est enseigné? Oui bien sûr … au sein des diplômes sur le renseignement en général, le concurrentiel et l' »Open Source Intelligence » étant des modules à part entière, parmi les autres enjeux et outils ou méthodes à utiliser.

Si aux États-Unis on peut parler de coordination, certains diront collusion, en Chine nous pourrions carrément parler d’appareil d’état puisque outre les liens organiques, et donc les transferts d’informations, par exemple l’Armée est propriétaire des terrains où sont installés des entreprises occidentales …

En France, si l’on passe du public au privé, après une carrière plus ou moins longue, on passe rarement du privé au public plusieurs fois, apprenant et apportant chaque fois de nouvelles informations, pratiques, et expériences.

Il y a une séparation des activités normale ce qui n’empêche pas les dérives individuelles. L' »intelligence économique » a fondé son identité sur la légalité et l’éthique de ses activités, ce qui n’a jamais empêché les dérives voire carrément l’espionnage …

Le renseignement est une activité légale menée dans un cadre défini et sous une autorité identifiée. En ce sens, les activités des « services de renseignement » sont légales puisque sous l’autorité de l’État, celui-ci ayant une exception régalienne pour se renseigner sur les autres états.

En quoi, en dehors du débat sémantique, philosophique voire tétrapilectomique (je me souviens d’heures passer à définir une entreprise française), une activité de collecte, exploitation, analyse de l’information conduite dans le cadre des lois ne pourrait pas s’appeler renseignement?!

Pourquoi ne faudrait il pas défendre les intérêts, en France, en Europe, dans le monde des entreprises françaises (oui je sais)? Pourquoi ne faudrait il pas influer sur nos les environnement légaux ou règlementaires dans lesquels elles interviennent? Pourquoi faire semblant de les découvrir et de les subir?

L' »IE à la Française » en née en 1994, si l’on tient compte de la publication du rapport Martre. En 24 ans, est-elle devenue une discipline avec sa propre filière? Non. Est-elle utilisée par toutes les entreprises? Non pas toutes même si elles connaissent/appliquent le concept.

Bénéficie-t-elle du soutient de l’état? Oui avec un service dédié, rattaché après un énième « remaniement » au Ministère de l’Economie (logique non?). Oui avec des responsables régionaux mais non si l’on considère que certains programmes subissent la baisse des dotations de l’État aux collectivités.

On pourrait aussi discuter justement de l’impact de l’omniprésence de l’état sur la liberté d’action, et le volontarisme, des entreprises mais celles-ci ont, par construction, des moyens, objectifs et cadres d’emplois limités à leur existence même.

Dit autrement, grandes ou petites entreprises n’auront jamais l’organisation nécessaire à la mise en place complète d’un « cycle du renseignement »: déjà la communication interne est perfectible mais je n’ai que rarement vu des personnes en charge de l’analyse.

Pourtant toute entreprise a quantité d’informations sur ses clients, ses concurrents, son environnement légal, de façon formelle ou informelle. Présente sur plusieurs sites, en France et à l’international, avec des employés nouveaux et anciens, l’entreprise est un réseau étendu.

Certaines, selon leur domaine d’activité et leur réseau, ont parfois une meilleure appréciation de la situation dans un pays que l’état. D’autres au contraire sont totalement ignorantes des situations et organisations locales dans lesquelles elles opèrent. Et ce sans parler des « simples » erreurs stratégiques.

Sommes nous vraiment face à des phénomènes nouveaux? L’illusion de nouveauté pourrait être un biais cognitif: à mal comprendre les origines d’une situation on peut en tirer des conclusions erronées et donc mettre en place des actions inefficaces.

Prenons des exemples: l’espionnage économique? Un des plus vieux métiers du monde, tous les marchands ayant toujours cherché de l’information (nouveaux produits et nouvelles routes); la sécurité de leurs installations & réseaux: problème depuis l’existence des premiers téléphones? Etc.

Que des États soutiennent leurs entreprises pour développer les territoires, l’économie et les emplois? Au vu des exemples de Venise, Raguse, Amsterdam ou Londres, croire que le phénomène date des années 90, et serait l’apanage des Etats-Unis, est une erreur d’analyse grave.

