La France et l’Inde dans son Océan

VARUNA 2015

VARUNA 2015

L’exercice VARUNA[i] entre les marines Indiennes et Françaises s’est terminé le 2 Mai 2015. Il s’agissait de la 14ème édition de cet exercice bilatéral destiné à « renforcer l’interopérabilité. En partageant leurs expériences et en s’entrainement dans l’application de procédures communes, les deux forces armées solidifient leur coopération ». Du côté français, le Charles de Gaulle (PACDG), et ses Rafale[ii], était accompagné de deux frégates et d’un pétrolier ravitailleur[iii]. Le PACDG venait du Golfe Persique où il participait à l’opération Chammal[iv].

De son côté, l’Inde engageait pour cet exercice les bâtiments suivants : le porte avions Viraat, et ses Sea Harriers[v], un destroyer, deux frégates, un pétrolier ravitailleur et un sous marin. Au-delà de la coopération entre deux pays présents militairement dans l’Océan Indien, il s’agit pour l’Inde de réaffirmer son rôle dans cette région. Cet océan est stratégique pour l’Inde avant tout au regard du déploiement de moyens navals et de renseignement chinois jusqu’au plus près de ses côtes (Sri Lanka, Pakistan, Bangladesh, Myanmar)[vi].

La menace grandissante de la Chine ?

Un rapport américain a récemment souligné le renforcement des moyens militaires chinois dans l’Océan Indien pour les prochaines années[vii]. Mais il ne s’agit pas seulement de déploiement de navires, ou stations d’écoute, mais également de moyens et accès logistiques. La Chine a financé l’agrandissement du port de Gwadar, relié à son territoire par route et rail, et projette de faire de même au Myanmar, en parallèle d’un gazoduc pour exploiter les champs au large de ce pays[viii].

On le voit ici les Etats Unis veulent à tout prix se rapprocher de l’Inde pour contenir l’expansion chinoise en Asie Pacifique. Mais l’Inde elle cherche à déployer sa propre politique dans la région, et dans l’Océan Indien, pour défendre ses intérêts. Les deux approches sont complémentaires mais pas nécessairement compatibles. L’Inde cherche par exemple à maintenir sa relation avec la Russie[ix] et finance sa propre stratégie de contre-encerclement avec le financement d’un port en Iran, deux pays confrontés aux Etats Unis.

Pour en revenir à la Chine, l’Inde réagit désormais aux déploiements navals, et aux incursions terrestres, en accroissant ses propres moyens militaires dans ces deux dimensions[x]. Mais dans le même temps, les deux pays sont d’importants partenaires économiques de l’autre et les coopérations dans cette dimension tendant à se développer. Ainsi la visite du Premier Ministre Modi en Chine à la mi Mai 2015 avait comme objectif l’économie[xi], tout en abordant la problématique des frontières par le biais des investissements dans ces zones.

Il n’en reste pas moins que le développement de la présence chinoise dans l’Océan Indien est perçu comme une menace[xii]. L’océan est l’ »arrière cour » voire même la « profondeur stratégique »[xiii] de l’Inde. Or l’Inde n’est pas « maitresse » de cette continuation naturelle de ses intérêts économiques et stratégiques. En effet, malgré des relations historiques et une forte diaspora sur tout son pourtour, l’Inde ne contrôle réellement que les îles Andaman et Nicobar au débouché du très stratégique détroit de Malacca[xiv].

L’Inde cherche à moderniser ses navires existants et à en construire de nouveaux. Elle renforce ses capacités de surveillance en déployant de nouveaux radars côtiers, non seulement en Inde[xv], mais également aux Seychelles, Maldives, Maurice et même Sri Lanka[xvi]. Les pays de l’ »Indian Ocean Region » sont au centre du jeu politique et militaire de plusieurs pays dont l’Inde et la Chine. Le Premier Ministre Narendra Modi a visité les Seychelles, Maurice et le Sri Lanka à la mi Mars pour renforcer les liens avec cet « étranger proche »[xvii].

Quels alliés dans l’Océan Indien ?

