Le Rafale « Make in India » ?

Le Ministre de la Défense, Jean Yves Le Drian, est en Inde aujourd’hui pour entamer les discussions nécessaires à la signature du contrat d’achat des 36 Rafale annoncé par le Premier Ministre Indien lors de sa visite d’état en Avril[i]. S’il n’est pas pensable que Narendra Modi revienne sur son annonce officielle, un certain flou règne encore sur le « comment » du futur contrat. Le « pourquoi » est évident, tant l’Armée de l’Air Indienne (IAF) a un besoin avéré de remplacer certains de ses 700 chasseurs vieillissants.

Lors de son annonce, Narendra Modi avait dit vouloir commander 36 appareils prêts à voler sans autre détail, ce qui a donné lieu à de multiples interprétations. La visite de Jean Yves Le Drian est là pour éclaircir certains points. Ainsi, on avait pu comprendre que les avions seraient exclusivement construits en France sur les lignes de Dassault. Si cela avait du se confirmer, cela aurait été une sorte d’échec de la politique du « Make in India » de Modi[ii]. Mais la confusion vient de la nature même des négociations précédentes.

Le MMRCA n’était pas un contrat mais un appel d’offres[iii], un processus de sélection à l’issue duquel Dassault était entré en discussion exclusive avec le Ministère de la Défense Indien pour négocier un contrat qui aurait comporté des transferts de technologies et des offsets. Les différents points de blocage industriels et financiers, des deux parties en présence, ont amené les responsables indiens à annuler ce processus pour passer en discussion d’état à état. Loin d’être un échec, il s’agit d’un retour du politique dans ce type de contrats.

Il était en effet apparu que Hindustan Aeronautics Ltd (HAL), bien que société d’état en charge de programmes aéronautique et de défense, n’avait pas la capacité industrielle de mener à bien la construction de 108 Rafale en Inde[iv], même avec l’accompagnement de Dassault. De son côté, Dassault ne pouvait légitimement pas prendre le risque financier d’avoir seule la responsabilité complète de la construction en Inde. Le besoin opérationnel étant pressant, les responsables indiens ont privilégié une « sortie par le haut ».

En discutant d’état à état, l’Inde achète non seulement un avion, dont elle a besoin et qui correspond à ses besoins, mais également le renforcement de sa relation politique avec la France, partenaire historique dans le domaine aéronautique/défense. Les relations économiques et diplomatiques franco-indienne vont bien au-delà de la défense[v] : transports, énergies, environnement, océan indien, nucléaire. Certains de ces intérêts communs ont fait l’objet d’annonces spécifiques lors de la visite d’état, mais un peu reléguées au second plan par le Rafale[vi].

Pour en revenir au futur contrat, le Ministre de la Défense Indien, Manohar Parrikar, a indiqué que la livraison des 36 Rafale devra se faire le plus rapidement possible et selon le besoin opérationnel de l’IAF[vii]. Seulement, cela ne précise toujours pas les modalités précises du contrat à venir, qui permet en prime de lisser sur plusieurs années fiscales le coût d’acquisitions éventuelles d’autres Rafale. En effet, l’IAF devra dans les années à venir remplacer près de 300 de ses appareils de chasse, pour ne parler que de cette catégorie.

36 Rafale ne sont donc pas suffisants pour remplir ce besoin, et cela a été souligné par plusieurs analystes de défense indiens, même si l’on considère le chiffre initial de 126 appareils. Cette incertitude face à un besoin connu laisse espérer aux concurrents du Rafale qu’ils pourront également fournir des appareils à l’IAF. La partie française cherche à éclaircir les différents aspects de la 1ère tranche, et ce d’autant plus que les commandes fermes de l’Egypte et du Qatar sont venues modifier le planning de l’usine de Mérignac.

Ces contraintes de production et l’affirmation de la politique de « Make in India », permettent d’envisager une hypothèse quant à l’organisation de la production du Rafale. La procédure d’acquisition du ministère de la défense indien[viii] impose des offsets, c’est-à-dire l’achat en local de 30 à 50% de la valeur totale du contrat. La création d’une Joint Venture avec un acteur indien de la défense est désormais évoquée[ix]. Plusieurs sociétés sont citées : Tata Advanced Systems Limited, Dynamatics, Taneja Aerospace, L&T et Reliance Defence Systems[x].