Alors pourquoi la France a une balance commerciale déficitaire? Pourquoi certaines entreprises sont déstabilisées (de leurs propres faits parfois) puis rachetées? Pourquoi se focaliser sur un concurrent et pas les autres? Pourquoi ne pas sécuriser tous les processus?

S’il y a une part de volonté politique et de responsabilité individuelle, n’y aurait il pas une part de volonté « de ne pas faire, de mal faire, voire d’empêcher de faire »? Au vu des actions contre-productives de politiciens, d’entrepreneurs et d’enseignants, je finis par me poser la question.

Il faut appeler un chat un chat, un concurrent un concurrent, un adversaire un adversaire.

Les sanctions américaines comme outil de politique étrangère – le cas de l’Inde

« US sanctions rain on India-Russia defence parade » – The Economic Times

L’Europe

Les sanctions américains, que ce soient celles appliquées par le biais du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA), visant les faits de corruption, ou celles mises en oeuvres par l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) ne visent pas que l’Europe et ne représentent qu’une partie de l’éventail juridique américain.

Comme le souligne très justement un récent rapport de l’@IFRI_, « Comply or Die: les entreprises face à l’exigence de conformité venue des Etats-Unis« , le FCPA vise avant tout des entreprises américaines: « Sur un total de 488 actions lancées depuis la mise en oeuvre du FCPA, 340 mettent en cause des entreprises ou individus américains. Les 148 autres visent des des étrangers, parmi lesquels seulement 13 sont français ».

Si l’on se réfère à la base de données publiée par la Stanford Law School, Foreign Corrupt Practices Act Clearinghouse, sur 247 cas recensés à fin 2017 (4 nouveaux cas depuis début 2018), 176 concernent des entreprises ou personnes en Amérique du Nord, 45 en Europe, 15 en Asie, 5 en Amérique du Sud, 3 au Moyen Orient et 2 en Afrique. Sur les 45 en Europe, seules 3 concernent la France: Alstom, Total, Alcatel.

Effectivement Alstom et Total apparaissent dans le Top 10 du montant des sanctions, sachant que celui-ci augmente régulièrement depuis ces dernières années. Toutefois il faut rappeler que le montant de l’amende est en rapport direct avec le montant estimé du chiffre d’affaires découlant de la corruption. Il est bon de le rappeler à l’heure de la Loi Sapin II et des audits de l’Agence Française Anti-Corruption.

Dit de façon triviale on paye beaucoup quand on a beaucoup corrompu.

Et l’Inde?

Les relations entre l’Inde et l’URSS puis la Russie sont anciennes. Fin 2015, la visite de Vladimir Poutine avait notamment permis d’appréhender l’ampleur de la relation particulière qui unit l’Inde et la Russie depuis 1955 et l’ère soviétique. Le Président Russe et le Premier Ministre Indien auraient ainsi conclu pas moins de 20 accords pour un montant total de 100 milliards de dollars, à l’occasion du 15ème sommet bilatéral annuel entre les deux pays.

C’est ce lien, l’Inde ayant toujours cherché à concilier ses multiples relations bilatérales avec des pays souvent opposés/adversaires, que les Etats-Unis viennent de cible en inscrivant la société d’exportation d’armement russe Rosoboronexport sur la liste de l’OFAC. La quasi totalité des exportations d’armes vers l’Inde passant par Rosoboronexport, la State Bank of India a bloqué tous les paiements à la Russie depuis le 7 Avril.

Cela représente un montant de 2 milliards de dollars gelés sur des programmes allant du sous-marin aux missiles et navires de surface. La Russie, malgré les efforts de la France et des Etats-Unis pour prendre sa place, reste le premier fournisseur d’armes de l’Inde avec 63% des importations d’après le SIPRI. L’impact de cette décision est d’autant plus grand que les deux pays négociaient la vente du système anti-aérien S-400.