Bien entendu l’Inde cherche plus loin que ces voisins pour tenter de contrer la Chine, par exemple par de multiples coopérations avec les Etats Unis. Celle-ci s’appuyant sur le Pakistan, l’Inde a décidé dans le même temps de s’appuyer sur l’Iran à l’ouest[xviii]. Les deux pays ont en commun l’intérêt de l’avenir de l’Afghanistan[xix] ou le combat contre l’Etat Islamique[xx]. L’Iran voulant contrôler l’entrée du Golfe Persique, l’Inde finance à Chabahar, sur la côte océanique, le développement d’un port relié à l’Afghanistan par une autoroute[xxi].

La France, les Etats Unis, le Royaume Uni, l’Australie sont présents militairement. Les Maldives, les Seychelles ou même Madagascar et l’Indonésie n’ont pas de capacités notables en matière maritime[xxii]. La piraterie dans l’ouest de l’océan tend à montrer la difficulté pour les pays africains à maitriser leurs eaux[xxiii]. Et les pays directement frontaliers de l’Inde sont soit en conflit avec elle (Pakistan, Bangladesh) soit ne sont pas des alliés objectifs[xxiv], comme d’ailleurs aucun de ses voisins proches même s’ils partagent des intérêts communs.

A l’est de l’océan, l’Inde renforce toutefois ses relations avec l’Indonésie et la Malaisie, pays qui plus est musulmans[xxv], mais aussi les Philippines et le Vietnam en Mer de Chine du Sud. Les Etats Unis ont une forte présence navale dans la région, avec la 5ème flotte stationnée au Bahreïn plus la 6ème et 7ème flotte se partageant la responsabilité de l’océan, ou encore la base navale de Diego Garcia. L’Australie et l’Inde se sont également récemment rapprochées sur les plans économiques, militaires et nucléaires.

La France elle maintient une forte présence avec ses bases à la Réunion et Djibouti pour couvrir ses DOM/TOM et TAAF de la zone. Cette présence tant militaire que territoriale est à l’origine d’une coopération dans plusieurs domaines et intérêts partagés : « la France doit mettre en avant sa stratégie dans l’Océan Indien, tout en mettant en avant l’Inde dans le cadre de la coopération bilatérale tout en l’intégrant avec les autres partenariats en cours de développement dans la région »[xxvi].

L’Inde cherche à renforcer ses capacités navales, s’appuyant sur une diplomatie sécuritaire et économique active[xxvii], dans sa zone naturelle d’influence. L’ancienneté de la coopération franco-indienne dans les industries de défense pourrait créer de nouvelles opportunités. L’Inde a déjà acheté à la France des sous-marins et des avions[xxviii]. Ne pourrait-il pas y avoir, dans la continuité d’un prochain achat du Rafale, la possibilité de pousser la coopération navale plus loin, avec des moyens mutualisés voire des moyens développés en commun[xxix] ?

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Une coopération renforcée dans l’Océan Indien permettrait aux deux pays d’améliorer leurs présences mutuelles pour la surveillance de leurs zones économiques exclusives, de leurs terres émergées sans présence humaine permanente, et des voies maritimes à risque. Si l’on considère les coopérations développées avec les archipels cités, et les pays « proches » de l’Inde, on peut considérer que la quasi-totalité de l’Océan Indien ainsi serait couverte pour ne pas dire contrôlée et protégée.

Mais il est un dernier domaine dans lequel la France et l’Inde ont des intérêts à partager, leurs présences respectives en Antarctique. Chaque pays y possède une base et y envoie des missions scientifiques. L’Antarctique est dans la continuité de la logique du « retour » de l’Inde dans « son » océan où la France est également présente par ses différents archipels. La France maintient des troupes et des navires dans la région ainsi qu’une présence humaine aux Kerguelen et sur le continent Antarctique.

Références

i Varuna (devan?gar? ???? [??ru??]) est l’une des divinités les plus importantes du panthéon du védisme en tant que dieu du ciel et est dans l’hindouisme le dieu de l’océan1, le gardien de l’orient (lokapala) de l’ouest.

ii Ainsi que des Super Etendard et Hawkeye.

iii Le GAN est actuellement composé du porte-avions Charles de Gaulle, de la frégate de défense aérienne Chevalier Paul, de la frégate anti sous-marine Jean de Vienne et du pétrolier ravitailleur Meuse.