Le partenaire principale des négociations du MMRCA, HAL, est également évoqué[xi]. L’hypothèse qui apparaît désormais est non seulement la création d’une JV avec un ou plusieurs industriels indiens, pour satisfaire aux obligations d’offsets et respecter la politique du «Make in India », mais surtout la création dans ce cadre d’une chaîne de montage de Rafale en Inde, augmentant de fait les capacités de production de Dassault. Le client indien recevrait ainsi ses appareils dans les délais qu’il réclame et cela pourrait avoir également un impact sur les livraisons des autres clients existants.

En plus de l’Egypte et du Qatar, le PDG de Dassault Aviation, Eric Trappier, estime que d’autres contrats pourraient être signés en 2015. Même en augmentant les cadences de l’usine de Mérignac, les différentes livraisons pourraient prendre plus de temps que souhaitées par les clients. Cela ne remettrait pas en cause la filière industrielle française, développerait des capacités communes avec un client envisageant l’acquisition d’autres appareils. Dans cette hypothèse, des transferts de technologies devraient être réalisés, surtout si une partie des 36 appareils est fabriquée sur place.

L’Inde ne serait plus alors seulement un client, ni même un pays aux intérêts partagés, mais un partenaire stratégique sur les plans économiques et diplomatiques. Mais il ne faut pas oublier que l’Inde cherche à avoir cette même approche pour ses autres besoins en matière de défense : sous-marins, appareils de reconnaissance, bâtiments de surface, missiles. Si l’Inde produit ses propres futures Rafale, voir si elle en exporte par une JV avec Dassault, allons-nous vers un rapprochement profond de la France et de l’Inde dans le contexte particulier de l’Asie du Sud-Est ?

Références
i « India, France to discuss Rafale deal this week », http://timesofindia.indiatimes.com/india/India-France-to-discuss-Rafale-deal-this-week/articleshow/47156516.cms
ii Dont le principe a été à nouveau affirmé dans le secteur de la défense lors d’une cérémonie pour l’entrée en service actif du missile Akash de Bharat Dynamics Ltd. « Make in India Made Easy: Opportunities and Challenges in Defence Sector, by AIMT », http://www.indiandefencereview.com/news/make-in-india-made-easy-opportunities-and-challenges-in-defence-sector-by-aimt/
iii « Le Rafale s’envole pour l’Inde, mais sans le MMRCA ? », http://www.iris-france.org/le-rafale-senvole-pour-linde-mais-sans-le-mmrca/
iv De l’aveu même de l’un de ses dirigeants qui avait indiqué que sa société n’avait pas commencé à se préparer à produire le Rafale!
v Dassault est un partenaire ancien de l’Inde, tout comme MBDA, Thalès et même Airbus
vi « List of agreements signed between India and France », http://ibnlive.in.com/news/list-of-agreements-signed-between-india-and-france/539126-3.html
vii « Rafale delivery in accordance with IAF’s operational needs: Parrikar », http://indianexpress.com/article/india/india-others/rafale-delivery-in-accordance-with-iafs-operational-needs-parrikar/
viii Defense Procurement Policy : Defence procurement procedure & manual, http://india.gov.in/defence-procurement-procedure-manual
ix « Make in India: France’s Dassault hunts for Indian partners to build Rafale aircraft », http://economictimes.indiatimes.com/news/defence/make-in-india-frances-dassault-hunts-for-indian-partners-to-build-rafale-aircraft/articleshow/47155153.cms
x Sur la BITD indienne : « BITD indienne : vers les stratégies du «Make in India» and «Export India» », http://www.iris-france.org/la-bitd-indienne-vers-les-strategies-du-make-in-india-and-export-india/
xi « Rafale deal: France’s Dassault Aviation likely to enter into JV with Indian firm », http://economictimes.indiatimes.com/articleshow/47138422.cms?utm_source=contentofinterest&utm_medium=text&utm_campaign=cppst

Le Rafale s’envole pour l’Inde, mais sans le MMRCA ?