Dans l’immédiat c’est les réparations du sous marin nucléaire INS Chakra, l’ex Akula K-152 Nerpa, qui sont à l’arrêt. Pour le S-400 le gouvernement indien a demandé une exemption au Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act (CAATSA). Ce contrat d’un montant estimé à 5.5 milliards de dollars est important pour l’Inde afin de renforcer sa défense anti-aérienne face à la Chine, et le Pakistan.

Dans le même temps les Etats-Unis proposent régulièrement à l’Inde de devenir partenaires stratégiques, que ce soit pour la fourniture d’armements et de réacteurs nucléaires (comme la Russie). Il s’agit aussi d’adresser la problématique de l’Océan Indien où l’Inde et les Etats-Unis, et la France, sont confrontés à l’expansion chinoise.

Un comité du Congrès Américain, le House Armed Services Committee, a même proposé de renommer le Pacific Command de l’US Navy en Indo-Pacific Command dans le cadre du vote du budget de la défense, National Defence Authorisation Act. L’Inde va devoir choisir alors qu’elle a toujours préféré des relations franches avec des pays comme l’Iran ou même la Chine, son premier partenaire commercial.

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S’il est possible de protéger ses entreprises d’actions judiciaires, présentées par certains comme ciblées et prédatrices, par la mise en place de conformité, il s’agit en effet de lutter contre des crimes et délits, il en va différemment en cas de choix entre partenaires stratégiques. Si la Russie et l’Inde ont des relations anciennes, l’Inde a une balance commerciale négative (correspondant au montant des contrats cités) avec la Russie.

Il en va de même avec la Chine, qui n’importe que pour 8.9 milliards de dollars depuis l’Inde quand elle y exporte 60.5 milliards. Au contraire l’Inde exporte pour 42 milliards de dollars vers les Etats-Unis, en importe pour 20 milliards, ce qui fait une balance commerciale très positive. La France pourrait aussi s’appuyer sur sa balance commerciale avec l’Inde (1.7 milliard) pour développer ses relations stratégiques, dans l’Océan commun.

En conclusion, s’il est clair que les Etats-Unis utilisent leurs lois comme outils concurrentiels et stratégiques, il ne s’agit pas tant de les critiquer pour cela mais plutôt de se demander pourquoi nous ne faisons pas pareil en France. A ce titre il apparaît que la loi Sapin II n’a pas de portée « extra-territoriale » alors même que des cas de corruption active par les pays cités ici sont connus et documentés.

Guerre Economique: « Les nouvelles sanctions américaines contre la Russie préoccupent l’UE »

« La chambre basse du Congrès américain doit voter mardi sur de nouvelles sanctions contre la Russie. Ce projet provoque la colère à Moscou, mais aussi en Europe, car il permettrait de sanctionner des entreprises européennes du secteur de l’énergie. »

Source : Les nouvelles sanctions américaines contre la Russie préoccupent l’UE – rts.ch – Monde

Dans ce cas il s’agit effectivement de guerre économique car les Etats-Unis tentent de bloquer, au bénéfice de leurs entreprises, celles qui en Europe continuent de commercer ou investir en Russie en respectant, faut-il le rappeler les sanctions existantes.

Un régime de sanctions ne doit pas être confondu avec un régime d’embargo: dans un cas seules certaines entreprises et personnes sont visées; dans l’autre c’est la totalité d’un pays qui est visé. L’extension des sanctions est simplement une manœuvre.

Les Etats-Unis savent contourner leurs propres règles: le Vice-Ministre des Affaires Etrangères de Téhéran avait témoigné devant des industriels français de l’existence d’un vadémécum du Département d’Etats permettant aux entreprises US de commercer avec l’Iran légalement.

C’est oublier deux autres réalités: la Chine, l’Inde ou même le Japon commercent avec l’Iran ou la Russie sans être menacés de sanctions, voire même s’ils le sont de ne simplement pas en tenir compte. La Russie est le premier vendeur d’armement en Inde, l’Iran y exporte du pétrole.

De même le Japon, évidemment la Chine et désormais l’Inde concurrent, et espionnent les entreprises européennes et françaises, de façon très directe voire ouvertement. A se tromper d’adversaire on est quasiment certain de perdre la guerre, qu’elle soit économique ou « classique ».