iv « Irak : Le porte-avions Charles de Gaulle a quitté l’opération Chammal » – http://www.opex360.com/2015/04/20/le-porte-avions-charles-de-gaulle-quitte-loperation-chammal/

v Ainsi que des appareils de reconnaissance maritime P-8I Neptune et Dorniers.

vi La Chine a ainsi créé des bases navales en Birmanie (Sittwe), au Bangladesh (Chittagong), au Sri Lanka (Hambantota) et au Pakistan (Gwadar): « L’Inde et son Océan » – http://www.iris-france.org/linde-et-son-ocean/

vii « China may expand its military access in Indian ocean: Pentagon report » – http://economictimes.indiatimes.com/articleshow/47275603.cms?utm_source=contentofinterest&utm_medium=text&utm_campaign=cppst

viii « With Oil And Gas Pipelines, China Takes A Shortcut Through Myanmar » – http://www.forbes.com/sites/ericrmeyer/2015/02/09/oil-and-gas-china-takes-a-shortcut/

ix Le Président Indien, Pranab Mukherjee, en visite officielle à Moscou pour la commémoration de la victoire de 1945, a ainsi déclaré : « Our relationship stands apart. Russia is and will be a dependable partner in defence matter and energy security despite the relationships with other countries developed by Russia or developed by India » – http://ibnlive.in.com/news/russia-a-dependable-partner-of-india-president-pranab-mukherjee/545036-3.html

x « L’Inde : puissance militaire ? », Pierre Memheld, Revue Défense Nationale N°774, Novembre 2014

xi « As it happened: Narendra Modi’s China Visit — Day 1 » – http://timesofindia.indiatimes.com/narendra-modi-china-visit%E2%80%94day-1/liveblog/47277043.cms

xii La Chine a une stratégie, dite du « collier de perles », visant à déployer ma marine non seulement en Asie du Sud-est mais également dans l’Océan Indien.

xiii L’expression profondeur stratégique désigne, dans la littérature militaire, et pour une armée donnée, la distance qui sépare les lignes de front (ou lieux de bataille) des principaux centres industriels, villes capitales, et autres concentrations de population ou de production militaire.

xiv Ainsi que le petit archipel Lakshadweep au nord des Maldives.

xv « New Gurgaon hi-tech maritime surveillance centre watches over nation’s 7,000 km coast », Ramnath Pai Raikar, The Navind Times, Mars 2015

xvi « India Developing Network of Coastal Radars », Oscar Nkala, Defense News,  Mars 2015

xvii « Modi’s three-nation tour: kicking off the maritime great game? », Rajeshwari Krishnamurthy, Eurasia Review, Mars 2015

xviii Au-delà de la question maritime, l’Inde achète du pétrole à l’Iran, bravant les sanctions en place.

xix Sur les relations Inde Iran : « L’Inde, acteur diplomatique central? », Pierre Memheld, Les Cahiers du Comité Asie de l’IHEDN, Mars 2015

xx « Combattre l’Etat Islamique : la perspective de l’Inde », Pradhuman Singh et Pierre Memheld, Revue de la Défense Nationale, Avril 2015

xxi « Why this Iran port is important », The Economic Times, Octobre 2014

xxii Pays rassemblés dans l’Indian Ocean Rim Association

xxiii Et alors même que l’Inde perçoit la piraterie de plus en plus comme une menace : « Somali pirates shifting location towards India, Manohar Parrikar says », PTI, Times of India, Mars 2015

xxiv Le Pakistan, « ennemi héréditaire », ayant même obtenu l’autorisation des Nations Unies d’étendre les limites de ses eaux territoriales : « Pakistan welcomes UN approval for extending maritime zone », Economy Lead, Mars 2015

xxv Op. cit.

xxvi Sur la nature et les limite de cette relation : « The French Strategy in the Indian Ocean and the Potential for Indo-French coopération », Isabelle Saint-Mézard, RSIS / IFRI, Mars 2015

xxvii Elle utilise l’attrait de son marché intérieur, et le développement de son industrie, pour se créer des partenariats stratégiques bien au-delà de ce seul océan : Etats Unis, Russie, Japon, Brésil.

xxviii 36 Rafale dont le contrat reste à signer, et 56 Airbus C295 construits en partenariat avec le groupe Tata.

xxix « India pleads for common naval platform in Indian Ocean », Business Standard, Mars 2015