Le Premier ministre indien, en visite d’État en France, a mis fin au suspens concernant la vente du Rafale à l’Inde. Il a créé la surprise en annonçant l’achat de trente-six Rafale disponibles dès que possible pour moderniser la flotte vieillissante de l’Armée de l’Air Indienne (IAF). Après avoir initialement laissé entendre que les négociations en cours se poursuivraient, le ministre de la Défense indien, Manohar Parrikar a lui laissé entendre lundi 13 avril que les futurs achats se feraient dans le cadre d’un accord de gouvernement à gouvernement [1]. Cela signifierait un arrêt de l’appel d’offres « Medium Multi-Role Combat Aircraft » (MMRCA) qui connaitrait là son dernier rebondissement [2]. Resterait l’inconnue du chiffre final de la commande tant on est loin pour l’instant des cent vingt-six appareils prévus initialement. Car au-delà du besoin opérationnel, et du poids politique d’un tel contrat, l’autre dimension prioritaire pour l’Inde reste le développement de sa base industrielle et technologique de défense (BITD) [3].

Le Rafale s’envole pour l’Inde, mais sans le MMRCA ?

Combattre l’État Islamique : la perspective de l’Inde

Article écrit en collaboration avec Pradhuman Singh

L’Inde a pris récemment conscience que la menace du terrorisme islamiste était aussi une réalité nationale, d’autant plus que la communauté musulmane en Inde est relativement importante, obligeant à réfléchir à l’impact de la propagande islamiste notamment via les réseaux sociaux.

Revue Défense Nationale – N°779 – Avril 2015

Operational Decision Elaboration Method as a Foresight Method: a Corporate Approach

The corporate intelligence field does not have the same characteristics, or the same stakes, than the political or the military intelligence one. But rightly, its characteristics allow to us tactical analysis to forecast what would happen. Competitors, companies, have known technologies, capacities, finances, resources and pre-defined markets. In these conditions, they have a limited number of “options”. “Operational decision elaboration method” uses tactical intelligence to determine what an “adversary” is able to do when confronted to another “party”: what are its equipments, troops, intentions, organizational and operational behaviors. Thus, a military strategist has constraints, imperatives, objectives, limited means and variables that will create an uncertainty for the fulfillment of the mission. This is where intelligence plays a role. The article would stress how this method allow to forecast companies decisions, as their variables and options are less diversified than in the military field. This method would not allow to forecast precisely every decision but limit the number of factors to monitor: the consequence is a better ability to orientate corporate intelligence means, themselves more limited than in the military field. In this case, analysis takes an even more important place.

Operational Decision Elaboration Method as a Foresight Method: a Corporate Approach

L’Inde et son océan

Cela peut sembler une évidence mais l’océan Indien est l’ »arrière cour » voire même la « profondeur stratégique » de l’Inde. Or l’Inde n’est pas « maitresse » de cette continuation naturelle de ses intérêts économiques et stratégiques. En effet, malgré des relations historiques et une forte diaspora sur tout le pourtour de l’océan, l’Inde ne contrôle réellement que les îles Andaman et Nicobar au débouché du très stratégique détroit de Malacca. La France, les États-Unis, le Royaume Uni, l’Australie sont présents militairement. Les Maldives, les Seychelles ou même Madagascar et l’Indonésie n’ont pas de capacités notables en matière maritime. La piraterie dans l’ouest de l’océan tend à montrer la difficulté pour les pays africains à maitriser leurs eaux. Dans ce contexte, la Chine a elle une stratégie, dite du « collier de perles », visant à déployer sa marine non seulement en Asie du Sud-est mais également dans l’océan Indien.

L’Inde et son océan

BITD indienne : vers les stratégies du «Make in India» and «Export India»

L’édition 2015 du salon Aero India s’est terminée dimanche 22 février sans annonce de contrat important malgré de nombreuses attentes et rumeurs. Plus de six cents entreprises, indiennes et internationales, étaient présentes à cette 10ème édition du salon aéronautique indien. S’il n’y a pas eu d’annonce notable, le sujet principal des discussions a été la nouvelle stratégie dite du « Make In India » sur laquelle le Premier ministre indien a centré son discours d’inauguration.

BITD indienne : vers les stratégies du «Make in India» and «Export India»

La relation Inde – Etats Unis

President Obama and Prime Minister Modi at India Republic Day parade.

President Obama and Prime Minister Modi at India Republic Day parade.

En ce jour de fête nationale en Inde, le Republic Day, le Président Obama est l’invité d’honneur des festivités. Si sa présence est symbolique, c’est la première fois qu’un président américain est invité ce jour là, il est avant tout venu avec un « agenda » chargé du point de vue économique. Avec une relation aux multiples aléas depuis l’indépendance, l’Inde et les Etats Unis ont établi de nombreuses coopérations, dans la recherche, l’industrie, ou la défense mais ne sont pas encore les partenaires les plus proches. L’Inde maintient sa propre politique étrangère, et coopérations, avec des pays comme la Russie ou l’Iran et la Chine. Les Etats Unis veulent faire de l’Inde leur soutien en Asie Pacifique pour contenir l’expansion de la Chine. Mais celle-ci est le premier partenaire commerciale de l’Inde, malgré de nombreux points de tensions territoriales. Et la Russie reste le premier vendeur d’arment, et d’usines nucléaires, en Inde.

Ces différents points sont au programme de la visite du Président Obama. Dès son arrivée, le Président Américain et le Premier Ministre Indien ont annoncé la signature d’un accord pour débloquer des milliards de dollar dans le domaine nucléaire, dans la continuation du premier accord signé en 2005. La priorité en matière de défense n’est pas tellement de vendre du matériel américain à l’Inde, bien qu’il y ait des contrats pour des avions de surveillance, de transport et les hélicoptères, mais de développer des matériels en commun. L’Inde est particulièrement intéressée par le domaine des drones et des porte-avions, équipements dont elle a besoin pour accroitre ses capacités de contrôle de ses frontières terrestres et de projection de ses forces maritimes. Sur ce dernier point, et dans le cadre de la Defence Technology and Trade Initiative (DTTI), l’Inde et les Etats Unis envisage une coopération sur le développement de la nouvelle génération de catapulte électromagnétique (Electromagnetic Aircraft Launch System – EMALS).

Si l’Inde opère déjà deux portes avions, ils ne sont pas munis de catapultes, équipement clé pour déployer rapidement la force aérienne embarquée. L’Inde doit renforcer sa marine pour faire face au déploiement, de plus en plus proche de ses frontières et zones économique maritimes, de la marine Chinoise. Les autres domaines de coopération envisagés dans le DTTI sont les moteurs d’avions et les l’amélioration des Hercules C130J. Le domaine du partage de renseignement, pour le contre-terrorisme (Al Qaeda dans le sous continent indien), et la cyber-sécurité font également partie des discussions. Les Etats Unis et l’Inde ne sont pas forcément d’accord sur la politique à mener vis-à-vis du Pakistan et de l’Afghanistan. Même si ces questions de politiques étrangères sont moins abordées que les domaines économiques, elles sont importantes pour les deux pays. Enfin des questions comme les énergies traditionnelles, renouvelables et les changements climatiques, sont à l’ordre du jour.

Cette visite a été préparée, et annoncée, longtemps à l’avance aussi bien par la visite de délégations américaines dédiées à chacun des domaines abordées mais surtout par sa médiatisation. Des dizaines d’articles ont été, sont, et seront publiés sur ces sujets. Il faut également mettre les annonces déjà faites en parallèle de la politique indienne du « make in india » qui tends à favoriser les industries locales, par l’acquisition de technologies et savoirs faire, dans un premier temps par leur implication dans les grands contrats publics ouverts à la compétition internationale, puis dans un deuxième temps par leurs exportations, et fusions-acquisitions, sur des marchés comme l’Afrique, l’Amérique du Sud ou l’Europe. L’Inde se positionnant comme une puissance militaire régionale et ambitionnant un rôle diplomatique international, les Etats Unis devrait favoriser ce partenariat, les deux pays ayant une politique de plus en plus tournée vers l’Asie.

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